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PLEUMEUR-BODOU ET SES ANCIENS SANCTUAIRES |
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Pleumeur-Bodou et ses anciens Sanctuaires continentaux.
Paroisse primitive située à l’est de l’embouchure du Léguer, la rivière de Lannion, Pleumeur-Bodou a dû vraisemblablement cet avantage à un moine du VIème siècle du nom de Podo.
A la vérité, J. Loth n’a pas retenu son nom [Note : Les noms des saints bretons]. Son existence n’en paraît pas moins indiscutable, puisqu’on retrouve son nom dans celui d’un village de la paroisse morbihannaise de Saint-Tugdual, Mouster-Podo. Est-ce à dire qu’il aurait appartenu à la troupe évangélique qui, au dire des hagiographes, accompagnait Tugdual dans son émigration du pays de Galles en Armorique ? Rien ne permet de l'affirmer. Mais la rencontre de son nom dans deux localités assez éloignées ne rappelle-t-elle pas celle des noms de Milliau ou de Guévroc dans des paroisses lointaines, ainsi que Largillière l’a établi d’une manière fort pertinente ? [Note : René LARGILLIÈRE. Les Saints et l’Organisation chrétienne primitive dans l’Armorique bretonne. « Le saint éponyme est patron du territoire paroissial,... sans être le patron de l’église paroissiale », p. 196. Le patron de l'église paroissiale à Pleumeur est saint Pierre. — Les moines ne se doutaient d’ailleurs pas qu’ils créaient des paroisses dont l’organisation se fit beaucoup plus tard, ibid. p. 223].
En tout cas, il convient de rejeter l’étymologie fantaisiste accréditée depuis plus d’un siècle donnant pour signification au nom de Pleumeur-Bodou celle de grande paroisse dans les bois. Il est, en effet, de règle courante, que les paroisses primitives portent le nom de leur fondateur. En l’occurrence, la nécessité s’en faisait d’autant plus sentir que les paroisses dénommées Pleumeur, Plœmeur, Plémeur ou Plomeur sont nombreuses en Armorique. Je ne citerai pour référence que celle de Pleumeur- Gautier, non loin de Tréguier et de Lézardrieux.
On est assez mal renseigné sur les limites anciennes des paroisses primitives. M. Couffon estime [Note : Recherches sur les paroisses primitives de l’évêché de Saint-Brieuc et Tréguier (Mém. Soc. Em. Côtes-du-Nord, t. LXXV, 1945-1946, p. 188)] que celle Pleumeur-Bodou englobait avec les paroisses actuelles de Pleumeur et de l'Ile-Grande, celles de Trégastel, de Trébeurden, de Perros-Guirec, de Servel, de Saint-Quay-Perros, et une partie de celles de Brélévenez et de Lannion [Note : Se rappeler qu’il n’est pas question de Lannion avant la fin du XIème siècle. Son territoire fut prélevé en entier d’abord sur celui de la paroisse voisine de Ploubezre]. C’était assurément une grande paroisse (plou-meur).
Sur les six ou sept siècles qui ont suivi la fondation de la paroisse, on ne sait rien. Le desservice des populations chrétiennes ou récemment christianisées fut, comme il était d’usage dans la péninsule armoricaine, assuré par des moines soumis, jusqu’au Xème siècle environ, à la règle scoto-brittonique.
Où Podo — si tel est son nom — avait-il établi sa cellule ou son très modeste monastère ? Peut-être en bordure de la paroisse actuelle de Trégastel où quelques noms de lieux retiennent l’attention : Saint-Jouan, Lescop et Moustero. Gardons-nous d’hypothèses hâtives. Ne concluons pas à l’influence en ce lieu d’un saint indigène reconnu par J. Loth sous le nom breton de Jaouan [Note : Les noms des saints bretons, pp. 64 et 106 et Notice sur Trémaouézan, pp. 27, 28. — Cf. aussi R. LARGILLIÈRE. Les Saints, etc..., p. 65 et note p. 49] et qui, par surcroît aurait été évêque ?
Quant au monastère, dont la création pourrait être d’autant mieux attribué à Podo, qu’il existe, nous l’avons vu, un Mouster-Podo dans une paroisse lointaine, il aurait été doublé par celui que saint Guirec aurait fondé, le siècle suivant, à Traou-Perros [Note : Léon DUBREUIL. Le Culte de saint Guirec au pays de Perros (Mém. Soc. Em. C.-du-N., LXXIX, 1949-1950) ] à moins qu’il ne lui eût simplement donné son nom.
Il demeure, en tout cas, probable, s’il subsistait quelque chose de cet établissement primitif, qu’il fut abandonné quand le desservice des paroisses fut attribué à des prêtres séculiers. L’église paroissiale existe, en effet, en un tout autre lieu ; peut-être en utilisant, pour commencer, une ancienne chapelle seigneuriale.
On va voir qu’il n’est pas très facile de déterminer sur quel domaine elle se trouva assise.

L’église paroissiale actuelle date seulement de 1844. « C’est, écrivait Benjamin Jollivet en 1859 [Note : Les Côtes-du-Nord, IV, pp. 96-97], un monument construit à nouveau presque tout entier ». Si on s’en réfère à M. René Couffon, il ne subsisterait guère de l’ancienne [Note : « Elle fut édifiée par des tâcherons, sur les plans de Charles Kerleau, de Penvénan ». René Couffon. Répertoire des Eglises et Chapelles du diocèse de Saint-Brieuc et Tréguier, p. 335] église que la chaire à prêcher, qui est du XVIIème siècle, et les statues anciennes du Bon Pasteur, de la Sainte Vierge, de saint Pierre, de saint Tugdual et de saint Guillaume.
Force est donc de s’en rapporter aux textes, et surtout à l’enquête du conseiller au Parlement Pierre Poussepin, en 1628. On se rappelle que le 1er mai de cette même année Pierre de Lannion, baron du Vieux-Chastel, Claude Hingant, seigneur de Kerduel, et écuyer Gilles Le Borgne, seigneur de Goazven et principal vassal à Trébeurden de l’abbaye de Bégard, propriétaire du domaine de Penlan [Note : Arch. dép. des C.-du-N. Série H. Reg. et cartons H. 124 et suiv. ], fatigués de la continuité des « novalités, usurpations et entreprises » de François du Cozkaër, sieur de Barac’h, réunis au manoir du Cruguil, en Brélévenez, avaient élaboré contre lui un traité d’association. Il s’agissait notamment de parvenir « au retrait lignager de la terre et seigneurie de Keruzec », dont, par des achats successifs, les sieurs de Barac’h étaient devenus propriétaires. Ils devaient se la partager « à la proportion de ce que chacun aura déboursé selon l’évaluation qui en sera faicte entr’eux » [Note : Arch. dép. des C.-du-N. Série E. 3017].
La procédure avait été aussitôt mise en train et le Parlement de Bretagne avait commis Pierre Poussepin pour enquêter tant à Rennes que sur les lieux. Le mardi 22 août 1628, il se trouvait au bourg de Pleumeur-Bodou, accompagné du procureur du roi, des procureurs des plaignants, au nombre desquels se trouvaient Alexandre de Cossé, abbé de Bégard, plusieurs de ses vassaux, fermiers et quevaisiers, de Trébeurden, et Bertrand Esmangard, bourgeois de Perros, d’un interprète de « langaige breton » et de deux ou trois artisans.
Tout aussitôt Gaësdon [Note : Gaësdon agit aussi et d’une manière plus continue comme procureur du bourgeois Bertrand Esmangard], agissant comme procureur du seigneur de Kerduel [Note : Ce seigneur était Claude Hingant qui avait épousé Anne de Leshildry (contrat de mariage du 10 mars 1611). Il est le grand-père de Jean-Baptiste Hingant, sieur de Kerisac (1641-1679), qui, après la mort de sa femme, Corentine de Saluden, fille du comte de Trémaria, épousée en 1665, se fit prêtre (1676) et seconda le P. Maunoir dans ses missions], contesta les droits du sieur de Barac’h [Note : Cf. Léon DUBREUIL. La Chapelle de Notre-Dame de la Clarté en Perros-Guirec (Mém. Soc. Em. C.-du-N. LXXVII, 1947-1948). V. p. 9 la succession des seigneurs de Barac’h. Celui qui est ici en cause est François II, sieur de Barac’h et de Rosambo, époux de Marguerite du Parc (de Locmaria)] au titre de fondateur de l’église paroissiale pour l’attribuer à son commettant. Il fut aussitôt contredit par le procureur du roi : celui-ci affirma que le véritable fondateur de l’église de Pleumeur comme de celle de Trébeurden était le roi de France.
Avec le concours du vitrier Bernard Prigent [Note : Peintre à Morlaix. V. René Couffon. Répertoire, etc... p. 724], Pierre Poussepin fit alors procéder à la description des blasons contenus dans la maîtresse-vitre et dont la majeure partie étaient ceux des seigneurs de Kerduel et de leurs alliances. Et sans doute était-ce une de ces alliances que celle d’un donateur, Roland de Mésanhage [Note : D’argent à une fasce de sable, surmontée de deux quintefeuilles de gueule, et une pomme de pin aussi de gueule en pointe], auquel une inscription attribue, au mois de février 1386, l’achèvement de la fenêtre qui les contient.
Ainsi l’église de Pleumeur-Bodou — celle qui s’offrait aux regards — aurait pu être achevée à la fin du XIVème siècle, peu après la guerre de succession de Bretagne. Le duc aurait-il pris une part quelconque à cette construction (ou à cette reconstruction), en accordant des avantages ou des privilèges au fondateur d’un édifice antérieur ? Mais nulle part ses armes ne figuraient, comme il est de règle, même quand il s’agit de prééminences honorifiques. Pas plus ne se voyaient les armes du roi. Il est regrettable que le procès-verbal du conseiller Poussepin n’indique pas les motifs sur lesquels le procureur du roi asseyait ses revendications.
