Web Internet de Voyage Vacances Rencontre Patrimoine Immobilier Hôtel Commerce en Bretagne

Bienvenue !

BOMBARDEMENTS DE SAINT-MALO, PAR LES ANGLAIS, EN 1693 ET EN 1695.

(écrit par un témoin oculaire)

  Retour page d'accueil      Retour "Ville de Saint-Malo" 

Boutique de Voyage Vacances Rencontre Immobilier Hôtel Commerce en Bretagne

Boutique de Voyage Vacances Rencontre Immobilier Hôtel Commerce en Bretagne

Descente navale menée par les Anglais à la fin du mois de novembre 1693 contre le port français de Saint-Malo en Bretagne. Après plusieurs jours de bombardement de la cité corsaire, les Anglais lancent un brûlot (rempli de poudre à canon et de mitraille et resté dans l'histoire sous le nom de « machine infernale ») contre les remparts de la ville de Saint-Malo. Du 14 au 18 juillet 1695, la ville de Saint-Malo supporte un nouveau bombardement de la part d'une flotte anglo-hollandaise de 75 navires commandée par l'amiral Lord Berkeley.

- PREMIER BOMBARDEMENT, MACHINE INFERNALES, 1693. -

Le jeudy 26 novembre 1693, à une heure après midy, d'un petit vent du nord, l'on découvrit une flotte, faisant vent à poupe, à venir à Saint-Malo ; sur les quatre heures elle mouilla l'anchre au dehors de la pierre appelée la Conchée, au nombre de vingt-cinq à trente voiles petites et grandes, entre lesquelles il y avoit huit ou dix vaisseaux de ligne au plus. L'on en conceut incontinent un méchant augure ne leur voyant aucuns pavillons, et vu que les gros vaisseaux mouillèrent un peu à l'écart et que trois ou quatre frégates légères et doubles chaloupes s'approchoient, à nuict fermante du lieu appelé la Fosse-aux-Normands, à portée du canon de la ville, lesquelles appuyoient deux galiottes à bombes, d'autres disent trois ou quatre. Quand on eut recogneu cette contenance, l'on ne doubta plus que c'estoit une escadre angloise ; l'on battyt la caisse par toute la ville, et dans un quart d'heure l'allarme fut généralle. Les douze compagnies [Note : Les compagnies de quartiers] se rendirent à la place devant le chasteau, où l'on fit un détachement de quatre-vingts hommes que l'on envoya sur le fort Royal, pour renforcer celui qui y estoit. Ensuite chaque capitaine recevoit ses ordres du commandant pour se rendre avec sa compagnie au poste qui lui estoit désigné. Sur les sept heures du soir, les ennemis commencèrent à tirer quelques bombes et continuèrent jusqu'à onze heures assez lentement, et, à une heure après minuict, ils continuèrent d'en tirer. Les canonniers du rempart et du fort Royal prenoient l'occasion de faire leurs décharges lorsqu'ils apercevoient le feu aux mortiers de leurs ennemis, estant la nuict obscure, et qu'on ne les voyoit que dans ces moments-là. A deux heures tout cessa de part et d'autre, et pour lors l'on fut occupé à faire porter des bombes à deux mortiers que nous avons au fort Royal, pour leur tirer sytost qu'on les auroit aperceus. Pendant la nuict, ils jetèrent vingt-six à vingt-huit bombes, desquelles il y en eut six ou huit qui tombèrent dans la ville, qui ne firent pas grand chose, quoyqu'il en tomba sur une maison où le monde demeura comme à l'ordinaire, et une sur la grande église, qui a seulement rompu quelques vitres des fenestres au-dessus du chœur.

