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Le Schisme Breton.
L'église de Dol au milieu du IXème siècle.

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LE SCHISME BRETON.

L’Eglise de Dol au milieu du IXème siècle d’après les sources.

***

NOTES D’HAGIOGRAPHIE.

Sommaire. — § I. L’évêque Haëlrit et une charte de 842. — § II. L’évêque Salocon et les textes authentiques. — La Chronique de Nantes et son système des anciens évêchés-civitates et des nouveaux évêchés-monasteria. — Cas de l’évêché d’Alet. — § III. Le prélat inconnu et le coup d’état ecclésiastique de 849. — Tableau des rapports de la métropole de Tours avec la Bretagne, depuis l’émigration bretonne jusqu’au milieu du IXème siècle. — § IV. L’archevêque Festien. — Négociations pour le pallium. Refus du Pape et surveillance exercée par l’église franque.

Notes hagiographiques. — La Vita Brioci. — La Vita Tutguali. — Le culte de S. Samson du IXème au Xème siècle. — Les Gesta sanctorum rotonensium. — La Vita Winwaloeï. — Pèlerinages bretons à Rome au IXème siècle. — La Vita Maglorii. — La Vita Turiavi. — Légende de l’archiépiscopat de S. Samson.

Catalogue épiscopal de Dol, des origines au temps de la Chronique de Nantes. — Fin du schisme breton.

Préface.

L’étude de l’Eglise de Dol au milieu du IXème siècle est une des parties les plus intéressantes et les plus controversées de l’histoire de Bretagne. Des érudits, dont le savoir rare et la sagacité critique sont universellement admirés, se sont attachés à l’élucidation de cette période. Profitant de leurs travaux, je vais reprendre l’analyse des documents, pour ceux d’entre mes compatriotes qui ne seraient pas initiés à la question du schisme breton et qui désireraient un compendium de l’affaire métropolitaine. J’espère ajouter quelques observations nouvelles aux investigations de mes devanciers.

§ I. — L’évêque Haëlrit.

Pour commencer, je propose comme évêque de Dol un personnage qui ne figure dans aucune liste épiscopale de Bretagne : il se nomme Haëlrit.

Ce nom, bien breton [Note : Loth, Chrest. bret., 1890, p. 134, 161], ne paraît qu’une seule fois dans le cartulaire de Redon [Note : Charte 97 (édit. Aurélien de Courson, p. 73-74)] parmi les testes d’une charte, dont voici le résumé :

« Le prêtre Ricoglin donne à l’abbaye de Redon le petit monastère de Castel-Uwel, placé sur les rives de la Vilaine, en Avessac. C’est une propriété qu’il possède par héritage et dont il fait donation entière, — avec cette réserve que les moines redonnais paieront à Saint Samson, chaque année, et sans discussion, la rente due par le petit monastère de Castel-Uwel, et qui a été payée jusqu’ici avec fidélité par le prêtre Ricoglin comme par ses parents. — Acte passé à Saint-Sauveur de Redon, la 5ème férié, et le 5ème jour avant les ides de février, Susan étant évêque de Vannes, en présence de Noménoé, prince de la Bretagne entière, et devant beaucoup d’autres nobles bretons. — Testes : Ricoglin, prêtre ; Noménoé, prince de Bretagne ; Haëlrit, évêque ; Erispoé (etc.) ».

Deux évêques figurent dans cette charte. — Susan, d’abord. Il n’est pas testis ; mais sa nomination aux indices chronologiques est régulière, parce que l'acte se passe dans son diocèse, et qu’il s’y agit d’un monasteriolum à nom breton [Note : Loth, Chrest. bret., p. 114, 236], considéré comme tout voisin de Redon et en territoire du diocèse vannetais. — Ce Susan paraît comme évêque depuis le 16 avril 838. Son successeur, Courantgen, commence à paraître dès le 14 mai 850 [Note : Duchesne, F. E., II, 1900, p. 375]. Dans l’espace de ces termini, la mention du jeudi 9 février, qui date l’acte, nous offre à choisir les années 842 et 848.

Haëlrit, en second lieu. Il figure comme testis, et en premier rang après Noménoé. On n’indique pas son siège. — Ce genre de silence est fréquent dans le cartulaire. Le siège de Winhaelhoc n’est pas marqué une seule fois, bien que l’évêque soit nommé trois fois ; cependant Mgr Duchesne n’hésite pas à le mettre dans le catalogue épiscopal de Vannes [Note : F. E., II, 374. — Chartes de Redon 146, 151, 212], parce que les chartes où figure Winhaelhoc désignent, comme atteints par les donations, des lieux du vannetais. Iarnwalt, évêque, ne parait qu’une seule fois et sans désignation de siège ; néanmoins le même savant le classe dans la série épiscopale d’Alet [Note : F. E., II, 380. — Charte 179], parce que c’est dans le ressort de ce siège que l’acte se passe (à Guer). Or, quel est l’évêque qui est intéressé directement par la donation du prêtre Ricoglin ? Un seul, qui est l’évêque de S. Samson, c’est-à-dire, suivant l’usage commun des formules ecclésiastiques, l’évêque de Dol.

Ce point établi, nous préférons pour la charte en question la date du 9 février 842. En effet, le synode des destitutions épiscopales conduit par Noménoé se tint avant le 6 mai 848 (ou, peut-être, 849) [Note : Susan de Vannes est cité comme episcopus dejectus dans la charte 113, qui est du 6 mai (sans indication de l’année)]. Si nous adoptions la présence d’Haëlrit en février 848, nous serions obligé de précipiter les événements : décès de l’évêque et manigances francophiles de son successeur. Celui-ci se nomme Salocon.

 

§ II. — L’évêque Salocon.

[Note : Il est préférable d’adopter la forme (Saloco ou Salocon) en usage à l’abbaye de Flavigny, qui savait à coup sûr le véritable nom de notre prélat. Les Pères du Concile prennent tout naturellement la forme Salaco, qui leur était familière. Car, dans le monde ecclésiastique ou laïque du IXème siècle, l’Empire Franc avait des Salacho en quantité (Consulter, entre autres preuves, Piper, Libri confraternitatum, 1884 [table])].

Voici les documents que nous possédons sur cet évêque de Dol dont la vie fut agitée :

a) Concile de Soissons. Août 860. — Ce concile déclare que Salacon vit encore et qu’il a eu déjà deux successeurs sur son siège de Dol. (Voir un peu plus loin).

b) Translation de Sainte Reine. — Cette translation eut lieu vers la fin de mars 864, et le récit de la translation fut écrit peu d’années après [Note : M. G. H. (in-fol.), t. XV, Pars II, p. 449 et sq.]. — Egilon, abbé de Prum, étant devenu abbé de Flavigny, résolut de retrouver les restes de Sainte Reine d’Alise, vierge et martyre, et de les transporter solennellement dans l’abbaye de Flavigny, qui était dans le diocèse d’Autun. Il se munit de l’autorisation royale et de l’autorisation épiscopale. Après avoir fait jeûner les moines pendant trois jours, Egilon se mit en route le 21 mars 864, accompagné de Salocon, évêque, qui remplaçait Jonas, prélat d’Autun [Note : assumplo secum Salocone episcopo qui vices Ionae agebat (p. 450, n° 3)]. Le lendemain (22 mars), l’abbé, vêtu des ornements sacrés, et l’évêque Salocon, qui remplaçait le prélat Jonas [Note : abbas sacris indutus et Saloco episcopus qui vicem Ionae praesulis ipso iubente susceperat (p. 450, n° 4)], ouvrirent le sépulcre de la sainte.

c) Charte de 864. — Cette charte fait mention de la translation de la sainte et nomme Salocon, coévêque du siège épiscopal de Jonas [Note : una cum Salocone Ionae Heduensis praesulis cathedrae coepiscopo (p. 450, note 2)]. — Mais cette charte est suspecte.

d) Nécrologe de Flavigny. — Le 4 juillet, mourut Saloco, évêque de Dol, moine de Flavigny [Note : M. G. H. (in-fol.), t. VIII, p. 286. Necrolog. Flaviniac. — 4. Non. Iulii. Salocho episcopus Dolensis, monachus Flaviniacensis obiit.].

e) Chronique de Hugues de Flavigny. — L’auteur de cette chronique est un bénédictin qui devint abbé de Flavigny vers 1097. La première année de la translation de Sainte Reine, dit-il, mourut Saloco, évêque de Dol, moine de Flavigny, dont le corps, au bout de deux cents ans, fut trouvé intact [Note : Eod. loc., VIII, p. 355. Anno translationis sanctae Reginae primo obiit Salocho Dolensis episcopus Flaviniacensis monachus, cuius corpus post 200 annos incorruptum repertum est (Hugonis chronicon, lib. I)].

Hugues s’est trompé sur l’année du décès, en le plaçant en 864. Salocon n’était pas mort en août 866, puisque les Pères du Concile le déclarent vivant encore. Or, parmi eux, se trouvaient le nouvel évêque d’Autun, Liudo [Note : Duchesne, F. E., II, 182], et l’archevêque de Sens, Egilon [Note : Eod. loc., II, 418], qui sortait de Flavigny, dont il avait été abbé. Ces deux personnages pouvaient être informés sur le compte de Salocon. Du moins, le souvenir de celui-ci, comme nous le voyons par le récit de Hugues, était assez vif à Flavigny jusque dans la seconde moitié du XIème siècle.

Jonas d’Autun mourut vers la seconde moitié de 865 (ou la première moitié de 866), et Egilon de Flavigny passa sur le siège de Sens dans le même temps. Il est possible que ces événements aient amené Salocon à « mourir au monde » et à se retirer complètement dans la vie monastique (qu’il avait sans doute pratiquée à l’abbaye-évêché de Dol), ce qui nous expliquerait la qualité de moine que lui attribue le nécrologe du monastère bourguignon. Quoi qu’il en soit, les documents les plus dignes de confiance s’accordent sur le titre véritable du personnage : Salocon est évêque de Dol. — Reste à examiner les dires d’une dernière pièce.

f) Chronique de Nantes. — Elle est l’œuvre d’un chanoine de Nantes, qui écrivait entre 1050 et 1059, et qui était un partisan zélé de la métropole de Tours [Note : Merlet, La chronique de Nantes, 1896 ; p. XXXIX]. La chronique a inspiré un abrégé tourangeau, connu sous le nom d'Indiculus de episcoporum Brittonum depositione ; mais nous ne dirons rien de ce dernier pamphlet, qui manque de valeur et d’originalité [Note : Consulter Lot, Mél., p. 92 et sq.]. Quant à la chronique elle-même, pour les faits qui nous intéressent ici, elle ne connaît aucun document qui nous soit échappé, et, par esprit de polémique, s’abandonne à un système qui dénature la vérité [Note : Voir les observations de Merlet, loc. cit., p. LI et sq., et de Lot, loc. cit., p. 58 et sq.]. Le Chronicon Namnetense raconte [Note : Merlet, loc. cit., p. 38 et 39. — Le synode ne se tint pas à Redon, mais à Coëtlou, résidence qui se trouvait probablement entre Redon et Vannes] que Noménoé fit réunir un synode au monastère de Redon, que de faux témoins s’élevèrent contre les évêques Susan, de Vannes, Félix, de Quimper, Salocon, d’Alet [Note : Saloconem Dialetensem. — Cacographie pour Aletensem. Cf. Lot, Mél., p. 475], et Libéral, de Léon, qui avaient été établis par la royauté franque (potestate Francorum regia). Effrayés, les prélats avouèrent tout ce qu’on voulut et s’enfuirent auprès du roi Charles. Noménoé en mit d’autres à leurs places. Mais il diminua l'étendue des diocèses, afin de transformer en nouveaux évêchés les monastères de Saint-Brieuc, de Saint-Tudual et de Dol ; et dans ce dernier monastère qui dépendait jusqu’alors du diocèse d’Alet, il installa un archevêque. Après quoi, convoquant tout son personnel épiscopal, il n’eut pas honte de se faire oindre roi dans l’abbaye de Dol.