Or, dans la description de la maîtresse-vitre, ce procès-verbal avait dû faire état des armes des Coëtmen [Note : René COUFFON. Quelques notes sur les seigneurs de Coëtmen et leurs prééminences (Mém. Soc. Em. C.-du-N., LVIII, 1926)]. « ... Et procédant à la description de lad. grande viltre avons veu que les souffletz d’icelle consistent en six rozes de quattre feilles, chacune roze, sçavoir une au plus hault lieu, deux plus bas a mesme niveau, et une au dessoulz, et les deux autres plus bas aussy a mesme niveau, les feilles desdictes rozes estant en forme ronde et que en la roze du milieu quy faict la quatrième et seule en son rang est représentée une imaige de la Trinité et en ses feilles se veoient la représantation d’un ange, d’un aigle, d’un lyon, d’un bœuff aislez, et qui tiennent les noms des quattre évangélistes, et touttes les autres rozes qui sont plus hault et plus bas que lad. imaige de la Trinité représantent des fueilles de leur fueillage, et à l’endroict du boutton de chacune d’icelles une imaige d’ange, fors en la roze quy est seulle au plus hault rang de lad. viltre et quy faict la cleff d’icelle, en l’endroict du boutton de laquelle roze est un escusson armoyé de gueulle à sept annelletz d’argent, trois, trois et un... » [Note : Arch. dép. C.-du-N. E travée III, rayon 5 (supplément)].
Bien que le blason des Coëtmen portât d’ordinaire neuf annelets (3, 3 et 3), on ne pouvait sérieusement contester qu’il n’en eût offert que sept quelquefois. Mais sur quoi le procureur Gaësdon attirait surtout l’attention de Poussepin, c’était sur la date de l’introduction de ce blason dans la maîtresse-vitre. Il apparut en effet à Prigent, quoiqu’on se fût servi des anciens plombs, qu’il n’était pas « en vieux labeur » et qu’il n’avait pu être « apposé que longtemps après la construction » de cette maîtresse-vitre.
Quant aux deux écussons du « pignon occidental où est la principale porte et entrée d’icelle église » et du « pignon du portail méridional », portant, ceux-ci, neuf annelets, seuls écussons extérieurs, il fut remarqué que seul le chanceau était « d’une vieille et ancienne structure », tandis que la nef de « structure plus moderne et de pierre de grain plus polye », ainsi que les pignons avaient été l’objet d’une restauration récente.
Les assertions de François du Cozkaër et de son procureur Thépault [Note : Pour soutenir ses assertions, Gaësdon demanda qu’on entendît messire Yves Mesnard, prêtre-recteur de Perros-Guirec et messire Jean Le Meil, curé (c’est-à-dire vicaire) de Pleumeur. On ne s’étonnera pas qu’on se soit adressé au vicaire de Pleumeur quand on saura que le recteur s’appelait, comme le procureur du seigneur de Barac’h, qui avait pour nom Thépault (de Leinquelvez), Thépault (du Rumelin). Il avait pris ses fonctions en 1614 et paraît les avoir conservées jusqu’en 1641. Cest lui sans doute qui sera ensuite nommé chanoine et grand pénitencier du diocèse de Tréguier et qui fit donation le 16 mars 1654 à saint Vincent de Paul de bâtiments et de terrains où serait construit un séminaire dont la direction serait confiés aux Lazaristes. Sa nièce, Mme de Trézal, avait participé à cette générosité. (Cf. Adolphe GUILLOU. Essai historique sur Tréguier, p. 97)] étaient pour le moins suspectes et il semblait bien que le sieur de Barac’h avait moins de droits en cette église que le seigneur de Kerduel [Note : Arch. dép. Loire-Inférieure. B. 1645 (Aveu de Claude Hingant, sieur de Kerduel 1626)].
Nous retiendrons seulement que l’église de Pleumeur-Bodou, achevée à la fin du XIVème siècle, avait, au XVIème, subi de si importantes réfections qu’elles valaient à peu près reconstruction.
Ce n’était pas un monument bien grandiose, si on admet, comme il est présumable, que toute restauration entraînait un progrès. D’ailleurs cette église fut-elle encore en grande partie reconstruite en 1723. De l’édifice qu’avait examiné Poussepin, il ne restait que le campanile, une chapelle et le porche méridional.
Dix ans auparavant les paroissiens de Pleumeur-Bodou, pour y parvenir, avaient demandé aux moines Bernardins de l’abbaye de Bégard, l’autorisation de prendre les pierres jugées nécessaires au manoir de Penlan, depuis longtemps en ruines.
La permission sollicitée fut accordée comme en fait foi le document suivant :
« Nous prieur [Note : Dom Thomas Gambert] et procureur [Note : C’était sans doute encore dom Paul de la Porte. — Dans un document du 8 novembre 1718 on lit en effet que « dom Pierre Le Clainche » est « devenu procureur de l’abbaye ». Arch. dép. C.-du-N., H. 124] de Bégar avons permis Monsieur le Recteur [Note : Messire Jacques Le Clec’h, recteur de 1687 à 1717, date à laquelle il fut successivement remplacé par missire Charles Thos (1717-1718) et missire Guillaume Le Men (1718-1730) qui présida aux travaux de l’église] et paroissiens de Pleumeur-Bodou de prendre cinquante chartées de pierres tombées des ruines de notre manoir de Penlan sittué en la paroisse de Tréberden sans néantmoins toucher aux murailles encore existantes, pour estre employée aux réparations et augmentations qu’ils souhaittent faire dans leur maire Eglises parce que led. sieur Recteur et parroissiens dud. Plemeur-Bodou nous ferons conduire à leurs frays à notre grande maison sur le quay à Lannion vingt chartées de mesme grandeur et côme aussi de pareilles pierres aud. manoir pour les réparations que nous y voulons faire [Note : La maison abbatiale du quai de Lannion où se trouvaient l’auditoire, le tablier des notaires, des celliers et des greniers loués d’ordinaire à des négociants. Cette maison était depuis déjà longtemps fort délabrée. (Cf. Léon DUBREUIL. Aperçu sur le domaine de Penlan. Mémoires de la Société d’Emulation des Côtes-du-Nord, t. LXXXI, 1951-1952)] soub le premier jour de septembre présente année dont ils nous donneront assurance par escrit avant qu’ils commencent d’en transporter aud. Plemeur à condition que les chartiers qui porteront lesd. pierres audit Lannion s’addresseront à la demoiselle de Kerverder [Note : Sans doute la femme de maître Million Lopès sieur de Kervéder, procureur très en vogue, qui représenta notamment Pierre, comte de Lannion, et divers autres seigneurs] pour leur donner billet de la réception desd. ving. chartées.
Fait à Bégar, le 7e ou 8e juillet 1713 » [Note : Arch. dép. C.-du-N., H. 135].
— « On remarque dans cette église, écrit le président Habasque [Note : Annuaire des Côtes-du-Nord, 1846. — Article Plé ou Pleumeur-Bodou (pp. 19, 34). Cet article est daté de mai 1844. Il est donc antérieur à la construction de l'édifice actuel], la chaire qui est fort belle et quelques enfeux qu’il est à désirer que l’on conserve, quand on procédera aux réparations que l’on se propose d’y faire...
... L’Eglise est fort basse et très malpropre. Le pavé en est inégal et mal fait. Il se compose de longues pierres à peine dégrossies... » [Note : Nous n’avons retrouvé mention que de la fondation de la Confrérie du Saint-Sacrement dans le dernier quart du XVIIème siècle].
Le désir du président Habasque n’a pas été retenu. Les enfeux, qui, pour la plupart appartenaient aux seigneurs de Kerduel, n’ont pas été rétablis dans le nouvel édifice sur lequel il n’est pas nécessaire d’insister.
***
Outre l’église paroissiale, il a existé à Pleumeur-Bodou sept chapelles [Note : Et même huit en tenant compte de l’ancienne chapelle privative du manoir de Keruzec], celles de Saint-Uzec, de Saint-Samson, de Saint-Antoine de Kerduel et de Sainte-Anne de Kerduel, qui existent encore, et les trois chapelles détruites de Saint-Sauveur à l’Ile Grande, de Saint-André à l’île Canton et de Saint-Marc à l’île d’Aval. On ne s’occupera pas ici de ces trois dernières.
La Chapelle Saint-Uzec.

« J’ai vu pire encore, dit une des héroïnes du Crucifié de Keraliès [Note : Pp. 125-126. Roman de Ch. Le Goffic publié en 1892. — Le village de Keraliès se trouve sur le versant oriental de la baie de Landrellec, à deux kilomètres de Run Rouz (Trégastel) où Le Goffic avait depuis deux ans sa résidence estivale. Keraliès se trouve dans la commune de Pleumeur- Bodou], à Pleumeur, oui, un clerc à peine tonsuré, qui, sous prétexte que la statue de saint Uzec était trop vermoulue pour figurer sur l’autel, l’a fait remplacer par la statue d’un saint étranger dont les attributions nous sont inconnues et qui ne peut nous aimer ni nous servir, puisqu’il n’est pas du pays ».
Six ans auparavant, Charles Le Goffic, auteur de ces lignes, avait fait écrire à son ami Maurice Barrés : « On n’imagine pas les touchantes grossièretés, les délicieuses polissonneries, en un mot, la sincérité de cet art national [Note : L'art breton (Le Voltaire, n° du jeudi 26 août 1886)]. C’est d’abord qu’il s’agit de figurer des saints et des épisodes fort scabreux. Ainsi de saint Duzec, de Pleumeur, le clergé s’est décidé, en ces temps derniers, à faire une sainte, car ses bienfaits sont d’un ordre fort délicat, que je n’ose dire, et les croyantes rougissaient d’être secourues par un homme en ces petites misères dont il a le soulagement » [Note : Cf. Quatre articles de Maurice Barrès sur la Bretagne présentés par Léon DUBREUIL (Nouvelle Revue de Bretagne, mars-avril 1953, pages 143 à 155 — et spécialement p. 153)].
J’avoue n’avoir pu recueillir aucune indication relativement à cette transformation de saint en sainte, dont il existe d’autres exemples.
J’ignore aussi si Charles Le Goffic qui fait substituer à saint Duzec un autre saint dans la chapelle de Pleumeur, fait allusion à un fait réel.
Toujours est-il que la statue ancienne de saint Duzec trône toujours dans la chapelle, avec celles de la Vierge, de saint Joseph, de saint Yves et se sainte Marguerite. Justice lui a été rendue sur ce point.