A la pointe du jour du 27, qui estoit le vendredy, l'on vit les galiottes et autres moyens bastiments qui s'estoient retirés hors la portée de notre canon. Tout le matin l'on fut occupé à faire porter le nécessaire à chaque batterie, et les ordres par ailleurs. L'après-midy d'un beau temps calme, sur les deux heures, les galiottes s'estant approchées à grande portée de canon, on leur tira de la ville et du fort Royal des volées accompagnées de bombes et les leurs nous tiroient en échange. Plusieurs crurent que, pendant la nuict suivante, il y auroit eu chauffée, ayant commencé de sy bonne heure et que le beau temps y convioit, mais à sept heures du soir ils discontinuèrent de bombarder, après en avoir tiré quarante-cinq, à cinquante, desquelles il y en eut dix à douze qui tombèrent dans la ville, qui firent peu d'effect. La mesme après-midy, ils détachèrent de leurs chaloupes qui s'en furent prendre cinquante-cinq maçons qui estoient à travailler à la Conchée et bruslèrent une loge de bois et firent jouer une mine au for qui est au tiers commencé, sans succès. Sur les huit heures du soir, nous aperceumes le feu qu'ils avoient mis à l'isle de Césambre au couvent des révérends Pères de Saint-François-Récolets, où il estoit resté trois religieux l'un fut un peu maltraité par quelques matelots. Le reste de la nuict se passa fort tranquillement.

Le lendemain, samedy 28, il parut au matin deux vaisseaux ; l'un estoit corsaire commandé par le sieur des Champs-Tranchant et l'autre une prise. Les ennemys, en ayant cognoissance, mirent tous pavillon blanc, afin de les engager parmi eux ; mais la ville et les forts, voyant cette ruse, tirèrent des volées de canon et des bombes pour faire cognoistre aux deux vaisseaux que c'estoit des ennemys. Ces derniers levèrent leurs anchres et mirent soubz voiles à donner chasse ; le corsaire se sauva dans le port et celui de sa compagnie fut repris, poup n'estre pas bon de voiles. L'après-midy, ils revinrent mouiller dans leurs mesmes postes. On leur tiroit de tems en tems des bombes qui en approchèrent et les obligèrent de se mettre un peu plus au large ; eux ne tirèrent du tout point que sur une de nos chaloupes qui approcha à demi-portée de canon des galiottes, qui leur coupa une haussière, dans l'endroict où elles se posoient lorsqu'elles bombardoient. La mesme après-midy, les habitants qui estoient au fort Royal furent relevés par deux compagnies de milice, et à leur retour furent applaudys de tout le monde de la manière qu'ils s'estoient comportés à faire leur devoir et la vitesse avec laquelle ils servoient le canon ; à la vérité, presque tous estoient jeunes gens de famille dont la plupart avoient vu le feu. La nuict fut fort tranquille et se passa sans rien faire de part et d'autre.

Le dimanche 29, vers les quatre à cinq heures du matin, ils tirèrent sur la ville cinq ou six bombes qui ne firent rien. Le jour estant venu, ils envoyèrent quelques chaloupes à Césambre pour brasier deux autres chapelles de dévotion qui estoient séparées du couvent. Tout le dimanche se passa doucement d'un temps serein et calme les vaisseaux nous paroissoient plus au large ce jour-là qu'ils n'avoient été les précédens, soit qu'ils voulussent mieux feindre leurs desseings et donner moins de suspect, afin de mieux réussir la nuict suyvante à leur entreprise.

A cinq heures de l'après-midy, il s'estoit levé un beau vent de nord-est qui continua le reste de la nuict, et sur les sept à huit heures du soir, qui estoit le plein de la mer d'une grande marée, ils conduisirent un vaisseau le plus près qu'ils purent du mur de la ville, à portée d'un fusil, derrière le corps de garde de la porte Saint-Thomas, à la faveur d'un petit brouillard qui leur estoit à souhait aussi bien que le vent de la grande mer. Les troupes du fort Royal, on ayant eu cognoissance, tirèrent un coup de canon, et les corps de gardes avancés leurs décharges de mousqueteries. Immédiatement après, l'on vit un grand feu suivy d'un grand coup sourd, qui surprit ; dans le moment l'on creut le feu en quelque endroict de la ville, voyant qu'elle avait esté couverte des étincelles de cet artifice ; mais, grâces au Ciel, il n'y eust aucun embrasement, sy ce ne fust un feu qui tomba sur du foin à la Licorne, maison d'auberge, qui incontinent fut éteint. Un quart d'heure après tout fut paisible comme sy de rien n'avoit esté ; ayant recogneu le désordre que cette machine avoit pu faire, ce fust quelques morceaux de bois et de cordages, jusqu'à deux canons qui avoient volé jusque dans la ville, sans faire aucun mal, et plusieurs pierres ou ardoises enlevées de dessus les toits, et quantité de vitres de fenestres tombées aux maisons les plus voisines, causé par l'estonnement du coup. L'on passa le reste de la nuict en bonne ordre et bonne garde.