Qu’on note bien le point de vue du chanoine nantais. Il écrit à un moment où la question de la métropole bretonne est débattue de nouveau et il veut étaler sous les yeux le scandale laïque et le tohu-bohu ecclésiastique qui sont à la base même des prétentions doloises. Or, comme on disait encore de son temps les monastères de Saint-Samson (Dol) [Note : Duine, Hist. de Dol, p. 15, note 6 ; p. 244, note 4], de Saint-Tudual (Tréguier) [Note : Pour Tréguier, voir les trois légendes de S. Tudual, éditées par La Borderie (1887), et la légende de S. Cunwal, éditée par M. André Oheix (1911)], de Saint-Brieuc [Note : Voir la vie de S. Brieuc éditée par dom Plaine (1883). Cette pièce suggère peu de confiance. Elle s’inspire de la Vita Martini et de la Vita Samsonis, elle contient aussi des traits qu’on rencontre dans la Vita Turiavi (Plaine, n° 52, et Vita Turiavi de Clermont, n° 9, avec Vita Turiavi de Paris, n° 4) et dans d’autres hagiographies. Elle envoie le saint étudier à Paris, comme on aurait pu le faire au XIème siècle. Elle confond Germain d’Auxerre et Germain de Paris, fait de Patrice et d’Iltut deux maîtres contemporains. Sans doute, elle se tait sur la translation des reliques : cela prouve, une fois de plus, que ce genre de silence est insuffisant, à lui seul, pour fournir une date en hagiographie. Au reste, la formule ad ipsius tumulum facta miracula ne suppose pas que le tumulus soit plein. C’est déjà beau s’il contient quelques reliques, comme on pouvait en avoir après le retour d’exil et le rétablissement du culte], il en conclut que cette locution est le vestige d’un état de choses antérieur au coup d’état ecclésiastique de 848-849-850, et que donc il n’y avait pas d’évêque à Dol avant le triomphe de Noménoé sur l’Empire Franc. Conséquence : l’abbaye de Dol relevait d’Alet, siège épiscopal tout voisin, et Salocon ne peut être dit évêque de Dol qu’autant qu’il était évêque d’Alet. Le chanoine se sentit fortifié dans son système par la Notitia provinciarum et civitatum Galliæ. Ce document, qui date de l’an 400 environ, est un tableau de la Gaule administrative des derniers temps de l’Empire Romain. Or, de bonne heure, on a considéré la Notitia Galliæ comme une pièce qui s’appliquait à l’organisation épiscopale. Au milieu du IXème siècle, l’église franque utilisait la Notitia dans ses polémiques. Rome ne montra pas d’abord la même confiance dans cette pièce, qui ne lui paraissait pas être d’origine pontificale [Note : Lesne, La Hiérarchie épiscopale, 743-883, Lille et Paris, 1905 ; p. 4, 69, 89]. Mais le temps donne aux erreurs historiques une patine auguste. Et, en 1049, Léon IX fait allusion à la Notitia, quand il dit aux princes de Bretagne qu’il voit bien dans les vieux écrits (in scriptis veterum) que Tours est leur métropole et que Dol n’était pas même un chef-lieu de cité (sine sede civitatis) [Note : Morice, Preuves, I, col. 396. Dol sentit l’ennui de cette objection et voulut y répondre. Mais cette réponse fut trop tardive et trop médiocre. Nos clercs affirmèrent que Dol était la capitale de la civitas Diablintum et qu’on reconnaissait encore le chef-lieu de cette civitas : Carifes ou Carofes dans le nom de Carfantin, village près Dol. Avec cette donnée première, on lit tous les développements qu’on jugeait utiles. Voir la Notitia Galliae dans l’édition de Mommsen (M. G. H., Auct. Antiquiss., IX, 2, 1892, p. 587). Loth, L’émigration bretonne, 1883, p. 61 et sq. ; Duine, Hist. de Dol, 1911, p. 221. Cependant, depuis le Xème siècle, historiens et poètes donnaient à Dol le titre de cité (cf. Duine, eod. loc., p. 7, 16 ; 30, note 2 ; 262, et note 1). Une anonyme Vita Machutis (édition La Borderie, ch. 15 ; édition Lot, ch. 15, bis) emploie le mot civitas pour désigner Alet, et, une fois, le mot urbs pour qualifier Dol. On aurait tort d’argumenter avec ce simple fait. En parlant de Vannes, Grégoire de Tours dit tantôt urbs et tantôt civitas (H. F., IV, 4 ; V, 26, 29) ; de même, en 913, le prélat de ce lieu se nomme episcopus Venetice urbis (Cartulaire de Redon, p. 223), tandis qu’au IXème siècle, on trouve episcopus in Venetis civitate ; mais la variété des signatures montre qu’on n’attache pas d’importance spéciale à la qualification de urbs ou de civitas. C’est au XIème siècle seulement que les clercs bretons méditent sur la Notitia Provinciarum et sur la gloire des civitates]. Cet argument avait été suggéré sans doute par les clercs de Tours, et le chanoine nantais est entré dans le même ordre de raisonnement. M. René Merlet a très bien vu que son auteur s’inspirait de la Notitia. En effet, le chroniqueur du XIème siècle, non seulement affecte une forme archaïque, dérivant du vieux document romain, pour désigner le siège de Saint-Pol-de-Léon, mais encore il ne compte d’évêchés en Bretagne qu’autant qu'il trouvait de chefs-lieux de civitates dans la Notitia Galliæ [Note : Voir Merlet, loc. cit., p. LIII. Mais, suivant mon opinion, le chanoine a fait une combinaison de la Notitia provinciarum et de la Notitia dignitatum, qui est un peu postérieure à l’autre (Molinier, Sources de l'h. de Fr., p. 9). Comme on disait Corisopitum pour Quimper (nous en avons un exemple dans les gesta de Redon, lib. II, cap. 10 ; édit. Mabillon, p. 212), il a identifié cette ville épiscopale avec la civitas Coriosopitum de la Not. Prov., comme l’ont fait beaucoup d’autres érudits, qui ont manifesté un vif attachement pour cette erreur (Consulter Loth, L'Emigration bretonne, 1883, p. 48 et sq., p. 56 et sq. Loth, La civitas Coriosolitum, in Annal. de Bret., juillet 1893, p. 728 et sq.). D’autre part, il a trouvé une préfecture militaire à Alet dans la Not. Dign., ce qui lui a permis de croire à une civitas Aletum, d’autant plus facilement que personne, dès le IXème siècle, au moins, n’employait une façon de parler différente ; lire, pour s’en persuader, les chartes de Redon et l’hagiographie malouine du diacre Bili. Aucun texte ne connaît une Lann-Alet sur les bords de la Rance ; dans cette question, M. de La Borderie, entraîné par M. Ramé, et M. Lot, entraîné par M. de La Borderie, se sont trompés (Consulter les Annal. de Bret., avril 1913, p. 351, note 1). Il est vrai que, dans un diplôme de Louis Le Pieux, Hélogar est qualifié episcopus Aletensis et abbas Sancti Mevenni (Morice, Preuves, I, col. 225). Mais, être évêque d’Alet et abbé de S. Méen, cela ne signifie pas être abbé-évêque à la mode celtique. Au IXème siècle, Jean est évêque de Dol et abbé de la Croix-Saint-Leuffroi (Duchesne, F. E., II, 385) ; cela ne veut pas dire que Jean est le prélat d’une abbaye-évêché. Erkembodon, mort vers 742, est évêque de Thérouanne et abbé de Sithieu (Van der Essen, Les vit. des ss. mérov. de l'anc. Belgique, 1907, p. 424), mais Erkembodon n’est pas à la tête d’une abbaye-évêché. Hélogar, qui, sans doute, était abbé de S. Méen avant d’être nommé évêque d’Alet, a jugé naturel de conserver son ancien titre, parce que les intérêts de son diocèse l’amènent assez souvent en ce lieu ; comme Ermor, son successeur, il peut s’intituler episcopus in Aleta civitate (Cartulaire de Redon, p. 356) ou episcopus in Poutrecoett (Cartul., p. 6) ; or, dans le Poutrécoët, l’abbaye de S. Méen est le locus principal et Hélogar peut en faire le centre religieux et administratif de cette grande division de son diocèse. — Que la fondation de Malo ait été du type celtique, nous ne le nions pas, mais nous pensons que l’abbaye-évêché dut participer à la réforme ecclésiastique poursuivie par Charlemagne et ressembler à un diocèse franc. L’Empereur put s’intéresser particulièrement à Alet, qui, grâce à sa position avantageuse, avait remplacé l’ancienne importance de Corseul, chef-lieu des Coriosolites, lequel subsistait toujours, mais en décadence. On peut découvrir dans l’hagiographie malouine de Bili, qui s’est inspiré d’une notice plus ancienne, quelques vestiges de la vérité historique, rarissimes, et son héros est bien un abbé-évêque et un episcopus ad praedicandum (si l’on complète Bili par une autre Vita Machutis du IXème siècle, et si l’on s’éclaire par des comparaisons avec quelques saints du VIIème siècle, comme Amand, évêque de Maëstricht, abbé d’Elnone). Cependant, il ne faut pas se laisser abuser par le terme monasterium, qui revient fréquemment dans nos hagiographies épiscopales, antérieures à l’exil en France. Ce mot, sous la plume de Bili, par exemple, peut désigner simplement une église (Voir l’article monasterium dans le glossaire de Du Cange). A l’époque carolingienne, la paroisse se substitue en Bretagne au couvent primitif (Cf. Imbart de la Tour, Les paroisses rurales du IVème au XIème siècle, 1900, p. 23, 97, 115), et le nombre croissant des paroisses produit déjà des groupements qu’on appelle doyennés. A Médréac, en Poutrécoët, nous assistons à une réunion du decanus Rihowen, du prêtre de Plumaugat, et de plusieurs autres prêlres (Cartul., charte 190, p. 147. Toutefois, je présente mon decanus avec quelques réserves sur le sens exact de ce titre. Encore que le vocable parroechia, dans le sens de paroisse, ne semble pas antérieur au Xème siècle en Bretagne (loc. cit., chartes 276 et 279, p. 223 et 226), l’organe lui-même n’y est pas nouveau, et, de 816 à 895, nous connaissons une série de curés (pour employer un langage moderne) du plou Guillac, en Poutrécoët (Cf. La Borderie, H, de B., II, p. 247 et sq.). L’Eglise de Bretagne que Bili avait sous les yeux n’était plus guère l’église monastique du VIème siècle. Mais les mots vivent plus longtemps que les choses, et il a fallu les contacts avec l’Eglise Franque pendant la durée de l’exil, pour que le clergé breton du Poutrécoët et de la Domnonée employât d’une manière habituelle les termes en usage dans l’administration ecclésiastique de l’époque carolingienne. Plus de monachi dans la lettre doloise de Radbod au roi Athelstan, envoyée de France vers l'année 925, mais l'archiepiscopus et ses clerici, les duodecim canonici et le praepositus du chapitre de S. Samson (texte et traduction dans La Borderie, H. de B., II, 367, 513)]

Ainsi le chanoine de Nantes est un érudit qui ne sait rien des origines bretonnes et des abbayes-évêchés [Note : Les écrivains bretons du XIème siècle ne comprennent pas beaucoup mieux les origines religieuses de la péninsule. L’auteur de la IIa Vita Tutguali lit, dans une notice un peu plus ancienne, que Tudual fut consacré à Paris ; mais, comme, au XIème siècle, c’est le métropolitain qui se réserve le sacre des évêques, l’auteur assure que le prélat de Paris était archevêque. Il considère Tudual comme un évêque à la tête d’un diocèse ordinaire et il suppose que cet évêque de Tréguier (au VIème siècle ?) en appelait à Rome ! (édit. La Borderie, n° 5). D’autre part, ce même auteur est préoccupé de la Notitia, au point de supposer que le siège de Tréguier succède a une civitas Lexoviensis (n° 5, édit. La Borderie. Voir les observations de ce savant sur la fable de Lexobie. Et pour la date de la vita, consulter les articles de Duchesne dans la Rev. Celtiq., X, 1889, p. 253, et dans le Bullet. Critiq., X, 15 juin 1889, p. 226)], et qui est dominé par l’esprit de système.

Ses affirmations, en ce qui concerne Dol et Salocon, sont nettement démenties par les faits, comme nous l’avons constaté. D’ailleurs, si Dol avait été un évêché nouveau de 848-849-850, les évêques francs et les papes auraient eu beau jeu à répondre aux Bretons : « Votre Dol est si peu une métropôle que ce n’était pas même un siège épiscopal avant votre charivari » [Note : Et c’est là une des très rares bonnes remarques qu’ait faites le chanoine Deric, vicaire général et official de Dol, dans son Hist. de Bret., IXème siècle, n° 287]. Et Nicolas, éclairé par les adversaires de notre province, n’aurait pas pris la peine de discuter la question de l’envoi du pallium aux prédécesseurs de Festien.

