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L'ancienne église du Prieuré de la Trinité de Fougères

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Le plan de l’église de la Trinité de Fougères, dessiné en 1760 (Note : Ce plan et le procès-verbal d’expertise dressé le 1er mars 1760 sont conservés à la bibliothèque communale de Fougères), est le seul souvenir que nous possédions d’un édifice important. Le prieuré de la Trinité était une des nombreuses fondations monastiques des barons de Fougères qui, au XIème et au XIIème siècle, établirent les prieurés de Louvigné, de Saint-Sauveur-des-Landes et de la Trinité et l’abbaye de Rillé dans leur baronnie bretonne, l’abbaye de Savigny et le prieuré de Courtils dans leurs fiefs de Normandie et qui fondèrent ou restaurèrent le prieuré de Belington (diocèse de Lincoln), dans l’un des domaines donnés en Angleterre, à Main ou à Raoul de Fougères par Guillaume le Conquérant. La Trinité, Louvigné-du-Désert et Saint-Sauveur-des-Landes furent donnés à l’abbaye de Marmoutiers, qui jouit au XIème siècle d’une faveur toute particulière auprès des seigneurs bretons. Les chartes de fondation racontent avec un heureux luxe de détails les circonstances qui provoquèrent la fondation du prieuré et sa donation à l’abbaye tourangelle. Ces actes ayant été publiés [Note : Les actes originaux sont conservés aux Archives d’Ille-et-Vilaine, série H, fonds de la Trinité (une seule liasse) ; ils ont été en partie insérés dans les Preuves pour servir à l'Histoire de Dom Morice. Les documents négligés par le bénédictin et les passages qu’il avait malencontreusement omis ont été publiés par A. de la Borderie et P. Delabigne-Villeneuve, Chartes du prieuré de la Sainte-Trinité de Fougères dans le Bulletin archéologique de l'Association Bretonne, t. III (année 1851), p. 178-199, 236-250], on rappellera seulement ici qu’Adélaïde, veuve de Main II de Fougères, fit voeu de construire une église en l’honneur de la Sainte Trinité si son fils Raoul recouvrait la santé. Ses prières furent exaucées ; l’église, dont la construction était commencée, fut offerte à Barthélemy, abbé de Marmoutiers, qui l’accepta en même temps que des domaines importants situés à Fougères et à Hilduini Mansile ou Hudimesnil. Cette paroisse, située à moitié route entre Avranches et Coutances, faisait partie des domaines très importants que les barons de Fougères possédaient en Basse-Normandie et qui leur avaient été donnés, dit-on, par Guillaume le Conquérant en récompense de services rendus lors de la conquête d’Angleterre. L’origine d’une partie de la fortune normande de Raoul I était peut-être plus ancienne, mais il n’est pas douteux qu’il fut largement récompensé par le roi Guillaume, qu’il reçut notamment de belles terres en Angleterre (Note : On n’est pas d’accord sur le nom du baron de Fougères — Main II on son fils Raoul I — qui prit part à la conquête ; en tous cas, il est très vraisemblable que plusieurs des terres que Raoul I et ses descendants possédaient dans le Norfolk, le Devon, etc., provenaient d’un don du Conquérant. Mais il paraît douteux que le Duc lui ait donné en 1066 des terres en Normandie, comme l’ont dit tous les historiens de l'Avranchin et du pays fougerais : Guillaume le Conquérant dépouilla les Saxons, mais non pas ses vassaux et ses compagnons. Les terres normandes des Fougères étaient peut-être un héritage : on ne sait pas à quelle famille appartenait Adélaïde, femme de Main II ; il est possible aussi qu’elles leur aient été données par le duc de Normandie avant 1066. Ces