Le lundy 30, à jour, t'on vit le fond du vaisseau qui pouvoit estre de troi cents à quatre cents tonneaux ; l'on treuva sur les rochers et sables, proche de l'endroict où il avoit échoué, cent quatre-vingt à cent quatre-vingt-dix bombes et carcasses et quatre ou six canons, sans comprendre celles qui auront tombé à la mer et qui auront party en l'air, et quantité d'autres artifices que l'idée de l'homme pouvoit inventer à mettre le feu. L'on treuva tout le reste du débris de ce vaisseau au rivage, contre les murs, parmi lesquelles il y avoit deux Anglais noyés ; l'un, on le croit officier, par ses habits, agé de quarante-cinq à cinquante ans, et pourroit estre l'inventeur ou l'ingénieur de cette machine infernalle. Il est à croire qu'ils n'ont pas péry seuls de leur compagnie, puisque l'on a trouvé des débris de leurs chaloupes. M. le duc de Chaulnes donna au peuple tout le bris de ce vaisseau.

Sur les huit à neuf heures du matin les ennemys levèrent toutes leurs anchres et mirent soubz voiles, d'un vent de nord-nord-est, faisant leur route à l'ouest-nord-ouest. A midy ils n'estoient plus à notre vue. L'après-midy une de nos chaloupes de garde amena une double chaloupe des leurs qu'ils avoient laissée échouée à Césambre, il est à croire par leur négligence.

Ainsi, tout l'advautage que les Anglois peuvent tirer de cette expédition, qu'ils menaçoient depuis quelques années, c'est d'avoir bombardé Saint-Malo sans effect, d'avoir pris cinquante-cinq maçons, sur la pierre de la Conchée, avec leurs marteaux et truelles, et y avoir bruslé les barraques où ils couchaient ; d'avoir repris une prise et laissé le corsaire qui la conduisoit ; d'avoir bruslé le couvent des Révérents Pères Récolets de l'isle de Césambre, avec deux chapelles de dévotion qui en estoient séparées. Cette dernière action leur sera plus glorieuse et profitable au prince d'Orange ; car les peuples lui sacrifieront volontiers quelques millions en reconnoissance de l'action héroïque que ces armes ont faite, d'avoir détruit un couvent de mendiants d'une religion opposée à leur secte, et aussy d'avoir fait jouer un navire d'artifice qui a découvert quelques pierres ou ardoises de dessus les maisons et rompu plusieurs vitres. Fort souvent arrive que qui casse les verres les paye. Voilà le succès de cet armement si glorieux, qui a eu le tems si favorable qu'il paroissoit qu'ils en disposoient ; cela leur fait cognoistre que Saint-Malo, par sa situation, est difficile et mesme impossible à approcher. Et d'ailleurs Dieu conserve les siens puisqu'il a pleu à sa toute-puissance nous défendre, et qu'il n'y a pas eu une personne de tuée, ni mesme de blessée, par l'intercession de la sainte Vierge, notre protectrice, et de nostre patron, sainct Malo, d'où ces peuples doivent rendre des actions de grâces continuelles à Dieu.

Coupe du brûlot anglais lancé sur Saint-Malo en 1693-1695.