Reste l’affirmation du couronnement de Noménoé à Dol. Par malheur, aucun texte ne vient corroborer le récit du chanoine. Celui-ci a répété en cet endroit ce qu’on racontait de son temps et ce qui paraissait vraisemblable [Note : Consulter Lot, Mél., p. 91]. — Mais faut-il croire, comme M. Lot [Note : Lot, loc. cit., p. 24 et sq.], que l’établissement de la métropole bretonne n’est pas antérieur à l’épiscopat de Festien ? Je ne le pense pas. Le fondateur de l’indépendance bretonne avait besoin d’un archevêque, — d’abord s’il songeait à se faire couronner quelque jour, car l’usage réservait cette cérémonie à un archevêque [Note : Lesne, loc. cit., p. 274] ; — en second lieu, parce que l’institution métropolitaine était un instrument de règne, qui maintenait la fidélité politique des diocèses, et qu’on jugeait naturel de morceler les provinces ecclésiastiques suivant les divisions politiques des territoires [Note : Lesne, loc. cit., p. 275 et sq. P. 291-293] — enfin, on ne voit pas comment un prince, qui a balayé d’un seul coup quatre ou cinq évêques qui le gênent, peut avoir des scrupules pour ériger une métropole, c’est-à-dire un centre intéressé de surveillance pour le maintien du nouvel état de choses.

Quant au choix de Dol, il s’imposait, puisque la cathédrale la plus illustre était celle qui conservait les reliques bretonnes les plus connues. C’est à Dol que les multitudes venaient prier devant le tombeau de saint Samson et obtenir des guérisons merveilleuses [Note : Quanti... a suis infirmitatibus sunt liberati. Innumeri enim sunt lectuli et grabati ab aegrotantibus dimissi (Ia Vita Samsonis, lib. II, n. 3)]. Le bienheureux était honoré jusqu’en pays franc [Note : Cujus festivitas apud multos Britannorum Romanorumque ultra citraque mare... clarescit (Ia Vita Samsonis, l. II, n. 11)] et inscrit dans les martyrologes fameux [Note : Annal. de Bret., avril 1913, p. 335, 345-348. — En Suisse, au IXème siècle, dans le trésor de Pfeffers, on gardait des reliques de S. Samson, avec celles de S. Gall, de S. Patrice, de Ste Brigide. Aucun autre saint celtique de notre province ne recevait le même culte dans cette région lointaine (Piper, Libri confraternitatum Sancti Galli, Augiensis, Fabariensis, Berlin, 1884, p. 395 [M. G. H.]). En Angleterre, les Anglo-Saxons honoraient l’illustre saint, et le roi Edward (aux premières années du Xème siècle) s'affilia à la Confrérie de S. Samson : pater vester Edwardus per litteras se commendavit consortio fraternitatis sancti Samsonis, summi confessoris (Lettre de Radbod, prévôt du chapitre de Dol, au roi Athelstan. Migne, P. L., t. 132, col. 719 et sq. Texte et traduction dans La Borderie, H. de B., II, 367, 513). Quand le fils du roi Edward mourut, cet Athelstan, qui avait combattu les Gallois et les Bretons du Cornwall (occidentales Britones qui Cornewalenses vocantur), on porta devant son corps les reliques des saints celtiques de notre province, qu’il avait payées (et sanctorum reliquiae de transmarina Britannia emptae. Willelmi Malmesbiriensis de gestis regum angl., édition Stubbs, t. I, p. 142, 148, 154, 157). Parmi ces reliques pouvaient figurer un bras de S. Samson et sa crosse (Rev. Celtiq., XI, 1890, p. 491). Radbod, ce lettré, cousin de l’archevêque Lowenan, ce prévôt, si soucieux du culte samsonien, ne serait-il pas l’auteur de la Vita metrica Samsonis, dans laquelle on fait l’éloge du pasteur Lowenan (defensor egentum, etc.), sur le même air qu’on chante dans l’épître le roi Athelstan (adjutor egentium, etc.) ? (cf. Annal. de Bret., avril 1913, p. 334)]. Sa biographie se lisait depuis plus de deux cents ans, tandis que les autres saints de la province en étaient réduits à des notices sans éclat, et qu’à Saint-Pol-de-Léon, les clercs eux-mêmes ignoraient les vertus de Malo, évêque d’Alet [Note : Vita Machutis par Bili, lib. II, cap. 18 (édit. Lot, dans ses Mél. d'h. b., 1907)] ! Avec les idées de restauration bretonne, qui avaient faveur [Note : Le chanoine de Nantes (Merlet, loc. cit., p. 33) montre Noménoé mettant en avant la dignitas regni Britanniae, l’injustice de la domination franque, etc. Rien n’est plus vraisemblable], comment n’aurait-on pas cru que Samson, qui avait été comme le primat de l’ancien royaume de Domnonée, était un archevêque, autant qu’on peut l’être, et que le malheur des temps avait seul effacé l’exercice de la métropole de Bretagne ?

 

III. — Le prélat inconnu.

Comment se nommait le successeur immédiat de Salocon, nous l’ignorons. Mais deux actions se rattachent à son épiscopat ; nous allons les étudier.

A) Synode des destitutions épiscopales

a) Ce synode se tint à la résidence de Coëtlou. — Nous connaissons ce lieu précis grâce à une charte de Redon, qui est datée du 6 mai [Note : illo anno quo synodus facta est in Britannia, in aula que vocatur Coitlouh, contra episcopos... Susanno episcopo dejecto (Cartulaire de Redon, charte 113, p. 87). Une autre charte (eod. loc., Appendice, n° 25, p. 362) se passe : in illo anno quando contentio episcoporum fuit. — Coëtlou ne devait pas être très loin de Redon (cf. La Borderie, H. de B., II, p. 55)].

b) Ce synode se tint vers le printemps de 849. — Nous savons que les reliques du pape Marcellin, apportées de Rome par Conwoïon, furent introduites solennellement dans l’église de Redon un dimanche de février. C’est une charte qui nous l’apprend, sans nous fournir aucune indication d’année [Note : Cartulaire de Redon, charte 115, p. 88]. Mais une charte du 18 février 849, celle-là datée à coup sûr [Note : Eod. loc., charte 59, p. 47] mentionne, pour la première fois dans le cartulaire, la présence des reliques de saint Marcellin dans l’abbaye. Il semble difficile de croire qu'on ait attendu une année pour employer la formule glorieuse : ubi pretiosa corpora sanctorum Marcellini..., tandis qu’il est naturel de penser qu’on usa de cette formule à la première donation qui suivit la journée solennelle de la translation des reliques, journée qui avait été marquée elle-même par une donation. Les reliques papales stimulaient la générosité des fidèles et on tenait à indiquer cet à-propos. Pour l’année 849 (Pâques tombant le 14 avril), la série des dimanches antérieurs au 18 février donne le 3 février, le 10 et le 17. — Le voyage à Rome de Conwoïon se rattachant aux premières négociations de Noménoé au sujet de la contentio episcoporum [Note : Ce voyage nous est connu par les Gesta sanctorum rotonensium, lib. II, n. 10. D’après Molinier (Sources de Vh. de Fr., 1901, p. 253), ces gesta furent composés vers 890, mais Lot (Mél. d’h. br., 1907, p. 11) préfère en placer la rédaction entre 868 et 875. Si précieux que soient les gesta, ils nous renseignent d’une manière insuffisante et trompeuse sur la contentio episcoporum, soit que le rôle de Conwoion dans cette affaire fût déjà entré dans la légende orale, soit que l’auteur tire à dessein le rideau sur quantité de choses que nous voudrions bien connaître. Au reste, l’hagiographie et la chronique formaient deux genres différents, et le panégyriste de Redon eût commis une faute contre les règles littéraires en cherchant à être pur historien (Sur les gesta voir les remarques de Duchesne, dans ses Fastes Episcopaux, II, 1900, p. 256 et sq., et Levillain dans ses Réformes ecclésiastiques de Noménoé, in le Moyen-Age, juillet-août 1902, p. 241 et sq.). L’écrivain des gesta est un homme prudent, qui ne compromet pas son abbaye dans l’aventure archiépiscopale. Il ne dit pas un mot en faveur de la province ecclésiastique de Bretagne et il renie Noménoé en disant que ce prince manquait de mesure et de tact (Zelum Dei habebat sed non secundum scientiam, formule de blâme empruntée à S. Paul [Rom., X, 2], et souvent employée dans le monde ecclésiastique). Seul, Conwoion est irréprochable, et seul, il a réussi à Rome], il s’en suivrait que les mesures violentes du prince, postérieures à cet essai d’entente avec Léon IV, seraient elles-mêmes postérieures à la mi-février 849. D’un autre côté, il faut les placer avant le 6 mai, comme nous y oblige la charte 113, que nous avons citée dans l’alinéa précédent. Mais faut-il adopter le 6 mai 849, ou le 6 mai 850 [Note : Le raisonnement que je viens de faire sur la date d’entrée des reliques se trouve insinué pour la première fois dans l’ouvrage de MM. Lot et Halphen, Le règne de Charles le Chauve, 1909, p. 213, note 3. Sur l’adoption de l’année 849, voir encore Lot, Mél., p. 86 et sq. Lobineau avait choisi 848 et La Borderie s’est attaché à la même année [Hist. de Bret., II, 1898, p. 55)].

c) Evêques déposés par le synode de Coëtlou. — La Chronique de Nantes nous les nomme [Note : Merlet, Chronique de N., p. 38] : Susan, de Vannes ; Félix, de Quimper ; Salocon, d’Alet ; Libéral, de Léon. Mais la Chronique est un monument du XIème siècle, qui interprète dans un esprit systématique les documents que nous connaissons ; aussi ne tenons-nous aucun compte d’elle, sur ce point, pour nous contenter des sources. Et nous pouvons établir le tableau qui suit :

Dol. — Le successeur immédiat de Salocon est un intrus. (Renseignements fournis par les pièces conciliaires).

Vannes. — Le successeur de Susan est un intrus. (Pièces conciliaires).

Quimper. — Le successeur de Félix est un intrus. — Félix nous est connu par les gesta sanctorum rot. Il faut le comprendre parmi les quosdam suae gentis et linguae, à qui

Salomon rendit leurs sièges en 800 (d’après le concile de Soissons). — L’intérim avait été l'ait par l’intrus Anaweten, qu’on voit paraître dans les chartes de Redon jusqu’en 800.

Léon. — Le successeur de Libéral est un intrus. — Ce nom ne nous est connu que par la Chronique. Où l’a-t-elle pris ? Ne l’aurait-elle pas adopté un peu au hasard, pour avoir son compte de prélats destitués ? En tout cas, le Libéral peut être compris parmi les quosdam, qui furent rappelés chez eux par Salomon, en 866. — L’intrus s’appelait Isaias, dit-on, et était natif de Landerneau. Par malheur, ce renseignement ne semble pas antérieur au XVIIème siècle ; du moins, nous le devons à Frère Albert Le Grand, de Morlaix. C’est tout dire.

Alet. — Qui était évêque d’Alet en 848-850 ? Il est impossible de le savoir. Lorsque les Pères de Savonnières cherchèrent, en 859, à parlementer avec, quelques évêques bretons, qui n’étaient pas chargés du crime d’intrusion, on ne voit pas qu’il aient compris l’évêque d’Alet dans leur épître. Celui-ci s’appelait alors Rethwalatr. Nous le rencontrons en correspondance avec Nicolas Ier ; car c’est bien cet évêque, semble-t-il, comme l’a remarqué Mgr Duchesne [Note : Duchesne, F. E., II, 1900, p. 380], qui est le Rivoladr, dont un diocésain, nommé Cumar (ou, d’une manière plus bretonne, Coumarch) [Note : Loth, Chrest. bret., p. 121, 150. Peut-être, Conmarch, p. 120] avait tué ses trois fils. Rivoladr l’avait envoyé en pèlerinage pénitentiel à Rome. Et le pape fixe le mode d’expiation de cet homicide [Note : Perels, Nicolai I papae epistolac (dans les M. G. H.), 1912, p. 650. Impossible de fixer la date de cette lettre. On peut dire seulement qu’elle n’est pas antérieure à 858, ni postérieure à 866 (puisqu’en cette année-là figure le successeur de Rethwalatr)]. Nicolas connaissait-il la régularité ou la non-régularité du prélat d’Alet ? Il est difficile de le croire. Les trois noms retentissants du tintamarre breton furent Susan de Vannes, Salocon de Dol, Actard de Nantes ; même les Pères de Soissons écrivant à Nicolas, en 866, ne désignent ni les sièges, ni les noms de quelques prélats bretons qui ont souffert, et les appellent simplement quosdam suae gentis et linguae. Un intrus, — comme Rethwalatr pouvait l’être, — devait être enchanté d’avoir une occasion d’une orthodoxie édifiante pour écrire au pape et en recevoir une réponse honorable. On est même tenté de croire que Ratuili, successeur de Rethwalatr, successeur qu’on voit paraître en juillet 866, est un des quosdam, qui, en cette année-là, furent rétablis sur leurs sièges par Salomon. Et cette particularité nous aiderait à comprendre comment Bili, diacre de Ratuili, composant une nouvelle vie de Saint Malo, reconnaît les droits de Tours, en montrant Malo qui y va demander la consécration épiscopale, et célèbre un évêque franc, qui accueille Malo, exilé par la méchanceté bretonne.