terres se trouvaient dans trois groupes de paroisses : 1° dans le Mortainais (Savigny, etc.) ; 2° dans l'Avranchin (Courtils, Céaux, Chavoy, etc.) ; 3° au sud de Coutances (Hudimesnil, Gouville, Quettreville). Si l’on observe que dans le premier et le troisième groupe les terres du baron de Fougères étaient enchevêtrées au milieu de celles des comtes de Mortain, on est porté à supposer que l’une et l’autre fortune avait la même origine, c’est-à-dire les donations consécutives aux confiscations prononcées en 1048 au détriment de Guillaume Werlene, dernier comte de Mortain de la première race, et de ses partisans. Quelques-unes de ces terres étaient peut-être, au contraire, de conquête plus récente, car Raoul I put recueillir une partie des dépouilles du comte de Mortain et des vaincus de Tinchebray (1106). — Enfin des terres d'Angleterre, par exemple Belington, avaient été apportées en dot à Henri de Fougères par Olive de Penthièvre). Comme beaucoup de ses compagnons de conquête, comme Robert de Vitré, par exemple, qui fonda à la même époque le prieuré de Sainte-Croix, il procura à ses richessses nouvelles une certaine « respectabilité » en en donnant une petite partie à des établissements religieux. Aux libéralités inscrites dans l’acte primitif de fondation, le fondateur ou ses enfants en ajoutèrent d’autres ; ils offrirent des terres situées à Fougères, Vieuxvy, la Bâzouges, Sens, Romagne, Amanlis ; l’union du prieuré de Louvigné, vers le milieu du XIIème siècle, doubla la fortune du couvent. Mais les barons furent presque les seuls bienfaiteurs du couvent (Note : Encore leur générosité se ralentit-elle lorsque devenus très grands seigneurs, les barons de Fougères eurent fondés sur leurs terres deux abbayes, Savigny en 1112 et Rillé en 1143). Deux de leurs vassaux seulement, le fougerais Guillaume Pécaut et le normand Robert de Chantelou, suivirent leur exemple ; les autres ne montrèrent pas la même générosité qu’ils manifestèrent au XIIème siècle en faveur de Rillé et surtout de Savigny. Les habitants du pays étaient probablement animés de sentiments peu favorables à l’égard du prieuré. Les historiens du diocèse de Rennes et de la ville de Fougères ont longuement raconté les différends qui surgirent dès le XIIème siècle entre le curé de la paroisse Saint-Sulpice et les moines (Note : Bertin et Maupillé, Notice historique... sur Fougères, Rennes, 1846, in-8°, p. 155, 176. — Guillotin de Corson, Pouillé historique du diocèse de Rennes, t. II, p. 389. — Le Bouteiller, Histoire de Fougères, t. II et III. — A. de la Borderie, Chartes de la Trinité, p. 199, etc.) ; les quelques actes du chartrier qui subsistent pour les XVème, XVIème et XVIIème siècle attestent que les querelles ne cessèrent jamais complètement (Note : Archives d’Ille-et-Vilaine, série H, liasse de la Trinité. — Archives du presbytère de Saint-Sulpice). 

Les prieurés bénédictins qui avaient joué un rôle si considérable dans l'oeuvre de rénovation religieuse et sociale de la Bretagne au XIème et au XIIème siècle commencèrent à tomber en décadence au siècle suivant ; quelques moines habitaient encore à la Trinité au XIVème et même au XVIème siècle (Guillotin de Corson, Pouillé, t. II, p. 389-391). Mais, sous le règne de Louis XV, le prieuré n’existait plus que de nom ; les bâtiments conventuels tombaient en ruines et l’église même menaçait de s’écrouler. Nous verrons que pour échapper à l’obligation de la faire réparer, le prieur commendataire obtint en 1760 l’autorisation de faire abattre la nef ; le choeur eut le même sort en 1786. 