 

- DEUXIÈME BOMBARDEMENT. -

Ce 9 juillet 1695 l'on sceut par une lettre d'un capitaine armateur de Saint-Malo, arrivé au Havre-de-Grace, qu'il mandoit s'estre treuvé dans l'armée angloise et hollandoise et avoit eu beaucoup de peine à se sauver, qu'elle faisoit route vers Grenezey et qu'il appréhendoit qu'elle n'en voulust à Saint-Malo ; on ajouta peu de foy à cette nouvelle.

Le lundy 11 arriva une corvette du roy de la découverte qui rapporta avoir relasché à la fosse d'Amonville, coste de Normandie, et que des bateaux pescheurs lui avoient dit avoir veu passer l'armée ennemie faisant l'ouest-sud-ouest, d'où l'on inféra qu'ils étoient à Grenezey.

Le mardy 12, sur le soir, cette mesme corvette retourna à la découverte et revint le lendemain mercredy 13 au soir, et rapporta qu'elle avoit esté chassée et qu'elle avoit veu plusieurs vaisseaux. Ce qui nous confirma en entier que c'estoient les ennemys, c'est qu'un armateur avait mis soubz voiles l'après-midy du mercredy, et, sorty deux lieux hors le port, eut cognoissance de trente-cinq voiles au large : ce qui l'obligea de rentrer et faire son rapport de ce qu'il avoit veu à M. le comte de Polastron. Sur tous ces advis, celui-ci dépescha plusieurs courriers en divers endroicts de l'approche de l'armée ennemie ; et, pendant la nuict du mercredy au jeudy, l'on fist des feux de la ville et des forts pour en avertir les costes et faire assembler les milices. Le reste de la nuict se passa avec l'attente de les voir paroistre. Le petit jour de jeudy 14 estant arrivé, il ne parut qu'un armateur, avec une prise, qui entra dans le port. Plusieurs se flattoient dans ce moment que ce pouvoit estre une fausse allarme ; mais dans l'instant l'on en fut détrompé, venant à paroistre soixante et dix voiles faisant route à Saint-Malo. Sur les dix heures du matin, ils mouillèrent tous en ligne, à une lieue du fort de la Conchée, entre lesquels l'on compta vingt à vingt-cinq vaisseaux de ligne avec quatre pavillons anglois et bollandois ; on recogneut dix-huit à vingt galiotes à bombes des deux nations ; le reste des vaisseaux estoient des bruslots et autres bastiments de service.

Sur les midy, dix à douze galiottes approchèrent et commencèrent à bombarder le fort de la Conchée et continuèrent jusqu'à six ou sept heures du soir. En cette occasion, ils tirèrent approchant de cent bombes, peu plus ou moins, desquelles il y en eut deux qui tombèrent sur le fort sans faire de dommages que six hommes légèrement blessés. Le fort leur répondit par quelques volées de bombes.

La nuict suivante se passa avec tranquillité de part et autre, jusqu'au lendemain, vendredy 15, à cinq heures du matin, que nos deux galères, suivies de huit doubles chaloupes avec leur canon, furent attaquer les plus avancés, se canonnant de part et d'autre, ce qui fut un spectacle assez beau à voir et glorieux pour cette petite escadre, A faveur de la marée et du beau temps, les ennemis estoient soubz voiles et approchés de la ville, continuant de tirer canons et bombes aux galères et chaloupes qui faisoient toujours leur retraite avec beaucoup de conduite et de bravoure. Sur les dix heures, les quatre forts du Grand-Bée, Petit-Bée, l'Islet et la Varde, commencèrent à tirer aux galiottes leurs volées de canons et bombes, veu qu'elles commençoient à estre à leur portés. Le fort de la Conchée, continuant de leur tirer, comme le plus avancé, et incommodant leur passage, les ennemys détachèrent deux espèces de machines qu'ils conduisirent contre ce fort, lesquelles s'attachèrent aux rochers, faisant une grosse fumée extrêmement épaisse qui empescha pendant quelque temps ce fort de pouvoir tirer au gros de l'armée, ne pouvant rien voir ; laquelle s'estant dissipée, et le feu ayant consumé partie de ces vaisseaux sans faire d'autre effect, ils envoyèrent une troisième moins grande avec quelques feux d'artifice, laquelle se heurta contre un rocher et coula sans faire cognoistre l'effect de ces artifices. Ce fort ne receut aucun dommage, ni ceux qui y estoient, que l'incommodité de la fumée qui les empeschoit de pouvoir tirer pendant que les vaisseaux s'estoient approchés de la ville.