Saint-Brieuc et Tréguier. — Ont à choisir leurs évêques dans les noms de Félix et G + bri, que le concile de 859 ne considère pas comme des noms d’intrus.

En résumé, de sept évêchés bretons, il y eut quatre (ou, peut-être, cinq) évêques déposés, et deux (ou, peut-être, trois) évêques maintenus. C’était faire dans le temple, même pour un prince, un bacchanal assez audacieux [Note : Cependant, le procédé de Noménoé n’était pas inouï. En 579, par exemple, le roi Gontran fit réunir à Chalon un synode pour déposer deux évêques dont il se plaignait (Grégoire de Tours, H. F., V, 27 ; édition Arndt et Krusch, dans le M. G. H.). On ne voit pas du tout que Gontran se soit préoccupé du métropolitain, et Grégoire ne fait aucune remarque à ce sujet. (2) Voir les gesta sanct. rot., lib. II, cap. 10 (Edition Mabillon, Acta Sanct. O. S. B., Saeculum IV, pars II, p. 211 et sq.). Surrexit quaedam haeresis quae appellatur Simoniaca per totam Britanniam... Hujus vero haeresis fautor maxime Susannus... Nam nullus presbyter aut diaconus poterat manus impositionem ab episcopis sine pretio accipere. Remarquez que cette simonie dans les ordinations est la seule qui touche le rédacteur et sur laquelle il ne tarit pas. Les prélats accusés répondaient : Nos nec dona, nec munera a presbyteris nostris accipimus : sed honorem congruum ac debitum ab eis accepimus et accipiemus. Evidemment, Redon attaquait la masse épiscopale, pour bien montrer que le monastère n’obéissait pas à une vengeance personnelle ; mais, c’est bien Susan de Vannes que l'on poursuit, et c’est pour ses successeurs qu’on fait la morale dans ce récit : Susannus... atrocius contradïcebat sanctis canonibus. Observons, en passant, que, dans son développement oratoire sur ceux qui vendent les colombes, le biographe se souvient un peu de la lettre de Léon IV aux évêques de Bretagne : turpissimo lucro columbas in templo Domini vendere non pertimescunt (M. G. H., Epist. Karol. aevi, III, p. 593). Les moines redonnais ont dû répéter cette phrase plus d’une fois].

d) Motif des destitutions. — Les Gesta attribuent les origines du bouleversement épiscopal au zèle de Conwoïon, qui ne voulait pas de simonie en Bretagne. Or, Susan de Vannes demandait des eulogies, ou, comme nous disons aujourd’hui, des honoraires, pour faire des ordinations. L’abbé de Redon, qui dépendait de Vannes et qui était contraint d’y envoyer ses moines recevoir les ordres, jugeait naturellement que les tarifs de Susan étaient des péchés d'hérésie simoniaque. Peut-être, le prélat de Vannes témoignait-il aussi peu de sympathie pour les dons qui étaient faits au nouveau monastère. — En tout cas, le but des Gesta est d’exalter les pieux desseins de Conwoïon, qui veut réformer l’Eglise de Bretagne, et qui fait appel au bras séculier, suivant la coutume. Ce bras s’appelait alors Noménoé, et l’écrivain nous laisse entendre que si, dans les grandes vues du saint, quelque chose ne réussit pas, cela tint purement à l’insigne lourdeur du bras. — Vraiment, la question des eulogies, qui avait bien sa valeur morale, on ne dit pas le contraire, ne touchait pas Noménoé, et ce prince chercha purement, dans les gémissements de l’Abbé, quelque chose d’utile à sa politique. Le chanoine de Nantes l’a bien compris. Il ne s’abandonne pas aux arrangements de l’hagio- graphe. Il nous dit que les évêques de Bretagne, placés sur leurs sièges par l’Autorité Franque, gênaient Noménoé, et que ce prince voulait s’en débarrasser pour avoir des prélats à sa dévotion [Note : Chronique de Nantes, chap. 11 (édition Merlet, p. 33)]. Voilà qui est très vraisemblable.

 

b) Concile de 850.

Il s’agit du concile tenu à Paris dans l'automne de 849, pensait Hefelé ; il s’agit d’un concile tenu en Anjou, en juillet-août 850, pense dom Leclercq, dernier éditeur de Hefelé [Note : Hefelé, Hist. des Conciles, édit. Leclercq, t. IV, 1ère partie, p. 162, et t. IV, 2ème partie, 1911, p. 1310, 1312. Dom Leclercq suit, sur ce point, Lot et Halphen, Le règne de Charles le Chauve, 1909, p. 209, note 2 ; p. 220]. Quelques-uns préfèrent Tours et voudraient faire accepter la date de février 851 [Note : Cf. R. Merlet, L’émancipation de l’Eglise de Bretagne, in Le Moyen Age, 1898, p. 21-30]. — Cette assemblée écrivit à Noménoé une lettre dont voici l’abrégé :

A Noménoé, prieur du peuple de Bretagne [Note : Texte dans Morice, Preuves, I, col. 291. La rédaction de cette pièce était due à la plume de Loup de Ferrières. Elle porte le n° 84 dans les lettres de cet abbé (édition des M. G. H., Epistol. Karolini aevi, IV, p. 75). Peut-être, Loup de Ferrières fut-il chargé d’une mission diplomatique et religieuse auprès des églises de Bretagne, car il accompagnait le roi Charles dans son expédition contre les Bretons [eod. loc., n° 85, p. 77). Et l’on nous fait remarquer que la lettre à Noménoé, « sous sa forme nécessairement véhémente, était au fond conciliatrice » (Lot et Halphen, Règne de Chartes le Ch., p. 221)]. — Tu pilles, tu violes, tu brûles. Des évêques légitimes ont été chassés des sièges qui leur appartenaient, et, pour employer un euphémisme, des mercenaires ont été introduits à leur place, pour ne pas dire des voleurs et des larrons. Vous avez trahi la province ecclésiastique du bienheureux Martin [Note : Martin est le grand saint de l’Empire Franc, dont Charlemagne voulut que la fête fut chômée partout. La province de ce saint est donc particulièrement intangible et les Bretons se comportent en sacrilèges. — Comme polémique, c’est choisi ; comme histoire, cela ne vaut rien. Martin n’était pas métropolitain, il s’abstenait de se rendre aux synodes et n’eut jamais à en convoquer (Babut, S. Martin, p. 200, note 2)], notre patron, province dont vous ne pouvez nier que vous faites partie ; en un mot vous avez bouleversé les rangs et les règles de l’Eglise : ce qui nous arrache des plaintes trop légitimes [Note : Episcopi legitimi sedibus propriis expulsi, et, ut mitius loquamur, quia dicere nolumus fures et latrones, mercenarii introducti. Patroni nostri B. Martini quondam dioecesis, ex qua vos esse negare non potestis, violata ; omnes postremo ecclesiastici ordines perturbati, quod nimis dolendo et compatiendo dicimus].

Encore as-tu mis le comble à ta malice en méprisant le vicaire de Pierre, qui a la primauté dans le globe entier. Car, lui ayant demandé de te mettre dans son livre et dans ses prières, il te promit de le faire si tu suivais ses monitions ; or, non seulement tu n’as pas fait ce qu’il t’a dit, mais encore tu n’as pas voulu recevoir sa réponse [Note : Cette lettre de Léon IV à Noménoé est perdue. Elle était sans doute postérieure au synode des destitutions épiscopales, devait blâmer ce synode et réclamer des réparations. C’était l’échec définitif des négociations de Noménoé pour donner une couverture juridique à son œuvre politique]. Tu blesses les saints apôtres, tu blesses les saints évêques, tu nous blesses, nous chargés d’un office divin. Et de quelle façon te comportes-tu à l’égard du roi des Francs ? Il te faudra répondre au jugement de Dieu, et bientôt. Tu es vieux. Fais donc pénitence. Ou bien, tu iras en enfer.

Dans cette épître synodale à Noménoé, le passage qui a trait à la sécession ecclésiastique de Bretagne mérite d’être éclairé.

L’église bretonne relevait de la métropole tourangelle, théoriquement ; elle était indépendante, pratiquement. Cet état de choses, qui durait depuis plus de trois cents ans, n’aurait pas provoqué de heurts graves et subits, si la crise ecclésiastique du milieu du IXème siècle ne s’était pas compliquée et affûtée d’une crise politique, en sorte que l'église de Tours fut amenée à faire passer la théorie dans la pratique et que l’église de Bretagne se sentit obligée de transformer sa situation de fait en situation de droit.

Dans les premiers temps de l’émigration bretonne en Domnonée (côte nord de la péninsule), l’évêque métropolitain, dont l’attention avait sans doute été attirée par l’évêque de Rennes, qui, lui-même, avait été mis en éveil par les rapports d’un prêtre, intervint dans la discipline ecclésiastique des nouveaux venus, et sous une forme assez caractéristique : vers 515-520, Licinius de Tours adresse des observations sévères à deux prêtres bretons. La lettre est envoyée aussi au nom de Melanius de Rennes, qui paraît bien avoir été le prélat directement intéressé à la remontrance, et au nom d’Eustochius d’Angers, dont le nom était celui d’un voisin, et donnait plus de solennité au document ! [Note : La Borderie, H. de B., I, p. 370 ; II, p. 526]. Ainsi la province affirme sa juridiction, parle et commande aux prêtres bretons, ignore donc une hiérarchie bretonne [Note : Soit dit à cette occasion, la lettre Viri venerabilis Sparati (elle commence par ces mots) est défavorable à ceux qui croient à l’existence d’un évêché d’Alet gallo-romain. S’il y avait eu un évêque d’Alet, même au commencement du VIème siècle, il semble que son nom aurait figuré tout naturellement après celui de Licinius et à côté du nom de Melanius. Cet évêque d’Alet, en effet, se serait montré soucieux de se faire connaître aux prêtres émigrés. D’ailleurs, d’autres observations qu’on a faites à propos de Fortunat ne favorisent pas l’idée d’un évêché d’Alet antérieur à la fondation bretonne de Malo (Duine, Saints de Domnonée, p. 58)].

