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Le monastère Sainte-Claire de Dinan à la veille de sa disparition. |
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XV- LE MONASTÈRE A LA VEILLE DE SA DISPARITION.
Avant de relater la fin de ce monastère, qui disparut comme tant d’autres dans la tourmente révolutionnaire, on aimerait décrire l’aspect qu’il présentait en ces dernières années de son existence.
La chose est possible, grâce à quelques pièces d’archives et à quelques témoignages.
Le 7 mai 1791, les administrateurs du District de Dinan écrivirent au Département pour leur demander la permission de vendre un jardin de la Communauté, devenue désormais bien national.
Leur lettre décrit avec beaucoup d’exactitude l’enclos et les bâtiments [Note : Arch. des C.-du-N.]. Un plan annexé à cette lettre, et que nous reproduisons, permet de se rendre très bien compte du cadre où les religieuses vécurent environ 300 ans.
« La Communauté des Religieuses de Ste Claire à Dinan. dit cette lettre, forme un carré borné à l’Orient par la rue de Léon, au Nord par la rue de Ste Claire, à l’Occident par la place du Champ, au Midi en partie par une petite venelle qui conduit de la place du Champ au jardin pour lequel le Sr Michel a fait sa soumission, et au surplus par ce jardin, dont la porte d’entrée donne sur la rue de Léhon.
L’Eglise et la maison des Religieuses sont à peu près au milieu de cette enceinte, au Nord sont les logements des Confesseurs et des sœurs Converses, ayant issue sur la Rue Ste Claire, le surplus est entouré de murs de la plus haute élévation, et n’ayant aucune communication à l'extérieur.
Le jardin dont on demande l’acquisition joint au Nord le mur de clôture de la Communauté. Les murs qui le séparent de la rue de Léhon et des possessions du Sr de Brecey, sont des murs ordinaires de huit à neuf pieds de hauteur. Comme ce jardin n’a jusqu'icy servi que de Promenade aux Confesseurs (qui d’ailleurs ont un autre jardin, au devant de leur demeure, comme on peut le voir sur l’aperçu ci-joint) et qu’il est absolument séparé de la maison, nous l’avons regardé comme pouvant être aliéné, mais avant de le mettre en vente, nous attendrons votre décision ». Le plan joint à la lettre, montre que les divers bâtiments du monastère étaient fort bien distribués et parfaitement orientés.
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On remarquera peut-être non sans quelqu'étonnement, qu’aucune place n’est indiquée dans ce plan pour le cimetière. C’est que selon l’usage du temps, les donateurs et les religieuses étaient ensevelis dans l’église et dans le cloître.
L’obituaire de Dinan se termine (fol. 58, recto) par la mention du lieu où furent déposés les corps des religieuses qui moururent de 1632 à 1643. Ce texte n’est pas sans intérêt.
« Icy sont mis les rancs des corps du clouastre.
Premier, l’an 1632, fust an terrée
Seur Andrée Pinçon, la prochaine du pavé devers le chapitre.
1634 fust
anterrée seur Gillette Lezot en mesme ranc.
1636 Sœur Julienne Anne en mesme
ranc.
1637 Seur Perrine Piré en mesme ranc.
1638, Seur Claude Le
Gurieuc, vicquaire, qui est au mesme ranc la dernière du cotté de la chambre du
four près le fagotier sur le pavé [Note : Le décès de cette sœur est
indiqué dans l’obituaire à la date du 8 juillet 1635].
1638, fust anterrée Seur Jeanne
Charetier qui est entre Seur Claude Le Gurieuc vicquaire, et Seur Perrine Piré
en mesme ranc.
1638, Seur Christine Perraud qui est la prochaine du pavé
devers le crucifix. En mesme an, Seur Fransoyse Ropartz qui est auprès.
1640, Seur Janne Florio au mesme ranc, auprès de seur Bernardine Heurtault. Sœur
Jeanne de la Croix et sœur Marie de Ste Anne finissent le ranc.
1643, au
premier ranc est enterrée sœur Françoise de Vallois la seconde du ranc, d’autant
que la première place ne s’ouvre point, pour les causes raportées aux chroniques
de céans. Sœur Guillemette Morbihen la tierce, Sœur Louyse Ruffault la quarte,
sœur Janne Le Gac la cinquiesme, sœur Claire la sixiesme ».