Entre les six à sept heures, ils commencèrent à y jeter la première bombe et continuèrent toujours de tirer jusqu'à six et sept heures du soir qu'ils cessérent. Pendant tout ce tems nos cinq forts détachés de la place faisoient un feu continuel de canons et bombes, avec les batteries du rempart et des tours qui leur envoyoient leurs volées. Cette journée l'attaque et la défense furent vigoureuses de part et d'autre. Nous tirâmes de cinq cents à six cents coups de canon, de trente-six livres de balles, et approchant de deux cents bombes ; les ennemys nous tirèrent huit à neuf cents bombes et pots à feu, quatre cents purent entrer dans la ville, qui brusla six petites maisons de bois, pour n'avoir pas esté secourues assez tost ; en endommagea soixante à soixante-dix avec huit ou dix personnes de tuées. Tout fut en bon ordre dans la ville ; chaque commissaire de quartier avec son monde secouroit où la bombe estoit tombée. A sept heures du soir, tous les vaisseaux et galiottes s'estoient retirés au large et tout cessa. Nous aperceumes le feu dans une galiotte angloise qui vint avec le vent et la mer échouer à nostre coste, de laquelle on a sauvé ces deux mortiers de bronze, montés sur leurs affûts du mesme métail, et plantés sur des pivosts que l'on tourne du costé que l'on veut [Note : Ces deux pièces, glorieux trophée pour les Malouins, leur ont été enlevées par le gouvernement pendant la première révolution]. La nuict fut fort tranquille, comme s'il n'y avoit eu rien la journée.

Le lendemain, samedi 16, au matin, le beau temps continuant comme les jours précédents, l'on creut qu'ils auroient la mesme témérité que le vendredy de vouloir venir se poster où ils avoient esté ; on les y attendoit, pour les y bien recevoir ; mais ils ne jugèrent pas à propos, quoique nostre petite escadre de galères et chaloupes fut leur en faire le défi par quelques volées de canon qu'ils leur tirèrent, et les ennemis leur répondirent par quelques décharges des leurs. Sur les neuf heures du matin, il se joignit à leur armée six autres de leurs vaisseaux venant du large, et mirent tous soubz voiles, estant le plein de la mer, et le vent au nord-nord-ouest ; ils s'éloignèrent de deux lieues, qui nous fit cognoistre qu'ils estoient contents. A trois heures de l'après-midy, ils mouillèrent, la marée leur estant venue contraire et ne pouvant aller plus loing. Cette journée, l'on aperceut un brigantin coulé et trois de leurs doubles chaloupes que l'on a sauvées avec quelques armes, avec plusieurs débris de leurs mâts et de leurs cadavres que la mer apporta sur le rivage.

Le lendemain, dimanche 17, au matin, on les aperceut mouillés dans le mesme endroict où ils estoient le soir. On recogneut trois ou quatre de leurs vaisseaux et cinq ou six galiottes qui donnaient la bande, qui fait juger les coups de canon et bombes qui ont pu les endommager. Il survint un brouillard de brume qui nous les cacha, jusqu'à une heure de l'après-midy qu'il se dissipa, et le temps venu clair et le vent du nord-est, ils mirent tous soubz voiles, faisant route à l'ouest-nord-ouest. Le calme estant survenu, ils mouillèrent l'anchre sur le soir, cinq à six heures, et firent un détachement de cinq ou six moyens vaisseaux et de dix ou douze galiottes, courant à l'est. Un espace de tems, l'on creut qu'ils vouloient revenir, mais sur les sept heures du soir on recogneut que ce détachement faisoit route du côté de Granville et qu'ils estoient satisfaits de Saint-Malo.