Car il en est un autre qui demeure controversé. L’abbé Gouronnec, qui fut recteur de Pleumeur-Bodou avant de mourir chanoine et recteur de Perros-Guirec, allait jusqu’à nier l’existence de saint Uzec. Bien qu’on ait tendance aujourd’hui à se montrer moins catégorique, on hésite à accepter l’identification des celtologues. Même J. Loth, qui prend volontiers ses déterminations, n’est pas affirmatif. C’est à propos du nom de Lohuec qu’il montre sa perplexité. « Saint Judoce, écrit-il [Note : Les Saints et l’Organisation chrétienne dans l’Armorique bretonne (Mém. Soc. Hist. et Arch. de Bret., t. VII, 1926. 1ère partie, p. 22). Article consacré à l’ouvrage de LARGILLIÈRE (même titre), cf. p. 66], serait patron de la chapelle Saint-Uzec en Pleumeur-Bodou. Il eut fallu encore s’assurer de la prononciation en breton. Lohuec, jadis Lohuzec, semble indiquer qu’on doit prononcer Sand-Uec. — Lohuec, si le mot remonte à Loc Judoc, comme cela paraît sûr, peut s’expliquer à la rigueur comme Lan Huon, Lan Iudon, Lannion... On peut se figurer l’évolution ainsi : Loc Iudoc, Loc Iuhöc, Loc Huec, Lohuec ».
Si Loth avait eu la pensée et le temps de parcourir les petites annonces du journal le Lannionnais, en 1886, il eut pu se sentir rassuré. A la date du 5 juin on lit en effet ce qui suit : « Le samedi 19 juin 1886, à 2 heures, il sera procédé par Me Daniel, notaire à Lannion, en la mairie de Trébeurden, à la vente des immeubles ci-après : au Convenant Goué-Meur [Note : Goué-Meur (que la carte d’Etat-major écrit Goas-Meur) est à un peu plus de 2 kilomètres à vol d’oiseau de la chapelle Saint-Uzec] près le bourg :
Premier lot, maison à étage, etc...
Deuxième lot : Lannec Saint-Huec, 72 ares environ, près Saint-Huec » [Note : Je dois communication de ce renseignement à M. Yves Briand dont la serviabilité n’a d’égale que son amour de la recherche]. Il suffira de rappeler que la chapelle Saint-Uzec de Pleumeur est bâtie en bordure de la limite qui sépare cette commune de celle de Trébeurden.
Si l’on doit prononcer Sand-uec, on a pu aussi prononcer Sand-Uzec, et c’est ainsi qu’on peut expliquer que la chapelle de Pleumeur-Bodou, dont il est question, soit également connue sous le nom de Saint-Duzec. On y voit d’ordinaire une prononciation fautive. L’est-elle autant qu’on le croit ?
On est à peu près d’accord pour identifier Uzec avec Judoce, Judec ou Josse [Note : Cf. Ch. Le Goffic. L’Ame bretonne, I. p. 55]. On se confirme d’autant plus dans cette opinion que le patron de la chapelle est un prêtre représenté vêtu d’une chasuble antique.
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Au temps du roi Dagobert, vers 605, mourut Juthaël, roi de la Domnonée. Il avait eu seize fils et cinq filles. On fit sortir avec peine l’aîné des garçons du monastère de Gaël, où il avait été élevé, pour succéder à son père. Judicaël se maria, eut des enfants, mais conserva tellement la nostalgie du couvent qu’il y voulut rentrer. Il désigna comme régent, pendant la minorité de l’héritier, son frère Judoce. Avant de répondre positivement, celui-ci demanda à réfléchir pendant huit jours à l’abbaye de Lan-Maëlmon, où il avait été instruit. Le hasard le mit un matin en présence de onze pèlerins qui se proposaient d’aller à Rome. Judoce se joignit à eux, et, dès qu’il eût traversé le Gouesnon, se fit donner la tonsure cléricale.
La présence de la troupe est signalée à Chartres, à Paris, puis à Amiens. Retenu par Aymon, comte de Ponthieu, qui avait été frappé de ses mérites, Judoce, devenu prêtre, s’adonna aux exercices de la vie cénobitique sans jamais pouvoir la réaliser avec la perfection qu’il souhaitait, ses miracles attirant toujours un grand concours de peuple. Ce n’est que vingt-huit ans après sa fuite de Bretagne qu’il put se rendre à la Ville Eternelle, où il visita les tombeaux de Saint Pierre et de Saint Paul et rapporta des reliques.
Il devint alors abbé d’un monastère qu’il aurait fondé à Montreuil-sur-Mer ou plutôt à Saint-Josse-sur-Mer, où il est toujours honoré. Il serait mort un 13 décembre « vers 668 ».
Ce qui est le plus surprenant c’est que saint Judoce qui avait quitté la Bretagne pour ne pas en gouverner un des royaumes, qui semble n’y être jamais revenu, y soit honoré et que son culte y ait acquis une certaine extension.
Car il est l’éponyme de Lohuec et de Saint-Judoce. Il est le patron de l’église d’Yvias. Dans cette même paroisse, une chapelle lui est dédiée. Il en eut une à Pédernec et une à Boquého ; il en a une à Bourbriac et une à Pleumeur-Bodou. Son nom a été donné à un village de Saint-Adrien, de Lohuec (Parc Saint-Judec), de Lannion (le Duzec) et au moins à une pièce de terre de Trébeurden. Il a sa statue à Bringolo, à Hillion et à Boquého, dans la chapelle Notre-Dame de Pitié. Ce n’est assurément pas beaucoup et la dispersion des lieux où son souvenir s’est conservé plus ou moins obscurément ne permet pas de formuler une hypothèse valable.
Il est d’ailleurs un autre nom de lieux auquel Saint Uzec n’est pas étranger : c’est celui de Keruzec. Il est même assez répandu dans toute la portion occidentale des Côtes-du-Nord. René d’Ys a découvert que la maison patrimoniale d’Ernest Renan, sur les bord du Ledano, ne s’appelait ni Meskanbellec, ni Keranbellec, mais Keruzec [Note : Ernest Renan en Bretagne, p. 27]. J’ai moi-même relevé dans l’état-civil de Lannion, à la date du 18 juin 1732, le décès de maître Jacques Le Calennec, sieur de Keruzec, sans pouvoir déterminer, à cause de sa fréquence, où se trouvait la terre dont il portait le nom [Note : Il avait été procureur-fiscal du domaine de Penlan pour l’abbaye de Bégard. Il avait épousé Françoise Thomas et demeurait à Lannion sur la paroisse de Saint-Jean-du-Baly. — Cf. notamment Arch. dép. C.-du-N., H., carton 124]. Enfin, non loin de la chapelle de Pleumeur, dans la frairie de Kerenoc, existait une seigneurie de Keruzec aux possessions importantes, dont les Coëtmen furent propriétaires et qui devint, au XVIème siècle, une annexe de Barac’h [Note : Arch. dép. C.-du-N., E 1497 à 1508. — Aucune pièce de ces dossiers n’est antérieure à 1560]. Tout auprès, un ancien moulin à eau porte le nom de Keruzec ou de Saint-Uzec.
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On est porté à croire que la chapelle Saint-Uzec occupe un antique lieu consacré. Elle est construite sur un immense rocher d’où l'on domine la baie de Penvern et l’Ile-Grande. Elle était « autrefois... l’objet de la dévotion d’un assez grand nombre de pèlerins. On s’y rendait pour demander la santé et la conservation des chevaux » [Note : Registre paroissial de Pleumeur-Bodou. — Ch. LE GOFFIC (L'Ame Bretonne, I, p. 46) fait de saint Uzec un protecteur des bêtes à cornes. R. COUFFON (Répertoire... p. 136) celui des vaches pauvres en lait. — Dans la paroisse voisine de Trégastel, saint Gorgon protégeait aussi les chevaux de la fièvre].
S’il n’y avait d’autres raisons de supposer ici l’existence d'un culte animiste, cette « spécialité » suffirait à nous le faire présumer. Luzel a justement remarqué que nulle race, autant que la race bretonne « ne conversa aussi intimement avec les êtres inférieurs et ne leur accorda une aussi large part de vie morale ». [Note : Cité par Ch. LE GOFFIC (op. cit. I, p. 48). — Cf. Annuaire des Côtes-du-Nord, 1846]. De telles pensées trouvent leur origine dès les premiers éveils de la conscience, aussitôt que les hommes eurent appris à domestiquer les animaux.
Il est donc permis d’admettre qu’au moins un édifice plus ancien a précédé la chapelle actuelle dont les parties essentielles paraissent dater du XIVème siècle. Mais il y a d’autres motifs de le penser. Bien qu’il eût déserté la Bretagne, c’est assurément un successeur direct ou indirect de Judicaël, en tout cas un prince de l’époque obscure qui précéda les invasions des Normands, qui fit valoir ses mérites et le fit honorer ici et là dans la vieille Domnonée. C’est saint Uzec qui donna son nom à Keruzec : la chapelle précéda le lieu noble qui, à deux cents mètres d’elle, posséda une chapelle privative dédiée au même saint.
Les propriétaires de Keruzec ont fait valoir sur le sanctuaire des droits de prééminence qui leur furent contestés par les moines de l’abbaye de Bégard, dont les revendications s’appuyaient sur la donation du domaine de Penlan, à eux faite au XIIIème siècle par Raoul Calomnia. Le conflit dura plusieurs siècles sans être jamais terminé.
Au XVème siècle, les seigneurs de Keruzec étaient les Coëtmen, dont l’un d’entre eux, Rolland IV, fut le fondateur de la chapelle Notre-Dame de la Clarté en Perros-Guirec [Note : Léon DUBREUIL. La Chapelle Notre-Dame de la Clarté, loc. cit.]. En l’année 1445, date où la reconstruction de cette chapelle fut commencée, il était précisément en procès avec les moines de Bégard. Ne serait-ce pas au sujet de prééminences et en particulier de celles de Saint-Uzec ?
Nous sommes mieux renseignés sur la phase de 1628, grâce à l’enquête du conseiller Pierre Poussepin. François du Coskaër, qui avait revendiqué le titre de « patron et fondateur » du sanctuaire fut vivement contredit par Gaësdon et par du Foc, procureur de l’abbé de Bégard. Avant de passer à la vérification des armoiries sur les murailles et les vitraux, du Foc entraîna Poussepin et sa suite à trois quarts de lieue au sud-ouest, près du bourg de Trébeurden, pour qu’il examinât les restes de l’ancienne maison de Penlan et les « anciennes mazures » à côté [Note : Dans une procédure qui dura trois ans (1715-1718), le 4 février 1717, le prieur [l’abbaye était en commende] et le procureur disent que « les Religieux de lad. abbaye... sont éloignés [de Trébeurden] et obligés à une résidence continuelle dans leur abbaye ». Il serait intéressant de savoir quand cette obligation leur fut faite. Elle était assurément très antérieure à 1628 puisqu’il ne restait plus que des vestiges de l’ancienne maison abbatiale. Arch. dép. C.-du-N., H. carton 124].