En 567, la métropole de Tours regarde de nouveau vers la Bretagne, mais plutôt au sud. Le canon 9 du concile de cette année-là défend d’ordonner évêque en Armorique un Breton ou un Romain sans le consentement du métropolitain ou des comprovinciaux [Note : Maassen, Concilia aevi merov. (M. G. H.), p. 124]. Or, Félix de Nantes et Victurius de Rennes étaient présents à la réunion et l’on peut supposer que c’est sur leurs observations, et peut-être à l’adresse de l’un d’eux, que le neuvième canon fut établi. Il ne devait pas toucher au même degré, semble-t-il, les autres évêques du synode, qui étaient d’Angers, du Mans, de Séez, de Chartres, et de Paris. On peut croire que l’assemblée songe à ce qui se passe à Vannes, où les Bretons cherchent à être les maîtres. Or, Macliaw, prince breton, qui avait été ordonné par Félix de Nantes, avait trompé les espérances que ce prélat avait pu concevoir, et les évêques (probablement ceux de Tours, Nantes et Rennes) s’étaient vus réduits à excommunier ce collègue qui avait laissé croître ses cheveux et repris sa femme [Note : Grégoire de Tours, H. F., IV, 4]. Son successeur, Eunius, pour être gallo-romain, n’en valait pas beaucoup mieux [Note : Grégoire de Tours, H. F., V, 26, 29, 40]. Peut-être, dès 567, inspirait-il des inquiétudes [Note : Toutefois, nous ne le rencontrons pas avant l’année 578. — En tout cas, s’il faut placer un évêque entre Macliaw et Eunius, cet inconnu s’abstient d’aller à la réunion de 567]. Malheureusement, Grégoire de Tours qui s’intéresse au Nantais surtout, au Vannetais et au Rennais, et qui tient à ce que la soumission des Bretons au roi de Paris soit hors de discussion [Note : Nam semper Brittani sub Francorum potestatem post obitum regis Chlodovechi fuerunt, et comites, non reges appellati sunt (H. F., IV, 4). Le chanoine nantais introduit la même idée dans la première réponse [perdue] de Léon IV à Noménoé : Cui papa respondit nunquam se audivisse... hanc Minorem Britanniam reges habuisse... praesertim ex quo tempore Francia primum reges habuit, illa semper Britannia usque nunc illi subdita fuit (Merlet, Chroniq. de Nantes, 1896, p. 35)], ne nous apprend rien de l’histoire religieuse de la péninsule celtique. La Cornouaille [Note : La vita Winwaloei, composée quelques années avant 884 par Wrdisten, abbé de Landevenec, est la pièce la plus importante que nous possédions sur l’histoire religieuse de la Cornugallia ou Cornubia. Dans ses Mélanges d'histoire de Cornouaille (Paris, 1911), M. Latouche a présenté une vita qu’il juge écrite par Clément, moine littéraire de Landevenec, qui versifiait au temps du roi Salomon, vita qui aurait été utilisée ensuite par Wrdisten. Le critique s’est trompé sur ce point. De sa composition si copieuse, Wrdisten lui-même a tiré de nouvelles éditions, plus courtes, plus populaires ou plus appropriées à la circulation (cf. Bollandistes, Biblioth. hagio. lat., p. 1292-3 ; Fawtier, Une rédaction inédite de la v. de s. Guénole, 1912). Or, le texte de M. Latouche est exactement celui de la grande pièce, dégarnie de ses compléments en vers et de ses développements ascétiques. Une preuve, entre autres, est caractéristique. L’ouvrage de Wrdisten comprend une partie parénétique mêlée à la partie narrative. Dans la première, l’abbé fait des allocutions, des considérations et des méditations, où il s’inspire de ses lectures pieuses ; dans la seconde, il s’évertue et fait du style, et un style facile à reconnaître, rempli de virgilianismes (Duine, Saints de Domnonée, p. 55). Eh bien ! le texte Latouche est entièrement de ce style ; si maintenant on compare ce texte à un chapitre parénétique, spécial à l’œuvre de Wrdisten, le chapitre VI du livre II, on constate l’identité d’une même plume (faire l’étude de ce curieux passage avec Virgile, Georgiques, IV, vers 1-218). On ne pourrait m’objecter, par exemple, que le texte Latouche contient le mot oga (p. 102), tandis que la grande pièce emploie le mot anser (lib. I, cap. 14) ; le terme oga n’a rien de particulier, il était le mot le plus courant, et nous le retrouvons d’ailleurs dans le texte Fawtier (loc. cit., n° 13, p. 41), qui est certainement un résumé de l’hagiographie de Wrdisten (Fawtier, loc. cit., n° 9, première ligne). — Cet abbé de Landevenec était un des hommes doctes de son temps, et ses lectures ont laissé des traces dans son ouvrage (Duine, Saints de Domnonée, p. 53). Non seulement il a lu Sulpice Sévère, Gildas, et d’autres écrivains célèbres, mais encore il connaît des morceaux qui nous paraissent assez rares aujourd’hui, comme le poème de judicio Domini, attribué à Tertullien (cf. Migne, P. L., II, col. 1150. Quaeque colunt medii devexo in climate mundi. Et Vita Winwaloei, lib. I, cap. 5, édition La Borderie, Per climata caeli devexa)] et la Domnonée [Note : La pièce la plus considérable et la plus ancienne que nous ayons pour l’histoire de la Domnonée péninsulaire est la Vita Samsonis, qui est du VIIème siècle (cf. La Borderie, H. de B., I, 1896, p. 560 et sq. ; Fawtier, La vie de S. Samson, 1912 ; Duine, La vie de S. Samson à propos d’un ouvrage récent, in Annal. de Bret., avril 1913 ; Loth, La vie la plus ancienne de S. Samson de Dol. 1914, extrait de la Rev. celtiq. ; Duine, Origines bretonnes, 1914, extrait des Ann. de Bret.)] sont totalement en dehors de sa curiosité de métropolitain et d’historien. Nantes, Vannes et Rennes forment des murailles franques au delà desquelles il ne connaît aucune ville occidentale. Pour lui, les Bretons sont des brigands, qui ne respectent rien, ni leurs serments, ni les reliques, ni les vases d’église. De l'organisation religieuse des émigrés, pas un mot. Il connaît en tout trois pèlerins bretons au tombeau de saint Martin. Sur ces trois, l’un fut un saint complet, le prêtre Jean, qui fut enterré à Chinon [Note : Gloire des Confesseurs, 23] ; l’autre fut un saint manqué, le prêtre Winnoc, qui mourut alcoolique [Note : H. F., V, 21 ; VIII, 34] ; le troisième, un certain Paternian, aveugle, sourd et muet, qui fut guéri à Tours [Note : Virtut. S. Martini, IV, 46]. Trois pèlerins, ce n’est pas beaucoup, tandis que nous remarquons dans l’ancienne église bretonne un parti pris d’ignorer Tours [Note : Duine, Saints de Domnonée, p. 11, et Origines bretonnes, p. 35]. Pour suppléer au silence de Grégoire, nous avons la Vita Samsonis, composition du VIIème siècle, qui n’est pas négligeable. La vie de Paul Aurélien, évêque de Léon au VIème siècle, attribue la fondation du diocèse au roi Childebert, qui fait sacrer le saint, à Paris, par ses évêques, sans préoccupation de métropole, ni de consécrateur métropolitain [Note : Lib. II, cap. 19 (édition Cuissard, in Rev. Celtiq., avril 1883, p. 452)]. Quoi qu’il en soit de la valeur de cette hagiographie, rédigée en 884, d’après une notice plus ancienne [Note : Praefatio vitae, au commencement du second paragraphe (loc. cit., p. 417)], elle nous représente bien l’attitude de l'église bretonne depuis ses commencements jusqu’à la crise de la contentio episcoporum [Note : Expression du Cartulaire de Redon, charte 25 (Appendice, p 362)], en 847-850. Les chefs religieux de la péninsule reconnaissent comme autorité suprême le roi de Paris [Note : La mainmise des rois mérovingiens sur l’Eglise eut pour effet de détendre encore le lien assez lâche qui unissait les évêques au métropolitain (Lesne, Hiérarchie épiscopale, 1905, p. 8)]. Quand il sanctionne les fondations de Domnonée, on a l’estampille précieuse et définitive. D’ailleurs, l’autorité métropolitaine tombe partout en décadence, et, au VIIIème siècle, l’organisation provinciale ne fonctionne plus [Note : Lesne, loc. cit., p. 8-29].

Le concile de Tours de 813 ne songe nullement à la Bretagne. Il demande qu’on traduise le latin littéraire en latin rustique, ou en teuton, afin que le peuple comprenne les homélies épiscopales ; il aurait ajouté « et en breton », si les évêques celtiques avaient participé à l’assemblée, ou si l’assemblée avait fait cas de l’occident de la province ecclésiastique [Note : M. G. H., Concilia aevi Karolini, I, Pars II (1908), p. 288. « Ut easdem omelias quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam linguam aut Thiotiscam, quo facilius cuncti possint intellegere quae dicuntur ». Un Breton, qui priait au tombeau de S. Oustrille, évêque de Bourges, nous fournit un exemple du latin rustique du VIIIème siècle, dans son exclamation : libertinus sum ! au lieu de : liberatus sum ! (M. G. H., Miracula Austrigisili, n. 13 ; in Script. rer. merov., IV, 1902, p. 207)]. Néanmoins la restauration de l’organisation métropolitaine se fait au IXème siècle, et cette organisation s’affirme avec force, juste au moment où surgit en Bretagne la contentio episcoporum [Note : Consulter Lesne, loc. cit., p. 86]. Les évêques bretons, sous le coup des inquiétudes que leur cause Noménoé, se réunissent, mais ils se gardent bien de mêler l’archevêque de Tours à leurs affaires ; cet archevêque est d’ailleurs au service de l’Empereur, c’est-à-dire au service de la puissance avec laquelle Noménoé est en lutte. Ils s’adressent nécessairement au Pape, de quoi Léon IV les loue grandement [Note : Léo IV episcopis Britanniae interrogantibus. Date : 847-848 (dans les M. G. H., Epist. Karolini aevi, III, 1899, p. 593, n° 16)]. Ce fut la première fois, semble-t-il, que l’épiscopat de la péninsule fit une manifestation collective, et que le Saint-Siège eut l’occasion d’exercer son magistère en Petite-Bretagne. Mais, bientôt, dégradés par la violence de Noménoé, ces mêmes évêques furent réduits à chercher l’hospitalité des Francs et à mettre en jeu la métropole de Tours, avec des apparences de raison et des réalités de pouvoir qu’elle n’avait jamais eues.

 

IV. — L’archevêque Festien.

Nous ignorons qui fut le successeur immédiat de Salocon. Mais Festien nous est assez bien connu. Il sortait fort probablement de l’abbaye de Redon et avait été choisi, pouvons-nous croire, par l’abbé Conwoïon et le roi Salomon [Note : Lot, Mél., p. 14 et sq., p. 18]. Nous allons analyser la série des pièces, qui nous permettent de le suivre de 859 à 869.

a) Concile de Savonnières, près de Toul. Juin 859 [Note : Hefelé, Hist. des Conciles, édition de dom Leclercq, t. IV, Ière partie, Paris, 1911 ; et pour la bibliographie, t. IV, 2ème partie. — Pour le texte des documents, cf. Martène, Thés. n. anecd., III, col. 857 et sq., ou Morice, Preuves, I, col. 309 et sq.]. — Le concile écrit à quatre évêques bretons (Fastcario, Wernario, Garurbrio, Felici), pour les amener à respecter les droits du métropolitain de Tours, à ne pas faire d’ordination épiscopale à son insu, à ne pas prendre de mesure générale sans lui, à ne plus entretenir de relations avec ceux qui furent excommuniés pour leurs fautes au temps de Noménoé. Que les quatre évêques avertissent Salomon de ne pas empêcher la liberté des communications avec le métropolitain de Tours et qu’ils lui rappellent la soumission que les Bretons doivent au pouvoir des Francs.

Ainsi le cas de ces quatre n’est pas désespéré. Ils sont entrés dans la combinaison de l’indépendance bretonne, mais ils ne sont pas de ces intrus qui ont volé les sièges des destitués du synode de Coëtlou. Félix, qui ne peut être que de Saint-Brieuc ou de Tréguier, ne nous est pas autrement connu. Mais, Wernarius, de Rennes [Note : Hefelé, Hist. des Conciles, édit. Leclercq, t. IV, 2ème partie, 1911, p. 1291. L’assemblée se tint à Germigny en Orléanais et signa un privilège en faveur d’un monastère. Parmi ces signataires nombreux on voit Wnarius episcopus redonensis (Mabillon, Act. Sanct. O. S. B., Saecul. IV, P. II, p. 251). La destitution des évêques amis des Francs, la prise de Rennes, l’exil d’Actard de Nantes, effrayèrent sans doute ce prélat, qui jugea plus sage de s’entendre avec le personnel breton], et Garurbrius [Note : Parmi les prélats du concile de Quierzy, Hincmar, dans son livre de la prédestination, signale Gernobrio Turonensium provinciae episcopo (Hardouin, Acta Conciliorum, t. V, col. 17. Sur cette assemblée, voir Hefelé, Histoire des Conciles, édition Leclercq, t. IV, 1ère partie, 1911, p. 150 et sq.). Le personnage nommé offre (en donnant au g le son dur) un vocable parfaitement breton : Guernobri (Loth, Chrest. bret., p. 111, 173, 177, 209) ; disons, pour observer la couleur du IXème siècle, Wernobri. Si cet évêque avait été de Rennes, Hincmar était assez familier avec les mots Redonum ou Redonensis pour les employer, mais cet évêque est de contrées lointaines et inconnues de la littérature : il est plus simple de marquer purement le nom de sa province ecclésiastique. M. Lot (Mél., p. 85) est le premier qui ait proposé l’identification Gernobrius-Garurbrius. Cette dernière forme est une cacographie franque, comme Fastcarius. De tels accidents n’ont rien de rare], de Saint-Brieuc ou de Tréguier, ont suivi les discussions théologiques, le premier, en septembre ou octobre 843, au concile de Germigny ; le second, au printemps de 849, au concile de Quierzy-sur-Oise.