Le lendemain, lundy 28 au matin, le vent estant au sud, le détachement continua sa route à Grandville qu'il bombarda pendant cinq à six heures sans effect, et le gros de l'armée fit route du costé de Grenezey. A dix heures de l'après-midy, ils estoient hors de notre vue, hormis deux moyens vaisseaux hollandois qui furent soubz le cap Fréhel, et, estant à portée du canon du chasteau de la Latte, il leur envoya douze à quinze coups de canon et les obligea de faire vent arrière et prendre la route de leur armée.

C'est ce qui s'est passé de plus particulier pendant leur séjour à Saint-Malo, où tout estoit si bien disposé et en estat, et en si bon ordre, tant au dedans de la place qu'au dehors, tous les forts avancés munis au delà du nécessaire, où chaque commandant, en particulier, faisoit cognoistre sa bravoure qu'il sembloit que c'estoit à qui mieux.

Nous devons rendre graces au Seigneur du peu de succès que nos ennemys ont eu en ce bombardement, et à l'activité, vigilance et sage conduite de M. le comte de Polastron et de M. de Guemadeuc, qui ont paru infatigables par les, seings qu'ils se sont donnés pour nostre conservation.

Les galères estoient commandées par MM. les chevaliers de la Palettrie et de Langeron, et les chaloupes par M. le chevalier de Saint-Maure, capitaine de vaisseau.

 

**********

EXTRAIT D'UNE VIEILLE CHRONIQUE QUI DATE DE 1410.

......... Cy ensuit la doulente histoire de messire Jehan de Beaumanoir, qui ala de vie à trépassement, en l'an MCCCLXXXIV ; plaise à Dieu que ait son ame en sainteté. Or sachiez que icelui Jehan fû fils au sire de Beaumanoir. mareschal de Bretaigne, chevalier de grande vaillance, hardi comme un lion, et qui fù nommé le Bon. Icelui maréchal féri Anglois au chêne Mi-voie, entre Plémel et Josselin ; moult belle estoit sa membrée ; illec Tinteniac-le-Preux, Montauban-le-Hardi mirent Anglois en un moncel ; le larron Brembo y fû couché par aval le pré verdoyant, dont sang couloit au ruisselet sanglant.

Jehan de Beaumanoir dont je raccorde l'histoire, que cil qui fû pèné en croix veuille prendre en pitié, comme son père fû apprint ès armes, assaillit maints chastels en Normandie, en Poitou et en Espaigue, compagnon au Guaclin, sa nièce Tiphaine épousa ; en son vivant fù seigneur de la Hunaudaye, Merdrignae, Bois de la Motte et autres fiefs. Moult effroi fû à Dinan quand avint que le murdriseur Rolland tolli à Beaumanoir la vie en le ferant de deux cops de hache sur son chef. Icelui Rolland-Moysan, qui gagnié de villenie fû, estoit métayer au sire de Beaumanoir ; mais poussé fù à telle malice par Pierre Tournemine, qui moult tenoit en haine Beaumanoir, et juré avoit que jamais n'eus faict paix à lui. Or oyez que, pour mieux accomplir sa volonté et accroistre sa malice, Tournemine avoit vesti en déguisement un Geofifroi Robin pour bailler assistance à Rolland, disant faussement que cil Robin venoit en message de la part de Robert Beaumanoir, pour demander conseil à Jehan, son frère, si lui Robert devoit pourchasser en achast la terre d'Evran de une dame qui la tenoit eu vénal ; et encore le déloyal Tournemine avoit faict telle tricherie en entencon que la mort de Jehan de Beaumanoir fust jugée estre venue de la malice de Robert. A donc Jehan tard et nuitamment ambloit sous la feuille, quand traitreusement fû atteint de cops de hache à la teste par Rolland et Robin qui postés illec estoient. Or, sachiez que messire Jehan point n'avoit d'armures à son chef, ni heaulme, ni baccinet, et si li murdrisseurs l'occirent en icelieu.