Les revenus du prieuré étaient cependant très importants, plus élevés que ceux de plusieurs abbayes bretonnes. Le 8 octobre 1789, le dernier prieur Hilarion-François de Chevigné, grand archidiacre de Nantes (Note : Nommé à la veille de la Révolution, H.-F. de Chevigné eut à peine le temps de prendre possession ; son nom ne figure pas sur la liste des prieurs donnée par Guillotin de Corson, Pouillé, T. II, p. 390-391), afferma pour neuf ans, à compter du 1er janvier 1790, à Jeanne Fortin, veuve Fouasse de la Bouquinière, de Louvigné, la plus grande partie du revenu temporel, consistant en dîmes à Louvigné, Hudimesnil et Amanlis, en rentes à lever à Monthorin en Louvigné (500 livres), à Malhaire en Laignelet, ou à recevoir du domaine du Roi, en un moulin à grain, un moulin à tan, un four banal et un pré. Le prix convenu était de 9.050 livres, qui n’étaient pas versés intégralement au prieur, car la fermière devait payer directement 500 l. au recteur de Saint-Sulpice, 250 l. au vicaire, 150 l. au chapelain de la Trinité, 230 l. à la mense abbatiale de Marmoutiers et les décimes. Le total de ces redevances atteignait 1.130 livres,. mais ces charges étaient en partie compensées par des profits ordinaires ou casuels non compris dans le bail : le greffe de la juridiction, les lods et ventes, les rentes féodales et enfin une modique rente de 12 boisseaux de grain et une livre en argent due par les religieuses de la Providence [Note : Archives d’Ille-et-Vilaine, série H, liasse de la Trinité. Le prieuré de Sainte-Croix de Vitré était mieux renté encore : il valait 9 à 12.000 livres (voir A. Rébillon, La situation économique du clergé à la veille de la Révolution dans les districts de Rennes, de Fougères et de Vitré. Rennes, 1913, in-8°, p. 437-438)]. Est-il besoin de dire que le prieur H.-F. de Chevigné ne put toucher une seule annuité de son revenu et que les événements obligèrent la fermière à invoquer la clause qui termine le bail : « Il a encore été convenu expressément que si la suppression des dîmes. s’effectue, ou qu’il arrive quelque autre éviction résultante des décrets de l'Assemblée Nationale sanctionnée par Sa Majesté, le présent bail sera résilié ».

L’église de la Trinité avait été bâtie par les barons de Fougères et les moines de Marmoutiers dans la seconde moitié du XIVème siècle. Il nous faut revenir en arrière pour raconter l’histoire de cet édifice dans la mesure où il est utile de la connaître pour comprendre l’intérêt du plan. 

L’acte de donation consenti par Adélaïde, veuve de Main II, et par son fils Raoul n’est pas daté. Mais il est certain qu’il fut passé entre 1064 et 1076, car il mentionne la présence de Barthélemy, abbé de Marmoutiers, de 1064 à 1084, et de Main, évêque de Rennes, de 1049 à 1076 [La Borderie, Chartes du prieuré, p. 184. — Le P. du Paz (cité par M. Le Bouteiller, Histoire de Fougères, t. II, p. 135), avait vu un nécrologe de Rillé, aujourd’hui perdu, qui mentionnait la mort de Main II au 9 septembre 1074. Si cette date est exacte, la donation faite par sa venue et la construction de l’église doivent être placées entre 1074 et 1076, — Nous ignorons pourquoi M. Guillotin de Corson, qui avait placé la mort de Main II à 1074 dans son Pouillé, (t. II, p. 434), l’a fixée à 1091 dans ses Grandes Seigneuries (p. 188)]. Cet acte nous apprend que l’église qui était commencée lors de la donation fut achevée avant 1076 puisqu’elle fut consacrée et les autels bénis par l’évêque Main, mort en cette année. Il est vrai qu’un acte passé entre 1084 et 1100 permettrait de penser que quelques travaux restaient à exécuter, car le baron donna aux moines le droit de prendre du bois dans la forêt ad construendam ecclesiam Sanctae Trinitatis et monachorum officina, mais il ne s’agit probablement, en ce qui concerne l’église, que de travaux d’entretien, car un troisième document, de même époque (Archives d’Ille-et-Vilaine, même liasse. — Le Borderie, Chartes du prieuré, p. 189, 194), règle le remboursement d’une somme avancée par les moines pour la construction en des termes qui paraissent prouver que l'oeuvre était terminée. 

En 1166, la baronnie de Fougères fut ravagée par l’armée d'Henri II d'Angleterre ; on pourrait se demander si l’église de la Trinité ne fut pas détruite en même temps que le château voisin, et si l’édifice qui subsista jusqu’en 1760 n’était pas une église reconstruite, comme le château, à la fin du XIIème siècle. Mais l’homogénéité de la construction, autant du moins qu’on en peut juger d’après le plan, ne permet pas de songer à une reconstruction partielle ; d’autre part, les documents du XIIème siècle relatifs au procès contre les curés de Saint-Sulpice ne font aucune mention de dommages subis par le prieuré. Les soldats d'Henri II épargnèrent les églises paroissiales (Le Bouteiller, Histoire de Fougères, t. II, p. 259) : ils respectèrent également la chapelle de la Trinité. 