Fastcarius (on s’accorde à le dire) est l’archevêque de Dol. Quand on songe au langage indigné que les évêques Francs tiendront sept ans plus tard à propos de l’infortuné Salocon, on s’étonne de les surprendre aujourd’hui en communication avec Festien. Evidemment, ils tiennent compte de ce que celui-ci n’est pas une créature de Noménoé, et se plient à la nécessité de parlementer avec le centre de la résistance ecclésiastico-bretonne. Si l’on pouvait amener le siège de Dol à composition, la question du triomphe de Tours serait singulièrement avancée.

b) Charte du 2 mars 860 [Note : Cartulaire de Redon, p. 24]. — Salomon fait une donation aux moines redonnais. L’acte se passe dans une résidence du prince. Deux évêques figurent parmi les testes : Festien, et, après lui, Anaweten, de Quimper.

c) Lettre de Nicolas Ier à Salomon, roi des Bretons. Année 862 [Note : Perels, Nicolai ! Papae epistolae, n° 107, p. 619 (édit. des M. G. H., Berlin, 1912)]. — Le pape traite la question des destitutions épiscopales, qui furent exécutées par la puissance laïque et non suivant les règles canoniques ; et il déclare que tous les évêques bretons ne sont que des suffragants de la métropole de Tours, et qu’il n’y a aucun témoignage de l’existence d’une église métropolitaine en Bretagne. Mais, puisque cette dernière question agite tellement les Bretons, qu’ils viennent discuter à Rome.

La lettre de Nicolas fait allusion à deux lettres de Léon IV, adressées dans le même temps, l’une à Noménoé, l’autre aux évêques de Bretagne ; la même lettre de Nicolas rappelle une lettre de Benoit III, qui protestait avec tristesse et indignation contre les destitutions épiscopales opérées irrégulièrement. — Nous avons donc, avec ce document de 862, un tableau de la première intervention de la Papauté dans l’histoire ecclésiastique de Bretagne. Jusqu’en 847, Rome était pour les Bretons le lieu de S. Pierre, où il était bon d’aller en pèlerinage [Note : Un des premiers compagnons de Conwoïon veut faire le pèlerinage de Rome avant de s’enfermer avec les moines (Pièce du 11 nov. 832 ; Cartul., p. 353). Une lettre de Wrdisten, abbé de Landevenec, nous fait connaître les moines Pierre et Fidèle, qui faisaient le pèlerinage de Rome dans les années 872-808 (publiée par M. Fawtier, dans les Mél. d’archéol. et d'hist. de l’Ecole fr. de Rome, XXXII, p. 28). Une lettre de Jean VIII (pape de 872 à 882) nous montre les moines bretons Resgallon et Corviii, qui font le même pèlerinage vers le même temps (Morice, Preuves, I, col. 333). Nous avons cité dans les pages précédentes le cas du pèlerinage pénitentiel (en 858-866) du Breton. Coumarch. — Enfin, au cours du IXème siècle, les députés des princes bretons ou de l’archevêque de Dol vont porter des lettres au Latran et parcourent Rome en attendant les réponses dont ils seront chargés] ; à partir de 847, sollicitée à la fois par les partis divers, Rome devient dans notre province une Autorité agissante. De cette action papale, Conwoïon et son monastère furent les meilleurs agents. Ils voulurent, en effet, qu’au milieu des discussions la maison de saint Sauveur émergeât comme l’abbaye impériale et romaine de Bretagne [Note : Au IXème siècle, l’abbaye exclusivement bretonne et archiépiscopale, c’est Léhon, fondée par Noménoé et gardant le corps de S. Magloire. La Vita Maglorii est un roman hagiographique à la gloire de Dol et de Noménoé. — Au contraire, Redon est l’abbaye fondée dans le but d’obtenir un appui spirituel à l’Empereur (Cartul., chartes 1 et 2) et chargée d’exalter le culte de reliques romaines (Gesta, lib. III, n. 1, 3, 8). Conwoïon marque assez qu’il n’entend pas se séparer du regnum Francorum, en allant solliciter de Charles le Chauve, qui marche contre Noménoé, un diplôme favorable à Redon (Cartul., Append., n° 28). Mais il n’est pas moins soucieux, à l’heure voulue, de se mettre en règle avec l’autorité bretonne et d’en obtenir les avantages possibles (Cartul., Append., n° 31). Autant qu’à ses intérêts, le saint abbé obéit à une conception juridique. De même, l’écrivain des gesta prend soin de ne pas compromettre son héros et sa maison vis-à-vis des puissances, quelles qu’elles soient. — Il n’est pas improbable qu’il y ait eu de bonne heure rivalité entre Redon et Léhon. Serait-ce sans calcul que l’auteur des gesta (lib. III, n. 3) raconte l’histoire de Britoc, moine de Léhon, qui, lassé des disputes de son couvent, se rend à Redon et y fait un songe, — dont on trouve précisément la réplique dans les Miracles de S. Magloire (édition La Borderie, ch. 9 ; et le n° 32). De même, à la description lyrique de Redon (Gesta, lib. I, cap. 4, édition Mabillon) répond une peinture des charmes de Léhon (La Borderie, loc. cit., n° 17 ; et le n° 32). A mon avis, pour dater la Vita Maglorii, on pourrait prendre comme terminus a quo la composition des gesta Sanct. rot., et comme terminus ad quem la translation des reliques à Paris. L’auteur, par son style hagio-virgilien, appartient à l’école littéraire de Wrdisten, mais le moine de Léhon écrit d’un air plus laïque, si j’ose dire, que l’abbé de Landevenec. Notre conteur des rives de la Rance a la manière du Xème siècle. Lecteur d’Ovide, il a le goût du bel esprit ; sa langue est merveilleusement artificielle, il veut faire montre de savoir et d’élégance, il aime les mots composés et les adverbes en er, il a souci d’avoir un vocabulaire riche, avec des mots qui sentent le dictionnaire classique et le jardin des racines grecques (Sur la Vita Maglorii, cf. Duine, Saints de Domnonée [1912], p. 14 et sq. ; Origines bretonnes, 1914, p. 17-18)], et ils tirèrent de cette politique des avantages sérieux [Note : Au milieu du XIème siècle, le pèlerinage à Redon remplace, sous certaines conditions, le pèlerinage à Rome (Cartul., p. 244) et l’abbaye relève directement du Saint-Siège. Pour ce dernier privilège, elle paie au Lateran un impôt annuel de trois deniers d’or (Cartul., p. 333), mais, en retour, le Lateran appuie l’abbaye dans les cas difficiles. Naturellement, Redon est utile à l’expansion de l’autorité romaine en Bretagne et favorise, au XIIème siècle, le métropolitanat de Tours (Cartul., p. 299 et 392, p. 396, p. 397)]. Les députés de Salomon, auxquels la lettre de 862 fait allusion, sont peut-être des moines de Redon, qui ont déjà fait le voyage ou que l’Abbé a initiés aux habitudes de la cour romaine ; ils négocient dans le sens de leur bienfaiteur, mais sans engager leur monastère, et Nicolas souligne leur prudence [Note : Porro legatos tuos, quos ad nostrum pontificium destinasti, dilectioni tuae commendare curamus ; quorum prudentiam et fidem circa vos considerantes plurimum in Domino gratulati sumus (Nicolai I Epist., p. 622)].

d) Lettre de Nicolas Ier à Salomon, roi des Bretons, et à son épouse. 26 mai 865 [Note : Perels, loc. cit., n° 122, p. 639]. — Vous me demandez d’envoyer le pallium à mon frère et coévêque Festinien, qui préside à l’église de Saint-Samson [Note : Igitur deprecamini nos, ut pallium fratri et coepiscopo nostro Festiniano, qui ecclesiae sancti Samsonis praeesse dinoscitur, dirigamus]. Mais je vous ai déjà écrit [Note : Cette observation renvoie à une lettre de Nicolas qui est perdue. Comme le dit Perels, in epistolis, quae supersunt, haec non exstant] que vous ne présentiez pas votre pétition suivant les règles qui s’imposent pour l’obtention d’une si haute faveur [Note : Voir Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l’Eglise. Nouvelle édit., Paris, 1725, t. I, col. 847 et sq. Du pallium des Latins et des Grecs sous l’empire de Charlemagne. — Au IXème siècle, le pallium, accordé par le pape, est l’attribut de la dignité métropolitaine et crée l’archevêque (cf. Lesne, Hiérarchie épiscopale, p. 36-37, p. 74 et sq., p. 95-96)]. Enfin, que votre candidat exhibe les pièces pontificales, qui ont accompagné la collation du pallium à ses prédécesseurs, afin que je ne m’écarte pas de la tradition. Qu’il me fasse remettre aussi une profession de foi catholique et de soumission à la chaire de Pierre, par un envoyé qui soit de son clergé et qui puisse prêter serment au nom de son évêque.

L’ambassade qui porta la lettre de Salomon et de son épouse était composée d’un prêtre et de quelques Bretons [Note : suggestiones, quas quidam presbyter et alii Brilannicae gentis homines in scripto nobis detulerunt]. Nicolas semble fort peu satisfait de ces députés, qui, vraisemblablement, manipulés par de rusés Italiens, ne savaient guère répondre aux questions embarrassantes et désiraient s’en aller au plus vite [Note : Ad ultimum sane monemus, ut, quotienscumque nobis epistolam vestram mittitis, talein hominem hanc deferentern dirigatis, qui nulla inquietudine stimuletur, sed tamdiu apud nos moretur, quousque ....]. Les moines de Redon, voyant que les affaires se compliquaient, avaient sans doute décliné l’honneur, dangereux pour leur monastère, de retourner en cour de Rome plaider une mauvaise cause. Le pape tenait à sa liberté, mais ne voulait pas désobliger l’empire franc [Note : C’est l’idée très juste que le chanoine nantais introduit dans la première réponse [perdue] de Léon IV à Noménoé : Nec decebat Romanam ecclesiam... quaerere ut regnum Francorum, tam valente herede, id est Karolo Calvo, ac nepote Karoli Magni, de potentia sua minueretur (Chronique de Nantes, ch. 11 ; édit. Merlet, p. 35)]. D’ailleurs, il était facile de soupçonner la fraude chez les partisans de la métropole bretonne. — Nicolas connaît maintenant « l’église de S. Samson », ce qui permet de supposer qu’on a invoqué l’autorité de la vieille hagiographie, qui faisait du fondateur de l’abbaye doloise le Pontifex Summus de tous les Bretons [Note : Voir Vita Samsonis, lib. I, cap. 9 (édit. Fawtier, 1912, p. 108). Ce passage lyrique permettait tous les développements postérieurs sur l’archiépiscopat du saint dans la grande et dans la petite Bretagne].

e) Lettre de Nicolas Ier à Salomon. 865-866 [Note : Perels, loc. cit., n° 126, p. 647]. — Vous demandez encore le pallium pour Festinien, le vénérable évêque de Dol [Note : pallium Festiniano venerabili Dolensi antistiti]. Mais je vous ai déjà dit tout ce qu’il y avait à dire au sujet du pallium et de la métropole de Tours. Les documents et les faits montrent bien que c’est l’église de Tours votre métropole et que c’est à elle que vos évêques doivent s’adresser et obéir, tout en reconnaissant le pouvoir supérieur du Saint-Siège [Note : reservata sedis apostolicae potestate]. Si vous avez des pièces en faveur d’une métropole bretonne, envovez-les.