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Quant à l’intérieur du monastère, L. Odorici nous en a donné une description qui paraît fortement enjolivée [Note : Recherches sur Dinan et ses environs. Dinan, 1857]. N’oublions pas qu’il écrivait une quarantaine d’années après sa disparition complète.
« A cette époque, écrit-il (au XVIIIème siècle), l’abbaye de Sainte-Claire de Dinan occupait tout l’espace compris entre la place Duguesclin et les rues de Léhon, de Sainte-Claire et de Sainte-Barbe, à l’exception de deux maisons voisines de cette dernière rue. Elle était entourée d’une muraille d’une élévation extraordinaire ; les édifices claustraux, dans le meilleur état possible, étaient considérables, et servaient d’asile à de nombreuses religieuses dont la piété était exemplaire.

L’église, éclairée par de beaux vitraux, représentant l'histoire de la fondation de l’ordre de Sainte-Claire, était ornée avec luxe et avec un goût exquis. Elle avait conservé religieusement, malgré les mauvais jours qui avaient pesé sur elle ses ornements, ses vases sacrés et ses reliquaires, véritables chefs-d’œuvre de ciselure, qu’elle devait à la piété de son fondateur, de la reine de France, sa fille, et de plusieurs autres princes. Les nombreux tableaux, dont quelques-uns étaient l’ouvrage d’excellents maîtres, les statues de marbre et d’albâtre [Note : L’église Saint-Sauveur de Dinan possède une belle vierge d’albâtre du XVIème siècle, qui provient peut-être du couvent de Sainte-Claire] qui décoraient cette église, étaient l’objet de l’admiration des artistes, et l’orgueil des saintes filles qui les possédaient.
La bibliothèque du monastère était nombreuse, et renfermait plusieurs manuscrits précieux ornés de belles miniatures, entre autres, ceux des ouvrages de Catherine Dolo, sa première abbesse.
Toutes ces richesses artistiques furent détruites ou dispersées lors de la suppression du monastère, et quelques vieillards seuls en ont conservé le souvenir ».
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Nous pouvons compléter cette description par des détails plus précis concernant le maître-autel de l’église, grâce au marché qui fut conclu à son sujet le 31 mars 1633 entre le maître sculpteur Adam Fourrel de Rennes et Macé Maingart, sieur de Saint-Guinou, agissant au nom des religieuses.
Celui-ci était, en effet, exécuteur testamentaire de sa sœur, Claude Maingart, devenue Sœur Marie de Ste-Anne au monastère de Dinan, et qui, en entrant au couvent, avait décidé d’offrir ce nouvel autel.
L’acte notarié, que nous allons reproduire, comporte une description minutieuse des travaux de sculpture et de dorure, et, en l’absence d’un dessin qui ferait bien mieux notre affaire, il permet de se rendre compte de l’importance qui fut donnée à cette imposante menuiserie.
Devant nous soubz-signants Nottaires gardenottes et tabellions Royaux et héréditaires établis a dinan, ont comparu en leurs personnes :
Noble homme Macé maingart, sieur de Sainct guinou, exécuteur du testament de sœur claude maingart, sa sœur, a présent Religieuse professe au convent de Saincte Claire de cette ville, et depuis sa profession appellée Sœur Marie Maingart de Ste Anne, faisant aussy et stipulant pour la Rde Mere abbesse et autres Religieuses dudict convent, demeurant en sa maison, en cette dicte ville d’une part.
Et Adam fourrel, maitre sculpteur, demeurant lez [Note : Près de] la rue haulte, faux bourg de Rennes, paroisse de St germain dudict Rennes, d’autre part.
Entre lesquelles parties et ausdicts noms a esté faict marché et convention comme ensuit,
par lequel marché, ledict fourrel doibt, a promis et s’est obligé sur tout le sien présent et futur, faire a ses fraiz, bien et deüement dans le jour et feste de la Nativité St Jean baptiste, en lan que lon contera mil six centz trante et quatre, un autel dans le chœur de l’église dudict convent, au lieu ou est a présent le grand autel, avec le tabernacle, figures, marches, plafondz, pieds destal, colomnes, basses, chapiteaux, pillastres, larquitrave [Note : L’architrave], frizes, corniches, ausuelles, frontons, carrée de tableau, gradins, de la matière, estoffe, haulteur, laize [Note : Largeur], espaisseur, sculpture, longueur, avec les dorures, coulleurs, fueillages, enrichissements, et au nombre rapporté en certennes articles signez et arrestez entre le Reverend pere frere Jean Bréard, Docteur en théologie, Religieux de lordre de sainct françois, premier pere de province, visitteur desdictes Religieuses, et ledict fourrel, en datte du disseptiesme jour du présent mois de mars, desquelz articles est demeuré aultant a chacune desdictes parties, signez desdicts bréard et fourrel, pour y avoir recours lors que besoing sera.