« Ou estant, déclare l’enquêteur, nous a faict veoir en l’une des anciennes longères de lad. maison presque ruinée un escusson escartellé chargé au premier et dernier quartier d’une quintefeille avec une crosse au-dessus, comme aussy au puits quy est dans la court de lad. maison deux escussons semblables au précédant, et a maintenu led. du Foc que pareilles armes sont en la chapelle Sainct Uzec, les prééminences de laquelle led. sieur de Barac’h prétend usurper ».
C’était le lundi 21 août 1628, veille du jour ou Poussepin visita l’église paroissiale de Pleumeur-Bodou.
Point de doute, dira-t-on : il s’agit des armes de Penlan surmontées de la crosse abbatiale. Et, le lendemain 22 août, le conseiller Poussepin releva, du côté du midi, sur la porte de la chapelle, un écusson identique à ceux qu’il avait vus la veille. Mais il ajoute :
« Comme aussy avons veu dans la grande et maistresse viltre de lad. chappelle, et aux pignons et coigns d’icelle lesd. armes de la maison de Couëtmen et autres alliances d’icelle ainsy que nous a esté dict par led. sieur de Barrac’h ».
François de Coskaër reprenait l’avantage.
Du Foc et Gaësdon rétorquèrent que la chapelle était « bastye dans une issuë et place commune quy est au fieff dud. Penlan et que les terres quy aboutissent sur lad. issuë sont dud. fieff ou du dommaine dud. sieur abbé [Note : Dans le registre Dépouillement des terre et seigneurie de Penlan, Arch. dép. C.-du-N., H. il n’y a rien dans la paroisse de Pleumeur-Bodou qui semble appuyer, même postérieurement, une telle prétention] et auxquelles il loue les dixmes mesmes sur les terres dud. sieur de Barrac’h [Note : Cette assertion est exacte. Un arrêt du Parlement de Bretagne du 28 juin 1655 confirmera cette prétention (loc. cit.)], et que la chappelle de la maison de K. Uzec est esloignée de lad. chapelle de cincquante pas et plus ».
Thépault, procureur du seigneur de Barac’h, s’inscrivit en faux contre une telle assertion. Les deux chapelles, déclara-t-il, « luy sont prohibitives à touts aultres et soutient que touttes les terres dépendantes de lad. seigneurie de K. Uzec relèvent prochement du Roy, et non dud. sieur abbé de Bégar ».
Protestation de Gaësdon. Sans doute dans ses aveux rendus au roi, le seigneur de Barac’h a pris la qualité de seigneur chastelain de Keruzec. Mais il l’a usurpée. Il n’y eut jamais à Keruzec « chasteau ny forteresse, ains une maison et manoir seullement ». Toute la troupe se rendit sur les lieux. Poussepin constata « qu’il n’y a a presant aulchun bastiment ny logement [Note : En fait Keruzec n’aurait jamais servi que de grenier aux Coëtmen et aurait ainsi dépendu en quelque sorte de la seigneurie de Tonquédec. — Il est intéressant de consulter aussi le minu établi en 1699 à la mort de Joseph du Coskaër, conseiller au Parlement de Bretagne. (Arch. dép. C.-du-N., E. 1483)], ains seullement des ruynes d’une vieille maison, et il n’y a apparence d'y avoir jamais eu chasteau, forteresse, douves, fossey, ni pont-levys » [Note : Arch. dép. C.-du-N., E. suppl. 3. — Cf. Arch. Nat., P. 1630. Déclaration de l’abbaye de Bégard au titre du fief de Penlan, le 8 janvier 1683].
Nous ignorons les conclusions de l’enquêteur. La querelle continuait encore à la fin du siècle. En 1709, le marquis Louis Le Peletier de Rosanbo, héritier des Coskaër, accordait au curé de Pleumeur-Bodou [Note : Ce curé s’appelait Yves Le Heur], malgré l’opposition des religieux de Bégard, la permission de conserver sa vie durant quelques « pigeons pattes qu’il nourrissoit et élevoit » [Note : B. Jollivet. Les Côtes-du-Nord, IV, p. 126], faisant constater qu’il avait fait exécuter de grandes réparations à la chapelle Saint-Uzec, « laquelle reconnaissoit desja un membre de sa famille pour bienfaiteur ».
Qui avait raison ? Les tendances des moines de Bégard dans la défense de leurs prétentions ne présentent pas un caractère d’honnêteté supérieur à celui des seigneurs de Barac’h. Pourtant, c’est à ceux-ci qu’on est disposé à reconnaître les prééminences revendiquées, non seulement parce que les armes des Coëtmen figurent dans la maîtresse-vitre, aux pignons et aux encoignures du sanctuaire, mais aussi parce que le domaine de Keruzec avait précisément son siège principal entre la chapelle, le moulin et le menhir de Saint-Uzec (ou plutôt de Saint-Duzec), et que, dans cette région, il n’est pour ainsi dire pas de terres qui n’aient dépendu à un titre quelconque (fermage ou domaine congéable) des acquéreurs de ce domaine, les Kernec'hriou et les Coskaër.
On ne voit plus les armoiries décrites par le procès-verbal du conseiller Poussepin. Mais il existe, à droite du chœur, dans l’intérieur du sanctuaire, une pierre armoriées et cimentée au sol pour servir de siège. Elle porte un écusson aux armes de Brouérec, d'hermine au filet engreslé de gueules en bande, dont la présence en ce lieu constitue pour tous un mystère.
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« De plan rectangulaire en très bel appareil, avec couverture en carène sur entraits du XVIème siècle » [Note : R. COUFFON. Répertoire... p. 336], la chapelle Saint-Uzec appartient surtout au XIVème. Son mobilier comprend un bénitier soutenu par trois personnages et une piscine, qui est aussi du XVIème siècle, un tronc à ferrures et une tribune sur laquelle une inscription de 1647 rappelle le souvenir du gouverneur Jean Le Merrer. Elle est éclairée au levant par « une fenêtre en style rayonnant d’une grande hauteur » [Note : J. RIGAUD. Géographie historique des Côtes-du-Nord, p. 383]. La façade est constituée par un clocher-mur assez élégant.
La chapelle Saint-Uzec n’est pourtant qu’un édifice médiocre.
Il ne faudrait pas prendre à la lettre ce qu’en dit Gabriel Vicaire : « Rien n’est plus joli que son grêle oratoire. Et la source d’eau vive où s’est baigné le roi » [Note : Au Pays des Ajoncs (Croquis bretons)].
Pas un mot qui ne porte à faux — ce qui laisse à penser que le poète ami des ajoncs avait peu le souci de la vérité quand il écrivait en vers. ?
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A saint Uzec est aussi dédié un menhir. Son culte se substitua à une époque reculée à un culte lithique très en vogue. Il n’est pas douteux que le chemin de terre qui le joint à la chapelle Saint-Uzec, long d’environ un demi-kilomètre, a compté jadis dans les rites que les Bretons accomplissaient de l’un à l’autre de ces deux points.
Ce menhir domine la vieille route de Pleumeur à l’Ile-Grande. Surmontée d’une croix de pierre, une de ses faces est couverte des symboles du christianisme ; « ... une figure de femme ayant un coq sur la tête, puis à droite et à gauche une lune et un soleil ; plus bas deux verges et une échelle encadrant une Sainte Face, ayant d’un côté la lance et l’éponge en sautoir et de l’autre un marteau. Vers le milieu..., un grand crucifix plane sur tous ces emblèmes et laisse voir encore plus bas une figure de lune... » [Note : B. JOLLIVET. Les Côtes-du-Nord, IV, p. 99. Le Soleil peut s’identifier avec l'Eglise céleste ou Jésus, la lune avec l’Eglise terrestre ou la Vierge. Le coq sur la tête de la femme symbolise le triomphe de l’Eglise].
Serait-ce au Moyen âge, comme on l’a dit, que sont dues ces singulières sculptures ? Il est plus vraisemblable qu’elles datent du XVIIème siècle, peut-être même du mois de juin 1674, à la suite de la mission que le P. Maunoir prêcha à Pleumeur-Bodou à la demande du comte de Trémaria [Note : Cf. l’Abbé FRANCE. Kerduel. — Léon Dubreuil. Le Menhir de Saint-Duzec (la Nouvelle Revue de Bretagne, 1949, n° 3, pp. 232 à 234. — Il convient de rappeler que l’abbé Thépault du Rumelin, recteur à la fin de 1614 à 1641, avait fondé une mission à Pleumeur qui devait avoir lieu tous les douze ans].
Ce qu’il faut retenir d’une initiative plus zélée qu’heureuse, c’est que, autour du menhir de Saint-Duzec, se pratiquaient des cérémonies païennes si importantes que le clergé, renonçant à en éloigner les populations, ne put qu’y substituer progressivement l’adoration du Christ et le culte de la Vierge. On présume que des danses rituelles se développaient à l’entour et qu’elles persistèrent même après que le menhir eut été christianisé. Avec le temps, les cérémonies et les pèlerinages se concentrèrent dans la chapelle voisine qui, après avoir connu jusqu’à la Révolution de grandes affluences, est aujourd’hui bien délaissée. Le géant de pierre, dont l’arrière a été strié par le frottement sous la roche sous-jacente de matériaux de solifluxion, ne reçoit plus aujourd’hui que la visite des curieux.
La chapelle Saint-Samson.
La chapelle Saint-Samson est de construction assez récente. Elle ne remonte qu’à la fin du XVIème siècle et au commencement du XVIIème, ainsi que l’indiquent les dates qu’on y relève : 1575, sur le contrefort méridional ; 1610, sur une fenêtre ; 1629 sur le cadran solaire. L’inscription suivante se voit sur la sablière : « F.f. par Jacques Le Corre, gouverneur depuis 1631 » ; sur la fontaine voisine se lit la date de 1632 [Note : R. Couffon. Répertoire... p. 335]. C’est vraisemblablement à ce Jacques Le Corre qu’est dû l’aménagement final de la chapelle. M. l’abbé Goualan, ancien recteur de Pleumeur-Bodou, m’a signalé l’existence d’une note « très mal écrite », ayant trait à une contestation de terrain à l’entour du sanctuaire. Elle se termine ainsi : « Dans led. terrain au midi, vis-à-vis la fenestre midi de la chappelle, se trouvoit un autel en plain air, où l’on a dû dire la messe quand l’affluence des pèlerins estoit très grande. Cet autel a été démoli par Jacques Le Corre en même temps que la maison Ty a Chapel. ». On présume que la nouvelle chapelle parut suffisante au gouverneur pour recevoir désormais les pèlerins ou que cette dévotion en plein air lui parut entachée de paganisme, et qu’il avait trouvé pour lui un gîte plus confortable que la maison vétuste et incommode qu’il fit abattre.