Moult peyne et doléances furent au chastel de Beaumanoir quand la nouvelle y avint. Tost fû connu ès hameaux et à Dinan que le sire de Beaumanoir meurdri avoit esté, et chacun contoit sa glose à sa guise. Li mauvais disoient que messire Jehan, qui moult preux estoit, moult aussi estoit serviteur de içelle Vénus dont tant est narré au gentil roman de la Rose, où l'art de l'amour est enclos et qui fû parachevé l'an 1258 [Note : Erreur de date. Ce fut vers 1284 que, sur la demande de Philippe-le-Bel, Jean de Meung résolut de donner une suite au roman de la Rose, composé par Guillaume de Lorris] par Jehan de Meung, dit Clopinel.

Les uns disoient que le sire de Beaumanoir, voyant la belle Rose-Lis assise en son vergier, d'amour pour elle fû éprins ; et disoient encore malicieusement li méchants que la fille ou métayer Rolland bailloit roses de son vergier ou sire Jehan ; quelles roses icelui Jehan de sa main dextre plaçoit à senestre sur son cœur. Mais li bons, li notables rien ne croyoient de telle histoire quand elle avint en la cité de Dinan, et que répandue fû emmy li notables et bourgeois. Or donc sachiez quand tel récit arriva à Robert, frère du deffunt, grand deuil porta à son manoir et si jura que vengeroit telle félonie.

Partant, ordonna grant et bel accoutrement de deuil à honneur de son frère deffunt et, son corps porté fû en la chapelle des Beaumanoir, en l'abbaye de Lehon, proche la cité Dinan ; et illec fit venir habile statuaire pour illec ouvrer la statue du mort. Adonc, par loi de chevalerie voulist que ses pieds posés fussent sur un lion, car hardi comme un lion fû ; complet fû donc son armure., sinon son chef adorné d'un linceul, car icelui chef frappé avoit esté par meurdrisseur et non du bras d'un guerrier. Si voutsist encore que le bras dextre de Jehan placé fû sur sa poitrine et sa main sur son cœur, en souvenance de sa piteuse aventure ; car moult chagrin avoit esté en trépassant que ce cœur n'eust pas esté percé pour son gentil due à qui foi avoit juré ; mais li meschants disoient que c'estoit tost en souvenance de sa mie. Adonc ne diray plus, mais devisera qui voudra de l'amour que Jehan ot pour la belle Rozes-Lys. Or oyez ce que advint ou meurdrisseur Moysant : amené fû par les sergents, les poings garottés, par devant les sires de Dinan, de Montafilan, de Chateaubriant, de Kerimel, de Quité et Jehan de Kermoysant. Quand son interrogatoire fû entendu et que par tricherie ot conté comment avoit murdri Jehan par l'ordre de Robert, qui li souhaistoit, ce que point ne cuidoient les juges, si fû jugié avoir le poing dextre copé et son chef séparé de son corps ; ains le lairron icelui Moysan eu sa descente aux enfers [Note : Rolland Moysant fut jugé au château et exécuté sur la place du champ de Dinan].