Quelques traits de cette lettre nous laissent entrevoir les raisons que Salomon produisait : 1° La Bretagne est un royaume à part, qui n’a rien à voir avec Tours [Note : reprehensibile esse videtur, ut ob divisionem regni quis sibi talia, qualia inter vos audiuntur, vindicare nitatur] ; 2° L’église de Dol a perdu une partie de ses archives [Note : S’il est arrivé que l’église de Tours ou la vôtre ait perdu ses titres : amissionis illius modum reserate aut ex utrisque partibus idoneos praecipuosque legatos, qui sciant plenam de omnibus reddere nobis rationis integritatem, nobis transmittite].

f) Lettre de Nicolas Ier à Festinien. 17 mai 866 [Note : Perels, loc. cit., n° 127, p. 648]. — Festien avait été prudent jusqu’alors. Mais il fallait bien envoyer quelque chose à Rome. Notre archevêque s’exécuta d’une manière malheureuse. Il ne respecta point les usages de la chancellerie romaine, et, en tête de son écrit, il plaça même son nom avant celui de Nicolas, agissant ainsi, déclare le pape, avec plus d’audace que de naïveté [Note : temeritate polius quam simplicitate]. Aussi la réponse pontificale sent-elle la mauvaise humeur :

Vous désirez recevoir le pallium pour l’église de Dol [Note : pallii usum quaeritis Dolensi ecclesiae destinari], je vous ai fait connaître les règles à ce sujet, mais vous ne les avez pas encore suivies. La question de la métropole ayant surgi, je vous ai dit de vous attacher à Tours, votre véritable métropole, ou de soumettre le cas au Siège Apostolique. Vous n’en faites rien. Que vos évêques reconnaissent donc la métropôle de Tours.

Pour vous, qui ne formez que sept évêchés [Note : Quimper, Vannes, Léon, Alet, Dol, Saint-Brieuc, Tréguier. — Rennes et Nantes sont des conquêtes acquises à la Bretagne de Noménoé], j’ignore quelle tradition ecclésiastique vous autorise à posséder une métropole [Note : Vos, qui tantum septem episcopos habetis, quae causa ecclesiasticae traditionis vos sinat habere metropolim, ignoramus]. Votre prétention est d’autant plus étonnante qu'il faut douze évêques pour juger un évêque ; or, s’il naît parmi vous une difficulté qui réclame ces douze, comment ferez-vous, ne pouvant appeler vos voisins du royaume franc, dont vous vous êtes séparés ; l’église souffre de ces aventures, comme il est arrivé dans votre querelle des destitutions épiscopales. En tout cas, ne prenez pas le titre de métropolitain avant de m’avoir envoyé les pièces que vos prédécesseurs ont reçues avec le pallium [Note : On pourra lire dans Bède des exemples de lettres par lesquelles le Souverain Pontife conférait le pallium. Ainsi, organisant l’église d’Angleterre, Grégoire Ier veut que les archevêques de Cantorbéry et d’York aient chacun douze évêques suffragants et il donne le pallium à ces deux métropolitains {H. E., 1. I, c. 29). En 624, collation du pallium à Justus (eod. loc., II, 8) ; en 634, à Honorius et à Paulinus (II, 17 et 18). Rome tient à ce chiffre de douze suffragants pour une métropole, chiffre mystique et qui donne plus de majesté à la province, mais chiffre qui n’est pas fondé historiquement. Les Dolois auraient pu dire à Nicolas que Tours n’avait pas toujours été métropole (cf. Babut, S. Martin, p. 200-2 et que peu de provinces répondaient au système duodécimal (cf. Lesne, Hiérarchie épiscopale, p. 65, note 4 ; p. 88-89 ; p. 200, note 1). Ajoutons que, vraisemblablement, dans ce passage, le Pape vise moins la constitution duodécimale de la province, que le cas de nécessité canonique où la province peu nombreuse devrait inviter des évêques voisins] ; car, si votre église a mérité la faveur du pallium, le don d’une si précieuse dignité ne vous a certainement pas été concédé sans des actes, que vous avez dû garder dans vos archives. A la vérité, vous m’assurez que le pape Séverin a consacré archevêque, d’après l'histoire des papes [Note : Sicut in nostris legitur gestis], votre prédécesseur Restoald [Note : Mgr Duchesne est le premier qui ait observé que ces gesta des papes ne sont autre chose que le Liber Pontificalis, dans lequel on trouve précisément que le pape Sergius (à la fin du VIIème siècle) ordonna Bertoald archevêque de Bretagne (cf. F. E., II, p. 269). Comme le fait remarquer le savant critique, Bertoald est bien connu et n’a rien à voir avec le siège de Dol, puisque c’est le huitième archevêque de Cantorbéry. — Or, dans les gesta sanctorum rotonensium, à propos de la translation de Rome à Redon des reliques du pape Marcellin, l’auteur s’inspire du Liber Pontificalis (cf. Lot, Mél., p. 27, note 2). Conwoïon a pu faire lui-même la copie du passage qui l’intéressait, et lire le reste, et, peut-être, écrire pour son monastère un résumé de ce qui l’avait frappé davantage. Or, dans les circonstances que traversait l’église bretonne, il n’est pas possible qu’une phrase comme celle-ci : Hic ordinavit Bertoaldum Britanniae archiepiscopum, ne l’ait pas saisi, et qu’elle n’ait pas entraîné des commentaires entre moines bretons. Et l’on peut admettre que, dans la liste épiscopale de Dol, figurait un Restoald, qui prêta à confusion (Voir la bataille sur ce point, dans Levillain, Les réformes ecclésiastiques de Noménoé, in Le Moyen Age, juillet-août 1902, p. 229-232 ; Lot, Mél., 1907, p. 25-27 ; Loth : il n’y a rien dans le Liber pontificalis qui puisse expliquer l’autre assertion de Festien : qu’un certain Iuthmaël de Dol aurait reçu le pallium. Il me paraît probable que Festien s’appuie sur un autre document que le Liber pontificalis ; 1911, n° 4 de la Rev. Celtiq., p. 493). — Reste en effet la question Iuthmaël. Il est clair que Festien l’a présenté comme évêque de Dol, et qu’il a pu emprunter réellement ce nom à sa liste épiscopale. Mais nous n’en pouvons dire davantage], et qu’Adrien a donné le pallium à un certain Iuthmaël [Note : cuidam Iuthinaelo. Mais il faut lire Iuthmaelo (Loth, Chrest. bret., p. 142 et 148). La sentence d’innocent III donne les formes Bestovaldo et Iunemeno (Martène, Thésaurus n. anecd., III, col. 947 (cf. col. 865). L’édition Morice, Preuves, I, col. 763, a conservé Iunemeno, mais a corrigé, sans droit, l’autre vocable en Restovaldo. Au lieu du Severinus de la lettre de Nicolas, la sentence d’Innocent donne Sirice (in regestis Siricii, Martène, l. c., 947. In regestis Siri, Migne, P. L., t. 214, col. 630). Le nom de Sirice fait une absurdité, ce pape étant du IVème siècle. Quoi qu’il en soit, la lettre de Nicolas Ier à Festien fut examinée de près dans le procès de 1199, comme un des principaux éléments de discussion entre Dol et Tours]. Mais, après m’être reporté à l’histoire de ces deux papes, je n’ai rien vu de ce que vous me racontez. Néanmoins, pour en finir avec cette affaire, je mande à mon frère et coévêque de Tours de m’envoyer un délégué ; envoyez-moi de votre côté vos fondés de pouvoir et vos titres, afin que je décide en pleine lumière quelle est la métropole dont relèvent les Bretons.

g) Concile de Soissons. Août 866 [Note : Hefelé, Hist. des Concil., édit. Leclercq, IV, 1ère partie, p. 397. — Le texte de la lettre du concile sur les Bretons se trouve dans Morice, Preuves, I, col. 321]. — Actard, de Nantes, l’ennemi actif des Bretons, et le métropolitain de Tours assistaient à ce concile. — Je laisse à penser la vie que firent ces deux amis. — Les Pères de la vénérable assemblée adressèrent au pape Nicolas une lettre peu flatteuse pour les Bretons :

Vous savez que, depuis vingt ans environ [Note : Jam vicenus, et eo licet paululum, adsit annus, quo... Merlet a fait observer que cette phrase prêtait à l’équivoque. Après paululum, on peut sous-entendre minus aussi bien que magis], les comprovinciaux de Bretagne ne viennent plus à Tours et ne s’occupent pas du métropolitain pour les consécrations épiscopales. Ces Bretons sont des gens barbares, qui n’obéissent à rien et sont fort méchants. L’église entière de la Neustrie, ou presque, souffre cruellement de leur férocité et de leurs pillages. Ah ! on pourrait vous en dire long de vive voix ! Quant à Salacon de Dol [Note : De Salacone Dolense, adhuc quidem licet expulso superstite, cui loco se jactitant sedem metropolim contra fas habere, praedicto quidem fratre expulso, atque duobus in ipsa sede nuncupative subrogatis absque metropolitae scientia vel consensu...], il vit toujours, encore qu’il demeure exilé de son siège, et c’est à ce siège de Dol que les Bretons se vantent d’avoir une métropole en dépit du droit ; or, le dit confrère a été expulsé, et deux successeurs lui ont été substitués avec le titre du siège, mais non pas, certes, avec la réalité du droit ; et ces changements ont été accomplis sans avertir le vrai métropolitain et sans obtenir son consentement. Et Susan de Vannes ? Il vit encore, et son siège continue d’être occupé injustement par un successeur. Mais la Sainte Eglise Romaine a souvent entendu parler de cette affaire. Il est vrai que, dans l’espace de la présente année, le duc des Bretons, sous l’influence de vos lettres, a rendu leurs sièges à certains évêques de sa race et de sa langue [Note : Quosdam... suae gentis et linguae. Ces prélats, comme nous l’avons vu plus haut, sont Félix de Quimper, Libéral de Léon, et Ratuili d’Alet (ce troisième, nous l’inscrivons sous toutesi réserves. Pourtant, il semble que les Pères auraient plutôt dit duos, s’il n’y avait eu que deux prélats rétablis, car, duos étant le minimum du pluriel, ce terme restreindrait mieux encore la reconnaissance qu’on serait tenté d’éprouver pour le détestable Salomon)], mais il a fait cela de sa pure autorité, à la façon d’un chef barbare, sans se soumettre à aucune formalité du droit ecclésiastique [Note : Observons à ce sujet que la critique de la « bonne action » du roi de Bretagne montre abondamment quelles protestations énergiques auraient fait entendre les évêques francs, si les sièges épiscopaux de Dol, de Saint-Brieuc et de Tréguier avaient été des créations de Noménoé, comme l’imagine la Chronique de Nantes, et comme le croit Mgr Duchesne (F. E., II, 266). Les partisans de la métropole tourangelle ne voulaient pas seulement la « bonne action », ils voulaient la bonne manière dans la bonne action]. Enfin, nous vous envoyons Actard de Nantes. Celui-là vous parlera.

Des deux successeurs de Salocon, nous connaissons le second, qui est notre Festien. Nous ignorons qui fut le premier. Ce qui est remarquable c’est que le pape ne considère nullement Festien comme un intrus. J’en vois deux raisons plausibles : d’abord, cet évêque n’a pas profité d’une façon immédiate de la destitution de Salocon ; en second lieu, s’il y a quelque chose d’un peu irrégulier dans la situation de Festien, le pape ne s’y attache pas, afin de persuader ou d’amener à discussion le principal intéressé dans cette question de la métropole, qui est maintenant le nœud du conflit. D’ailleurs, Salocon vient de se retirer dans un monastère, non pas avec le titre provisoire et consolatif d’abbé, comme cela se pratiquait de temps en temps [Note : A la fin du VIIème siècle, par exemple, l’évêque irlandais Romanus reçoit d’Ansoald, évêque de Poitiers, le monastère de Mazerolles, en Poitou (cas observé par M. Levillain, loc. cit., p. 227, note 4)] mais pour vivre et mourir en moine.