De plan rectangulaire, avec son clocher-mur assez élégant [Note : Ce clocher-mur de type lannionnais (école Beaumanoir) porte la date de 1610. — R. Couffon. Un atelier novateur à Morlaix au XVème siècle], la chapelle Saint-Samson est plus vaste que les autres chapelles du pays de Perros, à l’exception de celle de Notre-Dame de la Clarté. Restaurée adroitement au XIXème siècle, elle fournit un exemple du style de transition de l’art ogival à celui de la Renaissance. Ses vitraux ont été détruits.
Un chemin praticable aux voitures [Note : Chemin allant d'un point situé un peu après être passé à Guéradur (sur la route de Lannion à Trégastel) jusqu’à Keraliès où il rencontre la route nationale entre Trégastel et Trébeurden] permet presque d’y accéder. Elle se dresse, en effet, dans un champ de culture dépendant de la ferme de Saint-Samson. Ce chemin était plus raboteux jadis, ce qui ne détournait pas les pèlerins de venir en très grand nombre au sanctuaire pour demander, entre autres, la guérison de leurs douleurs rhumatismales. Nous sommes ici encore, sans conteste, sur le lieu d’un ancien culte naturaliste. Ce n’est pas seulement l’existence de la fontaine qui nous y fait penser, c’est aussi celle d’un menhir voisin, véritable min ar miraclou (pierre de miracles), auquel on dut de tout temps demander la guérison du membre malade. Mais il peut davantage : il rend les femmes fécondes et donne aux jeunes athlètes qui s’y sont frotté les reins, le surcroît de forces nécessaires à leur victoire dans les luttes des pardons [Note : LIÉGARD. Les Saints Guérisseurs de la Basse-Bretagne, passim.]. Il n’est pas jusqu’au gros rocher, dans lequel les érosions de la mer et des pluies ont sculpté une sorte d’auge et qu’on appelle « le lit de Saint-Samson » qui ne guérisse du rachitisme les jeunes enfants qu’on y roule.
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Comment se fait-il que saint Samson, premier abbé-évêque de Dol, ait acquis la spécialité de donner la force et de guérir toutes de douleurs, rhumatismes, névralgies, arthrites, que les Bretons désignent sous les termes généraux de rem et de poen izili ? C’est qu’on a fait confusion entre le saint dolois et le Samson de la Bible ; et l’on a attribué au premier la vigueur extraordinaire du second. Cette confusion, bien établie par l’abbé Duine, a été fréquente en Bretagne [Note : La même confusion existe à Plougasnou (Finistère) où on roule les enfants sur l’autel de la chapelle Saint-Samson pour leur donner de la force] et même dans d’autres régions assez éloignées. « Dans le Beauvaisis, à Clermont, il était le patron des bons maris », m’a écrit le regretté Bourde de la Rogerie, qui ajoutait avec finesse : « Je ne sais trop ce qu’on voulait dire par ces bons maris ».
Peut-être Charles Le Goffic nous éclairerait-il ? « A Saint-Samson de Pleumeur et à Saint-Maurice-des-Bois, hommes et femmes vont se frotter contre un grand menhir libidineux, dont je ne serais pas en peine de retrouver dans l’histoire l’équivalent détestable » [Note : L'Ame Bretonne, I, pp. 70-71].
On nous permettra de ne pas insister sur des pratiques scabreuses qui ont bien l’air d’être tombées en désuétude.
Bref, on se trouve ici en présence d’une substitution et d’une confusion : substitution du culte chrétien à un culte païen, confusion de Samson, dont seule Dalila fut capable de réduire momentanément la force, avec l’abbé-évêque de Dol dont le culte se répandit avec autant de rapidité et de succès dans la Bretagne primitive que celui de saint Yves dans la Bretagne ducale [Note : Cf. J. LOTH. La vie la plus ancienne de saint Samson, p. 79, note 2].
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D’après les légendaires, saint Samson serait né vers 480 aux environs de Gouarec. Confié de bonne heure à saint Iltud, chef d’un monastère réputé de la Cornouaille britannique, il fut, dans la suite, fait diacre et prêtre par saint Dubrice, évêque de Caerléon, qui avait été frappé de ses aptitudes au travail, de sa sagesse et de sa piété. Au moment où il arrivait au monastère de l’abbé Piron, il dut revenir en Armorique au chevet de son père mourant. Il le guérit et il lui inspira, ainsi qu’à sa mère et à ses cinq frères, la pensée de distribuer la majeure partie de leurs biens aux pauvres et aux églises et de se consacrer à Dieu.
Rentré au monastère, il en devint l’économe, puis l’abbé. En 516, il abandonna ses fonctions pour se livrer aux charmes de la vie cachée. Mais son éloquence et ses miracles attiraient les regards et, au synode de Caerléon, vers 520, saint Dubrice le sacra évêque régionnaire, malgré son opposition.
C’est seulement en 548 qu’un ange l’invita à passer en Armorique. Il y aborda dans une auge de pierre, qu’il avait aisément dirigée à l’aide de son bâton pastoral. Un certain Privat l’attendait sur le rivage. Après avoir obtenu de Samson la guérison de sa femme et de sa fille, il lui offrit une partie de ses terres. C’est là que, avec ses compagnons Méen, Magloire, Suliac et Malo, il fonda le monastère de Dol, bientôt transféré à Kerfeuntun (Carfantin) [Note : « Va à Carfantin ; c’est un curieux endroit, où se rattachent les souvenirs de saint Samson, le vrai fondateur de Dol, etc... ». Lettre d’Ernest Renan à son fils Ary, le 9 octobre 1870. (Henriette PSICHARI. Renan d'après lui-même, p. 73)] en raison de l’affluence des postulants.
La Bretagne subissait alors avec impatience la tyrannie du roi de Poher, Conomor, qui, ayant tué Jonas, comte de Léon, songeait à se défaire de son fils Judual, soustrait à sa fureur par saint Lunaire et réfugié à la cour du roi franc Childebert. Pressé de venir en aide aux Bretons de l’Armorique, après avoir chargé Méen d’une mission auprès du comte de Vannes, Waroch, dont Conomor avait tué la fille Tréfine, rappelée à la vie par saint Gildas, Samson s’achemina sur Paris.
Contrecarré dans sa mission par la reine Ultrogothe, il dut subir ses sévices, jusqu’au jour où Dieu la frappa de mort subite. Childebert changea aussitôt d’attitude, le combla de prévenances et de dons et lui remit enfin Judual, qui ne manqua pas de délivrer ses sujets de Conomor.
A la demande des évêques bretons, Judual obtint du pape le pallium pour Samson, dont le diocèse fut agrandi de paroisses prélevées sur les autres diocèses. Ainsi serait-il le métropolitain de la Bretagne, à l’exception des diocèses de Nantes et de Rennes qui continuèrent à dépendre de Tours.
Se consacrant désormais uniquement à ses devoirs apostoliques, Samson visita chaque année tout son diocèse, disséminé depuis la Basse-Seine jusqu’au delà du Douron, sans oublier les îles anglo-normandes. Il multiplia les miracles, convertit les païens, commanda d’une manière absolue aux animaux.
Les hagiographes le font mourir dans l'Exemption [Note : Cf. Jean REVEL. Les Hôtes de l’Estuaire. — Léon DUBREUIL. François Rever (1753-1828), pp. 16-17] des bords de la Seine à un âge variant entre 80 et 120 ans.
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En réalité, on ne sait que peu de choses sur saint Samson. Au dire de l’abbé Duine [Note : La Métropole de Bretagne, p. 41, note 1. — Cf. DUCHESNE. Fastes épiscopaux, III, p. 229. — F. Lot. Mélanges d’Histoire bretonne, pp. 156 et sqq.], « l’ancienne Vie de saint Samson est la pièce fondamentale de l’hagiographie bretonne ».
Après tous les débats qui ont marqué les vingt premières années du XXème siècle, il semblait acquis que la Prima Vita Samsonis datait du VIIème siècle et que le saint avait participé au concile de Paris qui se tint en 556 au plus tard. Mais cette hypothèse a été contestée par R. Fawtier [Note : La Vie de Saint Samson et Saint Samson, abbé de Dol. (Annales de Bretagne, t. XXXV, 1922)]. Pour lui, la Vita ne fut rédigée qu’entre 772 et 850 par un moine qui ne savait rien de Samson si ce n’est qu’il passait pour avoir été le fondateur des abbayes de Dol et de Pental [Note : L’abbaye de Pental était située dans l’Exemption samsonnienne de la Basse Seine, dont le territoire appartient à présent au département de l’Eure] et qu’il était mort entre 560 et 570.
Personne ne défend plus l’idée de l’organisation d’un archevêché à Dol à l’époque de Judual. Mais ce qui retient l’attention c’est la constitution du diocèse de Dol jusqu’à la Révolution. Il offre moins l’aspect d’une « circonscription administrative » que d’une « fédération de petits territoires adjoints au pagus dolensis, ou disséminés dans le Domnonée, le Poutrecoët et jusqu’en Neustrie ». Négligeant les systèmes explicatifs tourangeau breton et breton du XVème siècle, l’abbé Duine en expose un troisième, le système celtique, dans lequel il compare le diocèse « à une puissante maison-mère entourée de colonies ». — « A ce caractère, précise-t-il, nous reconnaissons une abbaye-évêché de type celtique. Dans une péninsule peuplée d’émigrés qui n’ont aucun goût pour une organisation ecclésiastique étrangère, le couvent épiscopal envoie des moines-missionnaires parmi les groupes bretons, dont il peut assumer le service religieux. Aussi n’y eut-il pas d’abord d’évêché à Dol, c’est-à-dire une division territoriale, se montrant sous la forme de quelque civitas et gouvernée suivant les usages gallo-romains, mais il y eut une maison épiscopale, qui fut un centre d’activité religieuse et qui répandit l’autorité de ses fondateurs à travers la Bretagne » [Note : La Métropole de Bretagne, pp. 183-184].