Par ses dimensions, par ses excellentes proportions, cet édifice contrastait heureusement avec les églises du pays, avec celles du moins qui ont subsisté, plus ou moins intactes, jusqu’à nous : les églises des abbayes de Saint-Melaine de Rennes et de Saint-Sulpice-des-Bois, les églises paroissiales de Livré, de Saint-Sauveur-des-Landes, de Tremblay. Ainsi que le montre le plan, la Trinité, bâtie en forme de croix latine, comprenait une nef et deux collatéraux, un transept avec absidioles, un choeur entouré d’un déambulatoire sur lequel ouvraient trois chapelles rayonnantes. L’église avait, hors-oeuvre, du seuil de l’entrée jusqu’au fond de la chapelle absidiale, 152 pieds ou 50 m. 60 [Note : Nous donnons ces dimensions d’après le plan de 1760. D’après M. Le Bouteiller (Histoire de Fougères, t. II, p. 151), l’église aurait été beaucoup moins vaste : 82 pieds de long sur 47 de large. Ce sont les dimensions de la nef seulement, dans oeuvre, ou de ce qui resta de l’église après l’amputation de 1760. M. Guillotin de Corson (Pouillé, t. II, p. 390) lui donne 24 m. de long et 12 m. de large, soit à peu près, la longueur et la largeur du chœur seulement]. La nef, longue de 82 pieds (27 m. 33) et large de 47 (15 m. 66), en y comprenant les deux collatéraux, de 3 mètres chacun, comptait 6 arcades supportées par des colonnes ou par des piliers circulaires. Le faible diamètre des piliers et l’absence de contreforts le long des murs latéraux épais de 1 m. ½ (Note : Le plan de 1760 donne à la nef 47 p. de large hors œuvre ; le plan de 1786 lui en attribue 38 ; la différence est représentée par les murs) permettent d’affirmer que la nef n’était pas voûtée ; d’ailleurs les nefs voûtées étaient rares à cette époque. Il est probable que les deux bras du transept ne l’étaient pas non plus. Quatre gros piliers délimitaient la croisée du transept ; peut-être portaient-ils une voûte d’arrête ou plutôt des arcs doubleaux destinés à soutenir un clocheton ou une tour en charpente. Le transept comptait de l'Est à l'Ouest 62 pieds (23 mètres) ; sur chacun des bras, du côté de l'Est, était construite une absidiole. Cette disposition était courante au XIème siècle, mais la forme des deux absidioles était absolument insolite. Au lieu, d’être établies sur plan semi-circulaire ou sur plan rectangulaire, elles avaient la forme d’un quart de cercle continué, par un quart de rectangle. L’exécution de ce plan avait dû présenter des difficultés particulières et l'effet produit à l’intérieur de l’église était certainement mauvais ; l’architecte inconnu aurait-il tenté d’inventer un plan nouveau ? Nous serions plutôt portés à supposer que les absidioles de Fougères furent construites à l’origine sur un plan semi-circulaire et voûtées en cul de four comme à Livré, Notre-Dame-sur-l'Eau, Antrain, le Mont-Saint-Michel, mais que les murs souffrirent de l’humidité causée par l'égout de la toiture du choeur, que les voûtes s’écroulèrent, et qu’on les répara tant bien que mal en les transformant en appentis appuyés aux murs latéraux du sanctuaire. Cette disposition peu élégante les rendait plus vastes et donnait à chacune d’elles une longue paroi droite, avantage appréciable si elles furent transformées en sacristies comme il arriva dans beaucoup d’églises. Sept colonnes ou piliers semblables à ceux de la nef supportaient la voûte ou la charpente construite au-dessus du choeur. Chacune des chapelles rayonnantes, profondes de 14 pieds dans oeuvre, bâties le long du déambulatoire, et qui étaient, celles-là, semi-circulaires, étaient percées de trois fenêtres étroites. Les absidioles du transept, profondes de 6 pieds seulement, étaient éclairées par des fenêtres semblables ; celle du Nord en avait deux, mais celle du Sud, qui était en contact avec les bâtiments conventuels n’en possédait qu’une. Une large fenêtre ouverte dans le mur Nord du transept était probablement une modification de date peu ancienne. Beaucoup d’églises romanes possédaient des chapelles rayonnantes de dimensions analogues à celles de Fougères et pourvues de fenêtres de même genre. Les piliers ou les colonnes ou les piliers mono-cylindriques assez communs dans le Poitou, étaient très rares dans le Nord-Ouest de la France ; on en trouvait cependant autour du choeur à Notre-Dame-du-Pré du Mans, à Avesnières, dans la primitive cathédrale de Vannes, à Saint-Gildas-des-Bois, à Guérande et dans plusieurs églises de Normandie (Note : Cf. Enlart, Manuel d’archéologie français, Paris, 1902, in-8°, t. I, p. 309. — La chapelle Sainte-Marie du château de Fougères, détruite en 1166, avait des colonnes mono-cylindriques ; une de ces colonnes subsiste). 