Les Pères de Soissons font remonter la sécession bretonne à vingt ans. C’est un chiffre rond, qui date grosso modo les événements de 847-850. Mais, vingt ans plus tôt, les évêques bretons fréquentaient-ils les synodes de Tours et allaient-ils demander à cette métropole les ordinations épiscopales ? Nous avons donné dans les pages précédentes des motifs sérieux de croire le contraire. Ce qui permet aux Soissonnais de gémir sans mensonge sur la rupture des traditions, c’est que Garnier, évêque de Rennes, qui venait de mourir, s’était rattaché au groupement breton. Toutefois, son successeur, Electramn, tint compte des doléances conciliaires et de l’observation de Nicolas Ier sur le nombre d’évêchés qui pouvait dépendre de la métropole bretonne, s’il y en avait une, et, le 29 septembre 866, il se fit consacrer à Tours [Note : Voir l’acte de consécration d’Electramn dans Morice, Pr., I, col. 323. Il était évêque de Rennes dès le 12 août 866, au moins. Il semble donc avoir hésité pendant quelque temps sur l’archevêque auquel il devait demander le sacre. Néanmoins, ce prélat paraît avoir entretenu de bons rapports avec les moines de l’embouchure de la Vilaine : les chartes de Redon et les gesta, contiennent le nom d’Electramn].

h) Charte de Roiantdreh [Note : Cartulaire de Redon, charte 109, p. 82-83], fille de Louwenan. 29 novembre 869. — Ayant perdu son mari et son fils, la noble dame Roiantdreh adopte le roi Salomon pour fils et pour successeur dans tout son patrimoine héréditaire. Cet acte est passé en Poutrécoët, à Bicloen [Note : La Borderie (H. de Br., II, p. 173, note 6) identifie Bicloen et Beignon. Au Moyen-Age, l’évêque de Saint-Malo portait le titre de seigneur et baron de Beignon. Et tous les territoires limitrophes de ce lieu étaient dans l’évêché de Saint-Malo. Parmi ces territoires limitrophes était Plélan, où les moines de Redon et le roi de Bretagne se rencontraient si souvent. Je pense que ce sont les raisons qui ont déterminé l’identification adoptée par l’historien de notre province. Beignon s’appelait (à l’ablatif) Bidainono, en 1062 (Cartul., p. 383), et Beduno, dans les premières années du XVème siècle (Annal. de Bret., janv. 1904, p. 166-7). Rosenzweig, dans son Dict. topogr. du Morbihan, donne Bedanum, d’après une pièce de 1409. Lot (Mél. d'h. bret., p. 16, note 7) identifie Bicloen et Baulon (En marge du cartulaire, Bidon ; dans une charte angevine de 849-851, Beingloen, in Marchegay, Archives d’Anjou, 1843, p. 363). Ce lieu convient parfaitement à la charte de 869. Il est en plein Poutrécoët et sur la limite de Maxent-en-Plélan, où se trouvait le monastère fondé par le roi de Bretagne en faveur des moines de Redon. Salomon avait une résidence dans le voisinage. D’après M. Guillotin de Corson (Pouillé, IV. 104) les détails de la charte angevine ne s'appliquent exactement qu’à Baulon. Quoi qu'il en soit, au XIIème siècle, l’on écrivait Beaulon], Ratuili étant évêque de l’évêché de Saint-Malo, et Festien étant évêque de l’évêché de Saint-Samson. — Ces deux personnages figurent donc aux indices chronologiques, mais ils n'étaient pas présents dans cette circonstance, car ils ne sont pas nommés parmi les testes. — La mention de Ratuili est régulière, l’acte étant passé dans son diocèse, et les biens affectés par la donation se trouvant en territoire de l’évêché d’Alet. — Mais la mention de Festien est singulière. Il semble bien que Salomon ait voulu rendre plus solennel l’acte qui le touchait de si près, en le datant par surcroît du nom de l’archevêque de Bretagne [Note : Il me semble difficile de trouver une autre explication sérieuse de la mention de Festien en 869. Néanmoins, par scrupule, j’en propose ici une seconde, malgré son caractère douteux. La paroisse de S. Turial est limitrophe de la paroisse de Baulon. Ces deux localités relevaient autrefois de l’évêché de Saint-Malo. Mais Turial est le nom d’un saint de Dol. Peut-être, au IXème siècle, Saint-Turial n’était-il qu’une trêve de Baulon, et peut-être Festien réclamait-il ce territoire comme enclave de son diocèse. La légende de S. Turiau [texte de Clermont] nous dit que ce saint est né dans le Poutrécoët, qu’il étudia au monastère de Balon (dont le nom retentit souvent dans le cartulaire de Redon, de 845 à 846, et dont l’abbé sollicita de Noménoé des droits sur les bateaux naviguant dans l’Oust [charte 106]), qu’il parcourait durant son épiscopat dolois les rives de l’Oust pour exercer son ministère épiscopal et consacrer des églises (ad opus ecclesie exercendum, n. 5). Il n’est pas impossible que le nom porté par la paroisse de Saint-Turial soit un souvenir des prédications et des fondations de l’évêque de Dol, qui semble avoir vécu au VIIIème siècle. D’après la Chronique de Dol, Festien aurait été le quinzième évêque du siège de S. Samson, et le septième successeur de Turiau (B. N., ms. lat. 14617, fol. 128 ; Morice, Pr., I, col. 753). La Ière vita Turiavi (ou texte de Clermont) publiée dans les Mém. de la Soc. archéol. de Rennes, en 1912, est une légende archiépiscopale, qui a été rédigée, semble-t-il, d’après les traditions orales. Le souci de la modulatio (n. 3), la préoccupation de la visite épiscopale (n. 4), la mention d’un confessor (n. 15), concordent avec la réforme religieuse dessinée par les capitulaires de Charlemagne et de Louis Le Pieux. Le caractère monastique, encore frais, du récit (n. 15 et 16) ; le tableau d’un episcopus ad praedicandum, qui exerce son ministère jusque dans le Poutrécoët et dans l’ancien territoire des Coriosolites (n. 4, 5, 6), s’harmonisent avec la physionomie d’une abbaye-évêché. La présence du roi Gralon, dont la belle légende se développa au temps du roi Salomon, est toute naturelle dans un document de la seconde moitié du IXème siècle. Le latin de cette pièce, comparé à celui des chartes et des autres hagiographies, comme l’affirmation claire de l’existence du corps saint à Dol (n. 16), nous permettent de rattacher la Ière vita Turiavi à la littérature métropolitaine de l’époque de Festien. La IIème vita Turiavi (ou texte de Paris) publiée dans les Acta Sanctorum de juillet, est une légende archiépiscopale, qui a été rédigée, semble-t-il, dans le cours du Xème siècle, pour la célébration des reliques que possédait l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L’hagiographe est un rhéteur qui fait de l’esprit (Remarquez ses réflexions : la jeune fille allait au tombeau, portée par des pieds qui n'étaient pas les siens ! (n. 8) ; et surtout sa narration de l’incendie (n. 7). Observez en plus le genre romanesque de son début (n. 1 et 2). Cet écrivain n’a pas idée de ce qu’était une abbaye-évêché : son archevêque de Dol gratifie de bénéfices (temporalibus bonis donavit, n. 2) le jeune Turiau, comme le ferait un seigneur évêque disposant des terres et revenus d’église en faveur d’un clerc. L’auteur a quelques distractions : une croix de bois, dont il parle (n. 4), devient, un peu plus loin, une croix de pierre (n. 8). Pourtant, sa composition est brève (9 paragraphes en tout). Quoi qu’il en soit, cette IIème vita Turiavi contient des noms bretons et des particularités locales, qui complètent la Ière vita Turiavi, et qui ne sauraient être inventés par un moine de Saint-Germain-des-Prés, qui écrit vers la fin, peut-être, du Xème siècle (D’après une communication de M. Loth, datée du 18 juin 1914, la forme Guoidgual est caractéristique du Xème siècle, tandis que Riuuallon, par exemple, qu’on trouve dans cette même hagiographie, est vieux breton). En outre, en y regardant de près, on reconnaît, malgré quelques divergences nettes, une certaine parenté entre les deux textes. C’est pourquoi, si l’auteur de la Ière vita ne déclarait pas formellement, en terminant sa préface, que l’ancien codex avait disparu par négligence, je n’hésiterais pas à conclure à l’existence d’une Vita primigenia Turiavi, dont le texte Clermont et le texte Paris seraient des dérivés d’époques diverses. Le culte de Turiau réussit. Notre saint entra dans le martyrologe d’Usuard, composé entre 863 et 869 (d’après Molinier, Sources de l'hist. de Fr., 1901, p. 106). Ce fait nous oblige de croire, semble-t-il, que le bienheureux Dolois fut vénéré d’assez bonne heure dans quelque monastère neustrien. Ses reliques servirent peut-être à l’expansion bretonne et archiépiscopale au temps des conquêtes du roi Salomon (A part Samson et Turiau, qu’on le remarque, aucun saint celtique de la péninsule ne figure dans le texte d’Usuard). S. Turiau paraît dans un martyrologe gallois antérieur à 1082 (au 13 juillet, depositio Toriavi episcopi ; H. Delehaye, Martyrol. Hierony. Cambrense, in Analecta Bolland., 12 nov. 1913, p. 397) ; et dans un martyrologe de la cathédrale de Clermont, écrit au XIème siècle (le 13 juillet : ipso die, beati Turiani, dolensis episcopi ; Quentin, Martyrologes historiques, p. 227-231). Il est catalogué dans un martyrologe-nécrologe de l’Eglise d’Auxerre (Veterum script, amplissima collectio, t. VI, col. 712) que Martène a rangé parmi ses Martyrologia antiquissima. Il est entré aussi, au XIIème siècle, dans le martyrologe irlandais de l’abbé Gorman (Whitley Stokes, The martyrology of Gorman, 1895, p. 136-137). Enfin, il ne fut pas inconnu en Ecosse (Forbes, Kalendars, 1872, p. 118, 133, 205, 455).]. Que Festien fût un favori du roi Salomon, ce n’est pas douteux ; dans la charte du 2 mars 860, nous avons vu déjà Festien et Anaweten à la résidence du prince (attirés par leurs intérêts), et servant de témoins à cette occasion, pour une donation qui ne les affectait en aucune manière ; cependant Festien, bien qu’il fût d’ordination épiscopale très postérieure à celle d’Anaweten, fut nommé avant son collègue de Quimper.

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Le pape Nicolas était mort en novembre 867. Conwoïon n’avait pas tardé à le suivre dans la tombe (5 janvier 868). Avec cet abbé de Redon disparurent peut-être les scrupules ultramontains ou juridiques des partisans de la métropole bretonne. Adrien II, successeur de Nicolas, se montra tout dévoué à l’église de Tours et à l’actif Actard de Nantes [Note : Morice, Pr., I, 324 et sq. Duchesne, F. E., II, 366]. Il est possible que Festien ait vécu assez longtemps pour voir, en 871, le prélat anti-breton monter victorieusement sur le siège archiépiscopal de Saint-Martin. L’église de Dol sentit la nécessité de corriger les événements par la composition de documents utiles [Note : Nos Dolois sollicitèrent les textes et les reliques en faveur de ce qu’ils croyaient être justice et vérité. Ils exhibèrent le pallium de S. Samson (Une pièce de janvier 1223, qui énumère des objets enlevés à la cathédrale de Dol en 1203, range parmi ces choses précieuses des restes de S. Samson et de son pallium. Cf. Morice, Pr., I, 849. Mais j’ignore depuis quand l’on montrait ce morceau si probant). D’autre part, un moine de Redon ayant fabriqué une lettre d’Adrien II, pour glorifier les reliques et les privilèges de l’abbaye, un clerc de Dol termina la lettre par ces mots : Pallium quoque quod fratri et coepiscopo nostro Festiniano postulastis cum privilegio suo vestrae dirigimus charitati. .Mais je ne puis dire si cette addition est antérieure au XIème siècle (Cf. Cartulaire de Redon, pièce 90, p. 68. Chronique de Dol, dans le ms. latin 14617 de la Bibl. nat., fol. 129. Et Lot, Mél. d’h. b., p. 31, note 2). Enfin, l’église de Dol cultiva son hagiographie ; et les invasions normandes, en contribuant à la dispersion des corps saints et à la diffusion des légendes, donnèrent un merveilleux essor au culte des noms les plus chers à la métropole bretonne. La chrétienté accepta que Samson avait été archevêque. Même, soumettant en sentence définitive Dol à Tours, Innocent III attribuait la querelle séculaire à l’archiépiscopat que le fondateur du siège de notre Festien avait exercé en Grande-Bretagne et que les Bretons voulaient prolonger indûment en Petite Bretagne (Morice, Preuves, I, col. 762-3)]. Le 25 juin 874, expira le soutien fervent de la primauté doloise, le roi Salomon, assassiné par les soins de son gendre, qui s’était uni à quelques seigneurs tant bretons que francs [Note : La Borderie, H. de B., II, p. 114 et sq.].

 

APPENDICE

Voir   Schisme breton (Bretagne) " Catalogue épiscopal de Dol (Bretagne) ".

(F. Duine).

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