A cela Largillière rétorque : « ... Les saints qui donnent leurs noms aux diverses enclaves n’apparaissent pas comme des saints dolois ; bien au contraire, on retrouve leurs noms dans des établissements situés un peu partout... Il n’y a... aucun rapport soit des enclaves entre elles, soit des enclaves avec Dol concernant leurs saints éponymes ; il n’y a pas eu transport d’un culte dolois et voyage de moines dolois à l’origine de la fondation des établissements qui, plus tard, sont connus comme enclaves de Dol [Note : Les Saints et l'Organisation chrétienne... pp. 185-186].
Judual n’a donc pas constitué territorialement le diocèse de Dol. Mais, en même temps que la grande réputation du fondateur du monastère dolois, les faveurs dont il le fit bénéficier lui donnèrent une grande autorité. On ne serait pas surpris s’il avait cherché, à partir d’une certaine époque, à établir sa suprématie sur toute la Domnonée. Les abbayes-évêchés d’Aleth, du Champ-du-Rouvre, de Tréguier eurent à se défendre. On devine une lutte couverte qui dut troubler de nombreuses consciences et qui contraignirent les abbés-évêques de Dol à réduire leurs prétentions. J. Loth suggère que les enclaves foraines de ce diocèse, souvent antérieures aux invasions normandes et à l’érection des paroisses, provinrent surtout des donations des rois de Domnonée reconnaissants des grands services rendus par Samson à leur dynastie [Note : Les Saints et l’Organisation chrétienne... (Mém. Soc. Hist. et Arch. de Bret., t. VII, 1926, 1ère partie, p. 6)].
Ces diverses hypothèses ne s’excluent pas [Note :Certaines de ces enclaves, postérieures à l’établissement des paroisses primitives, dont elles ont constitué des démembrements, purent avoir des prieurés ou des monastères dépendant plus ou moins expressément de l’évêque de Dol]. Mais il semble que ce soit pour mettre fin à des querelles séculaires que Nominoë d’abord, puis Erispoë et Salomon, fondateurs de l’unité bretonne, après Louis le Débonnaire, qui en avait eu l’intention, aient résolu d’organiser leur royaume au point de vue religieux. Ils firent cesser l’anarchie en constituant alors l’archevêché de Dol, duquel dépendraient des évêchés à territoire délimité [Note : Cf. B. A. POCQUET DU HAUT-JUSSÉ. Nominoë et la naissance de la Bretagne. (Mém. Soc. Hist. et Arch. de Bretagne, t. XXV, 1945, pp. 19-20)]. Ils ne crurent pas pouvoir supprimer les enclaves doloises pour ne pas heurter des habitudes invétérées. D’autres purent même y être rattachées dans la suite. C’est ainsi que dépendirent de l’archevêché de Dol (redevenu ensuite évêché) quarante-deux paroisses dans les évêchés suffragants, sept du diocèse de Tréguier, dont six dans l’actuel département des Côtes-du-Nord — Coadout, Perros-Guirec, Trévou-Tréguignec, Lanvellec, Loguivy-lès-Lannion et Lanmodez.
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Les enclaves de Perros-Guirec et de Trévou-Tréguignec favorisèrent le développement du culte de saint Samson. Aussi n’est-il pas étonnant que deux chapelles lui aient été dédiées, celles de Pontguennec, en Perros-Guirec, et celle de Pleumeur-Bodou, et qu’il ait sa statue dans la chapelle Notre-Dame de la Clarté, qui fut peut-être aussi primitivement placée sous son vocable [Note : Léon DUBREUIL. La Chapelle de Notre-Dame de la Clarté. (Mém. Soc. Em. C.-du-N., t. LXXVII, 1947-1948, p. 23)].
L’abbé Duine a démontré que son culte s’était développé aussitôt après sa mort et que sa légende orale avait pris naissance de son vivant des deux côtés de la Manche [Note : Saint Samson, évêque de Dol. Objections à une réponse]. Il se peut donc que, à Pleumeur-Bodou, la substitution de son culte au culte naturaliste du menhir, de la roche et de la fontaine, ait eu lieu de très bonne heure.
Si on devait en reculer, par exemple, la date jusqu’au Xème siècle, époque où l’archevêque Wicohen étendit son autorité du Couesnon au Kefleut, il faudrait admettre l’existence d’un intermédiaire. Il existe, en Pleumeur, un village du nom de Lescop (l’évêque), rappelant sans doute une visite ou même un séjour d’un haut personnage ecclésiastique. S’agirait-il de saint Tugdual, puisque la paroisse de Pleumeur a dépendu du diocèse de Tréguier dès qu’il eut été constitué ?
..... Nul document ne permet d’attribuer à qui que ce soit le titre de fondateur de la chapelle Saint-Samson. Parmi les figures géométriques dessinés en creux dans les dalles de la nef, il en est deux qui ressemblent à des croix de Malte. L’enquête que le conseiller Pierre Poussepin conduisit au mois d’août 1628 nous apprend qu’il n’y a « aucunes marques ny armoyeries » sur la chapelle.
François du Coskaër prétendit en effet avoir des droits sur le sanctuaire, ce que contestait Me Gaësdon, procureur de Bertrand Esmangard et du seigneur de Kerduel. « A quoy led. sieur de Barrach a répondu demeurer d’accord que en lad. chappelle il n’a aucunes armes ny prééminences, mais qu’elle est bastye en son fieff et que la pluspart des terres circonvoisines sont pareillement en son fieff, ce quy lui a esté contesté par led. Gaësdon » [Note : Arch. dép. C.-du-N., E. suppl. 3].
Qui avait raison ? Il est en tout cas indiscutable que de nombreux convenants voisins de la chapelle relevaient du fief de Barac’h (annexe de Keruzec).
Il est à présumer que le sanctuaire actuel et ceux auxquels il a succédé ont été construits sur l’initiative des gouverneurs avec le produit des aumônes des pèlerins et les générosités des nobles et des paysans du voisinage.
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Autrefois il se faisait trois pardons à la chapelle Saint-Samson : le mardi de Pâques, le lundi de la Pentecôte et le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. Les deux premiers se sont maintenus. Le plus fréquenté est celui du lundi de la Pentecôte.
L’affluence à ces pardons était jadis tellement grande que, le 21 messidor an XIII (10 juillet 1805), les fabriciens de Pleumeur-Bodou adressèrent au ministre des cultes une pétition pour obtenir la réouverture de la chapelle fermée pendant la Révolution. Ils faisaient valoir que « la dévotion spéciale et le prodigieux concours à ce lieu rapportent trois cents francs environ ».
L’Empereur, de son quartier général de Braunau (10 brumaire an XIV — 1er novembre 1805) leur accorda satisfaction [Note : R. COUFFON. Répertoire... p. 336].
Ce « prodigieux concours » était dû aux diverses « spécialités » du saint. Faut-il rappeler la description que Liégard [Note : Les Saints guérisseurs... ] a faite d’un autre pardon de Bretagne, description qui s’applique partiellement à ceux de la chapelle Saint-Samson ? « Le jour du pardon s’achemine vers la source sainte la longue théorie des rhumatisants et cet exode vers une thérapeutique dont personne ne doute donne lieu à des scènes des plus curieuses. Le rustique monument est vite entouré d’une foule de malades, cherchant le terme de leurs maux. Assises, comme c’est l’usage, au bord de la fontaine, de vieilles mendiantes tendent au bout de leurs doigts tremblants d’énormes écuelles remplies d’une eau plus ou moins propre. Prenant le bol plein du bienfaisant liquide, chaque malade s’en rafraîchit d’abord sommairement le visage et les mains. Les vieilles mendiantes passent ensuite dans les rangs des assistants versant l’eau le long des bras levés au ciel, dans les sabots, dans le dos, et accompagnant de leurs glapissantes oraisons les grotesques contorsions des patients dont l’épiderme est en général peu habituée au contact de l’eau fraîche. Pour terminer, un signe de croix fait avec l’eau de la source en guise d’eau bénite... En cas de guérison miraculeuse, il reste à faire don à l’église d’un ex-voto représentant le membre guéri ».
Les lignes précédentes n’ont pas encore un demi-siècle et voici qu’elles datent sérieusement. Les pardons de Saint-Samson ne s’accompagnent guère de ces pratiques périmées, de même que de celles qui s’accomplissaient au menhir et dans « le lit » du saint. Je n’oserai cependant dire qu’elles ont complètement disparu, mais c’est isolément et d’une manière furtive que quelques personnes s’y adonnent encore quelquefois.
La Chapelle Saint-Antoine de Kerduel.
Ch. Le Goffic commet une légère erreur quand il écrit que le pardon de Saint-Antoine de Kerduel ouvre le printemps [Note : Le Crucifié de Keraliès, p. 111]. La série est commencée depuis cinq bonnes semaines par le premier pardon de Saint-Samson, le mardi de Pâques, et par celui de Notre-Dame de Kernivinen (Perros-Guirec) le dimanche qui suit la Quasimodo. Celui de Saint-Antoine n’a lieu que le cinquième dimanche après Pâques.
La chapelle qui accueille pèlerins et visiteurs ne date que de 1842. Elle a été rebâtie par le général vicomte de Champagny et par sa femme, une La Fruglaye. M. le duc de Cadore m’a écrit, d'après les notes de sa grand-mère, que ce fut « la troisième chapelle bâtie en cet endroit ».
Cet endroit, c’est « dans une estendue de bois de haute futaye en forme d’issue despendante dud. manoir [de Kerduel] contenant avec le fonds de lad. chappelle et de lad. maison soixante-quinze cordées, distante dud. manoir d’environ six cent pas ». Auprès d’elle existait, adjacente, une maison « qui sert pour loger les pèlerins qui par dévotion fréquentent lad. chapelle » [Note : Arch. Nat. P. 1632. Déclaration de 1682].