Construite pour un simple prieuré, dans une ville qui venait à peine d’être fondée, cette église surprend par ses vastes dimensions. La longueur totale de l’édifice (50 m. 60) était égale ou supérieure à celle de plusieurs églises abbatiales bretonnes : Landévennec (51 m. 80), Saint-Gildas-des-Bois (50), Saint-Maurice de Carnoët (40), le Relec (39 mètres), Locmaria-Quimper (40 m. 40) [Note : Nous donnons les dimensions des églises du Finistère d’après le Livre d’or des églises de Bretagne de M. le chanoine Abgrall (Rennes, 1901, in-8°) — Quelques églises d’abbayes élevées au XIème et XIIème siècles en Haute-Bretagne ou dans les provinces voisines étaient beaucoup plus vastes : Fontaine-Daniel et Clermont avaient 60 mètres de long, Saint-Georges de Rennes 68 environ, le Mont-Saint-Michel 72. — La nef de Saint-Sauveur de Dinan (ancien prieuré de Saint-Jacut), dont le mur sud subsiste, avait 32 m. 33]. Aussi n’est-il pas surprenant que, en 1155, les barons de Fougères aient essayé de transférer dans ce monument le service paroissial qui était exercé dans l’église de Saint-Sulpice, fort exiguë à cette époque. Au commencement du XIIème siècle, les barons de Vitré établirent une paroisse dans la chapelle de leur prieuré de Sainte-Croix, mais, à Fougères, rien ne put vaincre la résistance des paroissiens très attachés à leur petite église de Saint-Sulpice ; ils continuèrent à s’entasser dans cet édifice incommode, malsain et qui était inondé l’hiver par les eaux du Nançon et des étangs voisins (Note : Sur l’histoire de l’église Saint-Sulpice, voir Le Bouteiller, Histoire de Fougères, t. II, p. 144-151, t. III, p. 41-52, 100-125, etc.). 

Le plan de la Trinité, si élégant qu’il puisse paraître pour un édifice du XIème siècle, ne constitue pas un anachronisme dans la série de nos églises. Il présente, en effet, une grande analogie avec celui de l’église abbatiale de Saint-Gildas-de-Rhuis, construite trente ou quarante ans plus tôt, et avec ceux de l’ancienne cathédrale de Vannes [Note : Un plan du choeur roman fut dressé peu de temps avant sa destruction (1770) ; ce précieux document a été publié par M. Le Mené dans l'Histoire du diocèse de Vannes, t. I, p. 225), de l’abbaye de Landévennec (Chanoine Abgrall, Livre d’or des églises de Bretagne, 19ème livraison), et de l’église paroissiale de Loctudy, bâties à la même époque. On possède de précieux renseignements sur l’histoire de la construction de Saint-Gildas-de-Rhuys ; vers 1008, l’abbé Geoffroy, voulant rebâtir son église, demanda un architecte à l’abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, Gauzlin, qui lui envoya le moine Félix. L’église fut consacrée le 30 septembre 1032 (Note : On trouvera les renseignements les plus complets sur l’histoire de Saint-Gildas-de-Rhuis et une minutieuse description du monument dans l’excellent ouvrage de M. Roger Grand, Mélanges d’archéologie bretonne, Nantes, p. 360-367, et Paris, 1921, in-8°, p. 95-117). Il est très vraisemblable que ce fut Saint-Gildas qui servit de modèle à l’évêque de Vannes, aux moines de Landévennec et aux paroissiens de Loctudy, mais rien n’autorise à penser qu'Adélaïde de Fougères et les moines de Marmoutiers aient songé à imiter l’église d’une abbaye assez obscure, située dans une région éloignée, avec laquelle le pays de Fougères n’avait aucune relation. L’église de Saint-Gildas fut construite par un moine qui avait appris en Touraine l’art de bâtir ; il dota l’abbaye vannetaise d’une église semblable à celle que les moines tourangeaux construisaient au Xème et au XIème siècle dans toute la vallée de la Loire, en Touraine, en Orléanais, dans le Maine et en Anjou. C’est aussi de Touraine, et vraisemblablement de Marmoutiers, que vînt l’architecte qui construisit sur le bord du Nançon une église de même plan, mais de dimensions moindres que celles de Saint-Martin de Tours, de la Couture, de Notre-Dame-du-Pré du Mans. A vrai dire, le plan de la Trinité n’a rien de commun avec un certain plan que l’on a longtemps donné comme particulier aux églises de l’école normande, et qu’un maître éminent, M. Lefèvre-Pontalis, juge caractéristique des constructions des bénédictins : « Le caractère essentiel d’un