Outre ce que dessus, fera ledict fourrel deux écussons, aux deux bouts des piedz-destal mentionnez au quatriesme desdicts articles, iceulx écussons armoyez des armes des maingarts, avec les coulleurs selon le blason, qui est d’or a un chesne de Sinople, une face ou fesse de gueule chargé de deux glands d’argend pendans dudict chesne.
Lesquelz écussons seront sur cartouche et Roulleaux, avec un cordon de sainct françois autour desdicts écussons.
Le tout en Relief et doré, et le fondz de blanc bruny.
Pour faire le tout de laquelle besogne, ledict fourrel fournire de tous matériaux et choses requises.
Pour tout quoy sallaires et vacations, a esté convenu de prix entre parties, a la somme de neuf centz livres tournois.
A valloir sur laquelle somme de neuf centz livres, a esté présentement payé audict fourrel par les mains de noble homme maistre Jullien Maingart, sieur du buat, advocat en la Cour, frère dudict sieur de St Guynou et de ladicte sœur Marie aussy présente, la somme de trois centz livres tournois, aux especes de pièces de saize solz, et autre monnoyé. De laquelle dicte somme de trois centz livres, ledict Fourrel s’est tenu et tient a content et bien payé, et en a quitté et quitte ledict sieur de St Guynou et ledict sieur du buat acceptans.
Et pour le regard du surplus montant la somme de six centz livres, ledict sieur du buat doibt, a promis et s’est obligé sur toute le sien présent et futtur, le poyer audict fourrel acceptant a deux termes par moitié : scavoir, la somme de trois centz livres a my œuvre, et le surplus, qui est autre et pareille somme de trois centz livres, a la perfection de lœuvre, et apres avoir ledict fourrel rendu son renable, ainsi que dict est cy dessus, et aux fins desdits articles et du grifonnement demeuré audict fourrel, signé et chiffré des parties, avec le dessain.
Et est entendu et accordé entre parties, que les colomnes mentionnées au cinquesme des articles, seront : scavoir, les deux du dehors de fueillages de vigne, avecque grappes de raisins, et les deux proches du tableau, de fueillages de chesne avecque leurs glandz, et au surplus dorées et enrichies, comme est porté ausdicts articles.
Et a ce que dessus faire executer et accomplir, seront lesdicts fourrel et ledict sieur du Buat, en cas de deffault, contraints par execution et prompte vente de leurs biens meubles, la part qu’ilz seront trouvez comme gages, tous jugez, saizie, criée et vente de leurs immeubles suivant l’ordonnance, arrest et hostage de leurs personnes, le tenir pour tout sommez et requis en prison fermée, comme pour deniers Royaux, l’une voye n’empeschant l’autre, grée, juré, obligé, renoncé, condampné par serment, tenu par nostre cour de dinan avec submission y jurée et prorogation de jurisdiction a l’ordinaire d'icelle et neantmoins Induces.
Faict a dinan chez Cohue nottaire, avec les signes desdicts sieur de St Guynou et du buat, et celuy dudict fourrel, chacun pour son regard, le trante et uniesme jour de mars avant midy. mil six centz trante et trois.
Et c’est sans comprendre au prix du présent marché, la somme de douze livres, que ledict sieur du Buat a cy devant payée audict fourrel, tant pour son voyage et retardement en cette ville, que pour ledict griffonnement.
La scede est demeurée vers moy, dit Cohue. (Signé) : Cohue, not. Royal.
Cet acte est accompagné des articles suivants qui fixent le détail des travaux que le sculpteur devait exécuter.
ARTICLES DU RETABLE QUI DOIBT ESTRE FAICT EN LEGLISE DES RDES RELIGIEUSES DE STE CLAIRE DE DINAN.