C’est le premier constructeur qui la dédia à saint Antoine. Elle dut être bâtie par un des membres de l’ancienne famille de Kerduel, qui vers 1414, se fondit dans Hingant [Note : « Raoul Hingant, fils cadet de Jean, sieur de Langarzeau et de Catherine de Kersaliou, avait ravi et enlevé hors du duché Catherine de Kerduel, fille d’Hémon de Kerduel et d’Amice Le Borgne, alors mineure. Pour ce rapt, il encourut une amende dont il eut remise le 9 août 1414. Ils eurent une très nombreuse postérité. » (Communication de M. R. Couffon)]. Elle était à peu près en ruines quand, en 1526, Christophe Hingant décida de la reconstruire à ses frais.
En octobre 1581, Louis Hingant obtint de Henri III, « roi de France et de Pologne », le droit de faire « chacun an et à chacune veille de pardon et feste de sainct Anthoine au mois de juin en lad. issuë adjacente à lad. chappelle sainct Anthoine, avec droit d’y faire » bâtir des halles qui furent ruinées durant les guerres de la Ligue. Chapelle et halles étaient tenues « de Sa Majesté soulz led. fieff et chastellenie de Lannyon ».
Les archives de Kerduel contenaient de nombreuses pièces, allant de 1506 à 1745. Mais les Allemands ont tout bouleversé au château et il faudra attendre leur remise en ordre pour savoir si rien n’est disparu. On y peut imparfaitement suppléer grâce à quelques documents des Archives nationales et des Archives départementales des Côtes-du-Nord et de la Loire-Inférieure.
Malgré de nombreuses réparations à des dates indéterminées, la chapelle de 1526, qui contenait les armoiries des Kerduel [Note : De gueule à six annelets d'argent, 3, 2 et 1, au chef cousu de gueule, chargé de trois quintefeuilles d’argent] et des Hingant [Note : De sable à trois épées d'argent également hautes en pal, aux gardes d’or, les pointes fichées en bas], tombait de vétusté, quand fut décidée sa reconstruction au milieu du XIXème siècle. Construite sous la direction de l’ingénieur morlaisien Launay par « le tailleur de pierres » Yves Blonsard [Note : R. Couffon. Répertoire... p. 336], elle est de plan rectangulaire. Y figurent les armoiries des propriétaires du moment, Nicolas-Charles-Stanislas-Louis de Nompère, vicomte de Champagny, et Caroline-Joséphine-Marie-Françoise de la Fruglaye, héritière de Kerduel. C’est la chapelle funéraire de la famille de Champagny, « gracieux édifice dans le style gothique », qui, en raison de son emplacement, évoque pour nous, plus que le grand saint Antoine, les fastes légendaires du roi Arthur et, à une époque plus récente, l’activité d’un des principaux foyers de réévangélisation de la Basse-Bretagne.
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« Kerduel, entouré de bois magnifiques avec un parc très soigneusement entretenu est, a écrit Aurélien de Courson [Note : La Bretagne contemporaine, p. 67], une des habitations les plus agréables de la Bretagne ». Rien n’a changé depuis trois-quarts de siècle et, malgré les Allemands acharnés pour des fins stratégiques illusoires à mutiler nos beautés naturelles, il reste assez d’arbres dans le parc de Kerduel pour en conserver la magnificence.
D’après d’anciennes traditions [Note : Cf. de FRÉMINVILLE. Antiquités de Bretagne (Côtes-du-Nord, pp. 19 à 25). Est-il besoin d’ajouter que ces traditions ne reposent sur aucun fondement réel ?], c’est dans ces lieux traversés par un gai ruisseau, qui, après avoir musé, serpenté, gambadé, va se jeter dans la mer à Pontguennec, que le noble roi Arthur, infidèle au pays de ses ancêtres, aurait établi son château de Joyeuse-Garde. Il y aurait tenu la Table Ronde, aux honneurs de laquelle présidaient sa favorite Brangwen et la reine Gwen Arc’hant, jusqu’au jour où il fut ravi en l’île d’Agathon, par les charmes de la fée Morgwen. Enlisé dans les sables mouvants, il repose dans un tombeau qu’elle lui fit élever, d’où, il lui arrive, avec son autorisation, de sortir sous la forme d’un corbeau. Mais quand la paix et la concorde seront définitivement établies sur le monde, il reparaîtra à la lumière du jour revêtu de ses ornements royaux. Continue ton sommeil, ô noble roi Arthur, dans ton tombeau insulaire sans trop escompter un possible réveil.
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Des siècles passent. Kerduel est la propriété de Jean Hingant, comte de Kerisac, conseiller au Parlement de Bretagne, époux de Françoise de Becdelièvre. Il est de haute et rigide piété. Pourtant son ami le plus intime, un de ses collègues, Nicolas Saluden, comte de Trémaria, est un libertin. Le premier a un fils en bas-âge, Jean-Baptiste, né le 12 octobre 1641, le second, une fille un peu plus âgée, Corentine.
Quels étaient les devis des deux amis sur les bords de la Vilaine ou sous les ombrages de Kerduel, où M. de Trémaria ne manquait pas de s’arrêter quand il se rendait dans sa terre de Kerosan, en la paroisse de Cléder-Cap-Sizun, près de la pointe du Raz, ou quand il en revenait ? M. de Kerisac cherchait à convertir son ami. Mais, au lendemain de la Ligue, celui-ci avait beau jeu à lui opposer les vices de l’église, les querelles des théologiens et même la « perversité » des prêtres, reconnus et déplorés par les âmes les plus pieuses. Parce qu’il était incroyant, qu’on ne fasse pas de M. de Trémaria un homme de vie déréglée, assoiffé de jouissances. Il y avait aussi du sérieux chez ceux qui se trouvaient éloignés des pratiques religieuses [Note : Cf. Abbé FRANCE. Kerduel ou les Missionnaires au pays de Lannion].
Un double chagrin, la mort de son ami, puis celle de sa femme, orienta l’esprit du comte de Trémaria vers d’autres pensées. Il vendit sa charge, se retira à Kerosan, résolu d’achever son existence auprès de sa mère et de sa fille.
Le renouveau catholique, qui succède à toutes les grandes convulsions de l’histoire, ne pouvait manquer d’atteindre la Bretagne. Comme dans le reste de la France, il s’y développa des missions. Mais elles eurent leur caractère propre [Note : L. KERBIRIOU. Les Missions bretonnes. Histoire de leurs origines mystiques]. « François Régis, Vincent de Paul, héroïques, originaux comme tous les saints, a écrit l’abbé H. Bremond [Note : Histoire littéraire du sentiment religieux en France t. V, p. 83], paraissent presque tout modernes, ils nous étonneraient à peine si nous les rencontrions aujourd’hui. Que l’on prenne, par exemple, et qu’on lise du même trait la vie de Vincent de Paul par M. Maynard ou celle de François Régis par M. Vianey, d’autre part la vie de dom Michel Le Nobletz, par M. Le Gouvello, ou celle de Julien Maunoir, par le P. Séjourné. Si les dates n’étaient pas là, croirait-on que ces deux groupes de missionnaires appartiennent à la même époque, presque au même pays ? Le Nobletz et Maunoir sont plus jeunes de huit ou neuf siècles. Ils se meuvent dans le miracle avec autant d’aisance que saint Pol et saint Corentin ».
Et sans doute les procédés des missionnaires bretons furent-ils assez particuliers pour ne pas avoir rencontré toujours l’assentiment des évêques. C’est qu’ils ont affaire à une population retardataire dont il s’agit moins de gagner la conviction que de frapper l’imagination.
Mme de Trémaria douairière était d’une grande dévotion. Quand le Père Maunoir, à la tête d’une nombreuse troupe d’ecclésiastiques, vint diriger les missions de Douarnenez et de Plogoff, elle lui offrit l’hospitalité de Kerosan. Les conversations du jésuite, les exercices de la mission auxquels M. de Trémaria assista de plus en plus régulièrement, déterminèrent sa vocation.
Après avoir étudié la théologie à Paris, au séminaire des Missions étrangères, M. de Trémaria, sur les conseils d’un autre jésuite, le P. de Salleneuve, revint en Bretagne pour faire partie de la troupe évangélique du P. Maunoir. Il y remplaça celui-là même qui avait incité Maunoir à poursuivre la tâche de Michel Le Nobletz, le P. Bernard, mort en 1642, au cours de la mission de Pontcroix. Il débuta la veille de la saint Jean 1659 au pardon de la chapelle Saint-Hugeon, près de Cléden, où il confessa et prêcha en breton.
Les missionnaires du P. Maunoir ne s’étaient pas jusqu’alors éloignés du diocèse de Quimper alors que Michel Le Nobletz avait parcouru une notable portion de celui de Tréguier. L’évêque, Balthazar Grangier, désireux de reprendre cette tradition, avait ordonné à ses prêtres de seconder les missionnaires. Répondant à son appel, le P. Maunoir donna successivement des missions à Tréguier et au Yaudet, auxquelles prirent part, avec l’évêque, M. de Trémaria, le recteur de Servel, Le Gall de Kerdu, l’abbé Eno, docteur en Sorbonne, « la gloire de Ploulec’h » et l’abbé de Pontcallec [Note : R. P. Le Roux, S. J. Recueil des vertus et miracles du R. P. Maunoir, 1715. — Le P. Le Roux donne le récit de plusieurs des missions du P. Maunoir. Voici les dates de celles qui concernent le pays de Perros : Perros, 1642 ; Louannec, Tréguier, Trélévern, 1657 ; Perros, 1669 ; Pleumeur-Bodou, 1674]. Elles se prolongèrent de quinze jours à un mois.
Il est inutile de suivre l’abbé de Trémaria dans ses pérégrinations. Désigné en 1665 pour prendre part à la mission de Tonquédec qu’un des directeurs du séminaire des Missions étrangères, Vincent de Meur de Saint-André, organisait à ses frais, il résolut de s’y préparer au château de Kerduel. « Il y trouva jeune homme déjà parfait, écrit l’abbé France [Note : Kerduel..., p. 81], un enfant qu’il avait vu jadis au berceau ; c’était le fils de M. Hingant, Jean-Baptiste, héritier du nom et de la fortune de son excellent père », en même temps que de sa piété. Il était « un des plus riches et de plus aimables gentilshommes de la province ».
Les soucis évangéliques de M. de Trémaria n’avaient pas affaibli ses sentiments paternels. Sa fille Corentine ne pouvait avoir de meilleur époux que le fils de son ami. Par ses soins, le mariage se fit cette même année 1665.
Dans ce récit, je ne crois pas avoir trahi les développements de l’abbé France [Note : Kerduel... passim.], qui eut accès aux archives de Kerduel.