plan bénédictin consiste dans la longueur du chevet, flanqué de profondes absidioles qui s’ouvrent sur les croisillons et qui communiquent avec le choeur par une ou plusieurs arcades » (Note : Les plans des églises romanes bénédictines dans le Bulletin Monumental, t. LXXVI, année 1912, p. 439-485. — Des bénédictins de Touraine construisirent au Mans l’église de l’abbaye de la Couture ; quelques années plus tard, des moines de la Couture bâtirent dans leur prieuré de Laval l’église de le Trinité qui, dans son état primitif, était conforme au plan tourangeau). Mais M. Lefèvre-Pontalis a soin de faire observer que ce plan ne fut pas toujours suivi par les architectes de l’ordre. En fait, on n’en connaît pas d’autre spécimen en Bretagne qu’au prieuré de Saint-Martin Josselin. Par contre la province possédait plusieurs églises élevées sur un plan sensiblement différent, que l’on pourrait nommer le plan « monastique-tourangeau », et qui a été étudié dans un intéressant article de M. l'abbé Plat : La Touraine, berceau des églises romanes du Sud-Ouest (Bulletin Monumental, t. LXXVII, année 1913, p. 347-378). Aux noms cités plus haut (Saint-Gildas-de-Rhuis, Vannes, Landévennec, Loctudy), on doit ajouter celui de la Trinité de Fougères, peut-être celui de Saint-Georges de Rennes (Note : Cette église romane a été détruite pendant la Révolution ; un ancien dessin, malheureusement peu précis, montre que le choeur était entouré d’un déambulatoire, mais il ne semble pas qu’il y ait eu de chapelles rayonnantes), et ceux d’églises mancelles, mais peu éloignées de la frontière bretonne, par exemple la belle église d'Avenières. 

La diffusion en Bretagne de méthodes de construction usitées dans la vallée de la Loire s’explique par tout ce que nous savons de l’histoire monastique de cette époque : les abbayes de Marmoutiers, de Saint-Florent, de Saint-Serge et de Saint-Aubin d'Angers avaient en Bretagne des prieurés plus importants et des domaines plus vastes que les quelques abbayes, généralement très pauvres, fondées dans les limites du duché. Entre les moines de Marmoutiers et les barons de Fougères, les rapports étaient fréquents. Main II leur donna, vers 1040, les prieurés de Louvigné-du-Désert et de Saint-Sauveur-des-Landes ; à la même époque, il leur donna encore une maison dans la ville de Fougères et des droits éventuels sur l’église Sainte-Marie bâtie dans la cour même du château. La donation d'Adélaïde ne fut que la suite des libéralités de son mari ; pour trouver l’architecte capable de bâtir l’église qu’elle avait promise, il était impossible qu’elle ne songeât pas à s’adresser à Marmoutiers. Sous le pontificat de l’abbé Barthélemy (1064-1084) qui présida à la fondation du prieuré et qui vint assister à la consécration de l’église, l’abbaye fut très prospère ; quarante prieurés furent fondés pendant ces vingt ans ; les architectes ne manquaient pas dans une abbaye où régnait une si heureuse activité. Par malheur, rien ne subsiste des églises bâties en Bretagne au temps de l’abbé Barthélemy, à Sainte-Croix de Vitré, à Combourg, à Sougéal, à Donges, à Nort, à Sainte-Croix de Nantes, à Liré, à Machecoul. La chapelle de Sainte-Croix de Vitré, prieuré dont l’histoire présente beaucoup d’analogies avec celle de la Trinité, fut reconstruite en 1617, et cette seconde église fut elle-même renversée un siècle et demi plus tard ; l’église du prieuré de Notre-Dame de Donges a eu la même fin que celle de Fougères : en 1736, le prieur commendataire jugea que l’entretien était trop onéreux et se fit autoriser à le renverser (Note : A. de la Borderie, Inventaire analytique des titres des prieurés de Marmoutiers situés dans le diocèse de Nantes, p. 36, 59). Il serait intéressant de rechercher si les provinces moins pauvres en monuments romans que la Bretagne et si l'Angleterre [Note : En Angleterre, on ne rencontre de choeurs romans entourés par les collatéraux que dans les abbayes bénédictines (R. de Lasteyrie, L’architecture religieuse en France à l’époque romane, Paris, 1912, in-8°, p. 495)], qui fut plusieurs fois visitée par l’abbé Barthélemy, ont conservé des églises priorales construites sur le même plan qui fut adopté à Fougères. 