Icelui qui conseilla ledit Moysan, Pierre Tonrnemine, ot proufit du murdre un tems ; mais icelui qui règne ès cieux en arresta le cours ; car Robert Beaumanoir, qui grand cœur avoit, ayant sang de Beaumanoir, et qui moult courroucié estait, y ayant fini le tombel de son ami et chier frère et que clergié et béni son tombel lez les reliques de saint Magloire qui de Jersey portées furent à Léhon, quant le duc Pierre Mauclerc illec fonda ladite abbaye [Note : Le monastère de Lehon fut fondé en 850 par Nominoé, roi de Bretagne], Robert se départit pour Vannes et ala trouver monseigneur Jehan, le gentil duc, moult vaillant prince. Si se bumbla et dit : Sire, je illec suis venu pour bailler pleidge de bataille ou sire de Tournemine, qui fist murdrir Jehan de Beaumanoir, mon frère, et entre tandis que il raconte que moi auroit fait occir mon dit frère. Ah bien, Sire, n'en cuidez néant ; mais se il vous plaist charger un hérault qui trouver aille ledit Tournemine pour illec apparoitre et combattre encontre moy en champ clos, por que l'on vist qui a droiture en son escient. Li vaillant duc à ce répondit : Tachiez, Beaumanoir de vous accorder avecques Tournemine, car moult vous prise tous deux ; si pourtant en accord ne povez, vous lairrai combattre, quant orez fait serment de le faire loyaument. - Si bien est dit, noble duc, et grande liesse accordez à ma vie que cette puissance de combattre, car accort ne peu avoir avec icelui qui tant a navré ma vie.

Après que Tournemine ot comparu, si en advint nombre d'ajournement tantost à Vannes, à Rennes, et enfin à Nantes, pour le XXème jour de décembre de l'an 1386 ; et fù choisi la place du Bouffay oudit Nantes pour faire la bataille octroyée par le noble duc dont estoit appelant Robert Beaumanoir et le deffendant Pierre Tournemine. Le viconte de Rohan donna pleidge de 20,000 livres d'or pour Jehan de Beaumanoir, et Jehan de Tournemine, pour Pierre Tournemine, bailla 20,000 livres.

Et quand furent rendus Beaumanoir et Tournemine oudit ajournement de Nantes, pour illec faire leur devoir de la bataille, par devant le noble duc, monseigneur Jehan, dit le conquérant, et qu'armés furent, l'escu au col et la lance au poing, si vous dirai de Robert Beaumanoir que ala uyr la messe et se confessa aussi. Ensuite disoît à part soi : Mon Dieu, qui mes pechiez cognoissiez, vouliez aider qui a droicture. Enfin finalement Robert le premier entra dans la lyce, et monté estoit sur un bel destrier et moult noblement estoit armé. Un hérault clama pour le sire de Tournemine qui, à la tierce fois, se présenta. Adonc les deux champions arrivés, et que maints plaisans tours avoient faicts, salué le duc et la duchesse, les barons, les écuyers et li bourgeois, cils combattants descendent de cheval pour l'un et l'autre jurer, faire serment sur les reliques et sur le livre missel, que point n’avoient sorts ne charmes en leurs armes, et encore jurèrent sur saint Evangile que avoient chacun bon droict. Puis après montent sur leurs chevaux, qui tenus estoient pour chacun par deux chevaliers, à l'un bout et à l'autre du champ qui, tout à l'entour, entouré estoit de manants de la cité de Nantes et partout sur les toicts des maisons en estoit couvert. Adonc le maréchal ou duc dit par trois fois « Laissez les aler ».

Et commença la bataille et accouri l'un à l'autre, et se férirent moult fortement sur leurs armures sans cognoistre qui avoit du pis ; mais Robert tant besogna que son ennemi fatigua, et tant fatigué fû icelui Pierre Tournemine que se déclara vaincu. Le duc manda le hérault de écrier que Robert moult vaillamment avoit fait ses preuves. Le corps de Tournemine gissoit comme mort au dit champ ; conduit fû hors de l'huis, et jugé aux despens ; aloit estre pendu selon la volonté du duc mais Robert si s'agenouilla devant monseigneur et demanda que pendu ne fû, dont moult le fit à louer, si que ses amis moult le honourèrent.

Cy finit le combat qui eust lieu le XX de décembre de l'an de grace 1386, dont Robert Beaumanoir yssit victorieux. Veuille notre dame benoicte la Vierge Marie prier son doux fils que pardon octroye à icelui qui péchiés commit.

(Ecrit par un témoin oculaire).

© Copyright - Tous droits réservés.