Mais n’a-t-il pas été un peu trop entraîné par son zèle à faire de la conversion de M. de Trémaria un récit un peu plus édifiant qu’il n’aurait convenu ? Sa chronologie même n’est-elle pas parfois en défaut ?
C’est ainsi qu’il fait de Corentine de Saluden de Trémaria l’aînée de Jean-Baptiste Hingant, le futur abbé de Kerisac. Or celui-ci est né le 12 octobre 1641 alors que M. de Trémaria n’épousa que le 10 janvier 1646, à Rennes, demoiselle Lucrèce Symon dame de la Varenne, fille d’un avocat en Parlement en même temps que secrétaire du roi en la chancellerie de Bretagne. C’est elle qui lui donna une fille.
Tandis que M. de Kerisac tint l’office de conseiller au Parlement du 31 décembre 1640 à sa mort survenue le 5 juillet 1650, M. de Trémaria ne conserva le sien qu’un an, du 21 novembre 1644 à la fin de 1645 ou au début de 1646. Cette période est d’ailleurs suffisante pour permettre l’établissement de relations amicales. Mais si, de 1646 à 1650, il lui arriva de venir à Kerduel, ce fut de propos délibéré et non pas en se rendant à Rennes ou en en revenant.
En outre, ce qu’omet l’abbé France, c’est qu’ayant perdu sa femme en 1649 ou 1650, après, et non avant, la vente de son office, M. de Trémaria épousa le 25 janvier 1651, à Quimper, demoiselle Marguerite Duval, dame de Kerangar veuve douairière d’Hervé Glémarec, sieur de Kergondar, juge criminel dans cette ville. Elle devait mourir dans la même année.
Il n’est pas douteux que la mort de M. de Kerisac, si vraiment l’amitié entre les deux conseillers était aussi intime que l’assure l’abbé France, suivie, à un an ou un peu plus d’intervalle de celle de sa seconde femme, a pu inciter M. de Trémaria à entrer dans les ordres. Par contre, je n’ai pas eu connaissance du moindre document authentique prouvant qu’il eût été un « libertin ».
L’abbé France dit qu’il étudia la théologie au Séminaire des Missions Etrangères. Peut-être a-t-il été influencé par les relations qui s’établirent plus tard entre lui et un des directeurs-fondateurs de cette récente création, l’abbé Vincent de Meur de Saint-André ? [Note : DU BOIS DE LA VILLERABEL. — Vincent de Meur, missionnaire breton... (Bull. Associat. Bret., 1885, pp. 27 à 128)]. M. Frédéric Saulnier [Note : Le Parlement de Bretagne (Jean Hingant, sieur de Kerisac, t. II, p. 502. — Nicolas de Saludem, sieur de Trémaria, t. II, pp. 796-797)], auquel j’ai emprunté les précisions précédentes, dit seulement qu’il étudia en dernier lieu au collège de Clermont, qu’il fut relevé de l’irrégularité canonique résultant de son second mariage par une bulle du pape Alexandre VII, du 29 octobre 1655, que, devenu prêtre, il songea à suivre le P. de Rhodes dans les missions étrangères, enfin qu’il se consacra aux missions de Basse-Bretagne.
Quant à sa mère, née Marguerite du Liscoët, j’ignore à quelle date elle mourut.
On me dira que ce sont là de petites chicanes. Sand doute ; mais elles permettent de présumer que l’entrée dans les ordres de M. de Trémaria put avoir été entraînée par une disposition naturelle de son esprit sans avoir recours à l’hypothèse — si c’est une hypothèse — d’une de ces conversions auxquelles le nouveau missionnaire allait donner tous ses soins.
Après avoir exprimé ces réserves, je reprends à peu près le récit de l’abbé France en le précisant à l’occasion, récit auquel on peut se fier désormais sans trop de réticences.
Après la mort de sa mère, M. de Trémaria abandonna Kerosan. Dans l’intervalle de ses missions, il habitait auprès de son gendre et de sa fille, à qui il avait remis toute sa fortune, à l'exception d’un « usufruit suffisant pour se subvenir » [Note : Il convient de rappeler que le recteur de Pleumeur-Bodou, Thépault de Rumelin, installé le 17 décembre 1614, avait fondé une mission à Pleumeur tous les douze ans].
Le château de Kerduel fut alors le principal centre d’évangélisation du diocèse de Tréguier. L’évêque Balthazar Grangier, Pierre de Loz, sieur de Kergouanton, fondateur de l'Hôtel-Dieu de Tréguier, et Kermeno de Plivern, l’un des fondateurs, avec M. de Trémaria, de celui de Lannion, y fréquentaient assidûment.
C’est en 1673, lors de la mission de Guingamp, au cours de laquelle il s’était beaucoup fatigué, que M. de Trémaria fut atteint de la maladie dont il devait mourir l’année suivante. Et ce fut à Kerduel (23 juin 1674), tandis que le P. Maunoir prêchait à Pleumeur-Bodou la mission qu’il l’avait prié d’organiser [Note : Abbé France. Kerduel..., p. 87].
Le château resta un centre d’action catholique. Les honneurs en étaient faits par M. et Mme de Kerisac, par leurs nièces Marie (alias Françoise), Péronnelle et Marie-Anne et par une de leurs tantes du côté maternel Mme de Crec’holsy, à qui fut attribué le nom de Kerosan. On y vit l’évêque de Dol [Note : Mathieu Thoreau, évêque de Dol de 1661 à 1692], en visite des enclaves foraines de son diocèse, on y vit encore Balthazar Grangier et le P. Maunoir.
On s’y consacrait aux œuvres de piété et de charité. On logeait les pèlerins dans la maison adjacente à la chapelle Saint-Antoine. Reliant le château à la chapelle Sainte-Anne, une galerien accueillait les pauvres qui y recevaient du pain, des soins et même le logement. On faisait des largesses aux églises [Note : Notamment celles de Pleumeur-Bodou et de Servel], à des chapelles, au séminaire de Tréguier. Il y régnait cette atmosphère religieuse que Verlaine s’est efforcé d’évoquer : "Sagesse d’un Louis Racine, je t’envie..." l’atmosphère qu’on dut respirer à Kerhingant et à Kergouanton, dans les paroisses voisines de Saint-Quay-Perros et de Trélévern.
En 1676, Mme de Kerisac fut frappée de mort subite. Balthazar Grangier [Note : Balthazar Grangier fut évêque de Tréguier de 1646 à 1679] accourut de Tréguier prodiguer ses consolations aux hôtes du château. Elisabeth de Kerosan entra chez les sœurs de la Miséricorde de Lannion ; Jean-Baptiste Hingant de Kerisac exprima le désir d’entrer dans les ordres. Après un an de séjour au séminaire de Tréguier, l’évêque lui conféra la prêtrise au mois d’octobre 1677.
L’abbé de Kerisac ne tarda pas à devenir un des principaux auxiliaires du P. Maunoir. Il débuta comme catéchiste. Mais il dut abandonner cette fonction à l’abbé de Pontcallec et se livrer à la prédication. On l’entendit à Quimper, à Saint-Brieuc, à Bréhat, à La Chèze, à Moncontour, à Locminé, à Lesneven, et enfin à Pontrieux où, pendant le sermon d’ouverture, il fut frappé du mal qui devait l’emporter le 14 janvier 1679. Il avait trente-sept ans.
Si son projet d’ouvrir à Saint-Brieuc un collège de jésuites échoua devant l’opposition du théologal, l’abbé de Kérisac parvint à fonder un couvent d’Ursulines à Lannion, à la suggestion de la Mère Louise Gays de Jésus, supérieure de celui de Tréguier. Il voulut que son corps fût inhumé dans le chœur de leur église.
Suivant ses dernières volontés, son cœur fut enfermé avec ceux de sa femme et de son beau-père dans une boîte de plomb recouverte d’argent. A la Révolution, la comtesse de Loz, dernière représentante des Hingant de Kérisac, put les enlever et les déposer derrière l’autel de la chapelle Sainte-Anne de Kerduel. En décembre 1806 ou janvier 1807, elle obtint l’autorisation de faire transférer le corps de l’abbé de Kerisac et ceux des membres de sa famille, inhumés postérieurement aux Ursulines, dans la chapelle Saint-Antoine où ils reposent désormais.
Simple note sur la chapelle Sainte-Anne de Kerduel.
La chapelle Sainte-Anne de Kerduel est peu ancienne. Gaultier du Mottay se contente de la citer. M. René Couffon [Note : Répertoire..., p. 336] parle de sa nef avec tribune à laquelle on accède par un escalier extérieur et de son chœur en rotonde. Il la date du XVIIème siècle. Il existe à l’intérieur une bonne statue ancienne de sainte Anne.
Pourtant les indications que m’a données M. le duc de Cadore contredisent partiellement ces assertions. Il pense que le sanctuaire actuel, restauré par ses grands-parents vers 1870, avait été, sauf erreur, construit vers 1809 par le comte et la comtesse de Loz. Il aurait été bénit par Mgr Caffarelli, évêque concordataire des Côtes-du-Nord.
Le registre paroissial est muet sur l’édifice. Il se borne à mentionner les privilèges concédés au clergé.
Il me paraît possible d’harmoniser les opinions de M. Couffon et de M. le duc de Cadore : la chapelle de 1809 a succédé à une chapelle du XVIIème siècle, avec remploi d’une partie des matériaux. L’abbé France, qui a compulsé les archives de Kerduel, après avoir rappelé que les pauvres avaient toujours accès au château, ajoute que « pour les héberger, M. de Kerisac fit construire une sorte de galerie [la] reliant à la chapelle Sainte-Anne qui en dépend » [Note : Kerduel... p. 99].
Je serais tenté d’attribuer la construction de ce sanctuaire au grand-père de l’abbé de Kerisac, Claude Hingant, sieur de Kerduel, qui l’aurait dédié à Sainte Anne en hommage à sa femme Anne de Leshildry (contrat de mariage du 10 mars 1611). Sinon, le constructeur en serait son fils Jean Hingant, comte de Kerisac, l’ami de M. de Trémaria. Au début du XVIIème siècle, la dévotion à sainte Anne connaissait en Bretagne un regain de popularité. On en voit une preuve dans les apparitions dont bénéficia Yves Nicolazic, l’humble cultivateur de Keranna [Note : Paroisse de Pluneret, entre Auray et Vannes], en 1624.
(Léon Dubreuil).
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