L’édifice, terminé entre 1064 et 1076, consacré par l’évêque Main de Rennes, subsista remarquablement intact jusqu’en 1760. C’était probablement un des plus intéressants spécimens de l’art architectural roman qui existât en Haute-Bretagne (Note : L’église bâtie dans la première moitié du XIème siècle par les moines de Marmoutiers dans leur prieuré de Béré, près de Châteaubriant, a été détruite, mais la belle église paroissiale qu’ils élevèrent peu après subsiste. Elle ne possède pas de collatéraux ni de déambulatoire). Mais cette église, abandonnée par ses propriétaires, les moines de Marmoutiers, et négligée par les prieurs commendataires, était en très mauvais état. Un devis énumérant les réparations indispensables et le plan dont nous donnons la reproduction furent dressés le 11 mars 1760 par l’architecte Louis Jamot dit Picard, architecte ou entrepreneur obscur, que la municipalité employait souvent pour diriger des travaux de voirie. Ce Jamot semblait destiné à détruire les vestiges du passé monumental de Fougères, car ce fut lui aussi qui, au mois de juin 1767, prépara la destruction des portes de l’enceinte fortifiée (Archives d'Ille-et-Vilaine, C. 379-381 et 2269). Le rapport de Jamot concluait à abattre la maison priorale parce qu’elle était inhabitée (Note : La maison priorale, telle qu’elle est figurée sur le plan de 1760, était un édifice peu important à trois fenêtres de façade. Des bâtiments conventuels avaient été détruits après le départ des derniers moines. Dans le corridor d’une maison de la rue du Nançon, n° 20, on voit une construction qui paraît remonter à l’époque gothique : sous une arcature se trouve une sorte d’auge peu profonde, à quelques centimètres au-dessus du sol. D’après certains archéologues, cet édicule serait un lavabo établi dans un bâtiment situé près de l’entrée du prieuré), le colombier parce qu’on n’y élevait plus de pigeons, le choeur de l’église parce qu’il était inutile et en mauvais état. La nef serait suffisante pour desservir les fondations lorsqu’elle aurait été close par un mur à l'Est, pourvue d’un autel et convenablement nettoyée ; les murs de l’enclos, les bâtiments du moulin de la Roche exigeaient des réparations importantes ; le total du devis atteignait 4.070 livres, dont 1.445 pour la mise en état de l’église réduite à la nef (Devis conservé à la bibliothèque de Fougères). Il semble que l’entretien du prieuré et de ses dépendances avait été complètement négligé pendant les dix années précédentes par le prieur commendataire (Note : Peut-être l’abbé de Goyon ne touchait-il pas tous les revenus du prieuré ; un grand nombre de bénéfices en commende étaient grevés de pensions qui en diminuaient sensiblement la valeur) François-Augustin de Goyon, archidiacre et vicaire général de Léon, aumônier de Mesdames de France. Les conclusions du rapport de Jamot furent acceptées par le prieur ; elles furent appuyées par le subdélégué, admises par l’intendant et enfin sanctionnées par le Roi. Le choeur fut sacrifié pour que le commendataire pût entretenir la nef. Cette façon d’entretenir les églises était en grande faveur auprès des commendataires ; la même liasse des archives de l'Intendance de Bretagne qui renferme le dossier de la Trinité (Note : Archives d'Ille-et-Vilaine, C. 1245. Au contraire, le chanoine Nouail, prieur commendataire de Saint-Malo de Dinan, fit reconstruire la chapelle que son prédécesseur, M. Dadonville, avait laissé tomber), renferme aussi les correspondances relatives à « l’amputation » des chapelles priorales de Saint-Nicolas de Ploërmel (1750), de Mauves (1760) et de Gahard (1781-1784). Le choeur fut abattu, mais la nef ne fut pas entretenue avec plus de soin que ne l’avait été l’église entière. Sa condamnation fut demandée en 1786 par le curé de Saint-Sulpice, François Le Sainthomme, et par le prieur qui avait succédé à l’abbé de Goyon, Jean-Ignace de Lordat, abbé commendataire de l’abbaye de Bardoux. La requête présentée par le curé à l’évêque de Rennes insistait sur les avantages qui résulteraient de la destruction d’un monument délabré et inutile [Note : Les lettres patentes de 1683 établissant l’hôpital général de Fougères obligeaient le prieur à verser une aumône annuelle de 71 livres ; en 1764, il n’en donnait plus que la moitié (Archives d'Ille-et-Vilaine, C. 1292) ; il n’est pas question de cette contribution dans le bail de 1789 cité plus haut] : on pourrait construire sur son emplacement une maison dans laquelle logeraient trente jeunes filles et agrandir ainsi l’utile établissement de la Providence fondé en 1776 par Mlle Pauline de la Belinaye de Vendel et dirigé depuis 1778 par les Soeurs de la Sagesse. Le couvent avait été bâti sur l’emplacement du prieuré afféagé par l’abbé de Goyon à Mlle de la Belinaye. L’utilité de cette fondation avait été contestée à l’origine par quelques habitants de Fougères, tout au moins par le subdélégué, M. Blanchouin de Villecourte, qui jugeait superflu d’ajouter un couvent aux établissements religieux que possédait la ville : trois maisons de filles, trois maisons d’hommes, une maison d’éducation et deux hôpitaux ; les services éminents que rendirent les Soeurs de la Sagesse en instruisant les petites filles pauvres et en secourant les malades modifièrent les sentiments des fougerais ; le subdélégué Villecourte fit amende honorable dès 1782 (Note : Le Roi approuva la fondation du couvent par lettres patentes données au mois d’octobre 1782 : Archives d'Ille-et-Vilaine, C. 1269). Les témoins (Note : Joachim Loiseleux, prêtre obîtier, Pierre Colin de Belair, Mathurin Colin de la Maisonneuve, François Vaudry et François Vallet de la Fromangère, anciens trésoriers, et Joseph Le Monnier, trésorier en fonction) entendus au cours de l’enquête canonique ouverte le 4 juillet 1786 au sujet du projet de destruction du choeur s’accordèrent à célébrer les mérites des religieuses, mais ils ne purent accorder les mêmes éloges aux bénédictins, car depuis un siècle et demi au moins on n’en avait pas vu à Fougères. Le même jour, l’entrepreneur Joseph Battais dressa le devis des réparations qui seraient indispensables si l’on voulait conserver l’édifice ; « cette église n’est pas décente pour y dire la messe », jugeait l’entrepreneur ; les enduits étaient en mauvais état ; l’autel était garni d’un mauvais gradin et de trois petites statues [Note : Le prieur Goyon n’avait pas exécuté le devis de 1760 qui spécifiait la construction d’un autel (évalué 480 l.) comprenant un retable orné de deux colonnes et d’un tableau] ; la charpente menaçait ruine : les frais de restauration étaient évalués à 4 693 livres, dont 600 pour la construction d’un autel. On préféra tout abattre, conformément à l’autorisation de l'Evêque et de l'Intendant (Archives d'Ille-et-Vilaine, série H, liasse de la Trinité). Toutefois, l'Evêque stipula qu’un petit oratoire serait bâti sur l’emplacement de l’ancienne église ; l’oratoire fut construit et il survécut à la Révolution, mais il a été complètement détruit par un incendie en 1821. Quelques années plus tard, mais dans une autre partie du couvent, les religieuses ont fait bâtir une chapelle. Son vocable seul, la Sainte Trinité, rappelle en ces lieux le prieuré fondé au XIème siècle par les barons de Fougères (H. Bourde de la Rogerie). 

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