1. Et premier, deux marches de longueur, de la longueur de l'église, de laize de quatorze poulcées.
2. Secondement, unt plat fonds de longueur de ouict piedz, qui est la longueur de l’autel, et de laize de trois piedz et demy, faict d’assemblage et de bon bois de chesne.
3. Deux demy piedz d’estal aux costez de la masse d’autel, de hauteur de quatre piedz, et faisant pour la laize, y compris la moullure, dix pieds.
4. Le pied d’estal qui portera les deux colomnes a chaque bout de l’autel, aura de hauteur un pied, dix poulcées. Au mittan des deux pieds destal sera faict un écusson tel qu’il sera question de faire, et au relief des moullures des deux piedz d’estal seront dorée et de blanc bruny.
5. Quattres colomnes torses, avec les basses et chapiteaux composite de haulter de sept piedz. Lesdictes basses au relief dorées, et les fueillages desdictes colomnes seront pareillement dorées aussy les fueillages desdicts chapiteaux, et aux reliefs desdicts roulleaux et aussy aux reliefs desdictes tables des chapiteaux seront pareillement dorées, et les fonds desdictes colomnes seront de blanc bruny, et au derrière des fueillages des chapiteaux pareillement de blanc bruny.
6. Les pilastres derrière les colomnes seront en forme, avec leurs basses et chapiteaux, et enrichy de fueillages et autres choses accompagnant lesdictes colomnes, fors que lesdicts pilastres seront droicts.
7. L’arquitrave avec ses retours, les hauts des moullures, seront doréz, le fond de blanc bruny.
8. La frize du mittan, les fueillages seront doréz et le fond de blanc bruny. Les frizes sur lesdictes colomnes, il y aura un chérubin a chasque, peints sur relief et les aisles dorées, et le fond de blanc bruny.
9. Pour la corniche avec ses retours, la moullure touchant la frize sera dorée, les dans de vieillors aux reliefs seront dorés et le fond rouge, les ausuelles aux reliefs seront dorés, les consolles de dessoubs la face, de blanc bruny, le moullure supérieure de la corniche pareillement dorée.
10. Les frontons ou sont posée les deux anges accompagneront la corniche en mesme doreure et moullure ; pour les deux anges, seront de grandeur de deux piedz et demy depuis le siège accompaignant en proportion desdicts fronteaux.
11. Et aussy larc ou est un dieu le pere a my relief, sera en mesme largeur de la quarrée du tableau ; et le superfices de ladicte besogne dudict grifonnement ou est posé un nom de Jésus, sera en pareille étoffé comme le reste : et les deux anges seront peintes en couleur dorés et esmaillée bien et a propos, selon leur habits ; et le dieu le pere en pareil peint et enrichy avecque les nuages au mieux que faire se pourra. La quarrée du tableau de haulteur des colomnes du retable, et de laize cinq piedz ; la moullure touchant sa toille sera dorée, et le fonds noir.
12. La tabernacle sera posé sur le premier gradin, qui sera de largeur, comprenant ses deux ailles, de trois pieds.
Et le premier corps sera de haulteur du pied d’estail du retable. Et le second corps du tabernacle, comprenant le daume et lanterne, sera de hauteur de deux piedz. Et contant tout le tabernacle en toute sa haulteur qui est ensemble trois piedz ouict poulces. Et aux deux cottez du Tabernacle, sera posé deux petits gradins touchant le pied d’estal dudict retable, et aussy touchant les ailles du tabernacle. Le tabernacle sera doré, le tout d’or bruny, fors les nisses [Note : Niches] d’azur au derrière des figures dudict tabernacle. Dans le tabernacle, y aura quatre figures, l’une un Sauveur a la porte, tenant un globe en donnant la bénédiction ; un autre Résurrection sur le haut du tabernacle ; l’aultre un sainct François, et l’autre une saincte claire, peintes et dorées et esmaillées selon leurs habits.
13. Les colomnes du tabernacle au premier corps, il y en aura ouict. Le tiers du bas de la colomne sera enrichies de fueilles de Liere, et les deux autres tiers calleves [Note : Cannelées], avec le chapitre, et basse avec leurs piedz d’estal et le corps dessus avec des pilastres en leurs Reigles.
14. Et pour les gradins, seront taillez et dorez et le fonds d’azur.
Articles qui doibvent entrer dans le marché de l’autel de saincte claire de dinan, que maistre adam fourel doibt faire pour le prix dont les parties sont d’accord, desquelz articles ont convenu les soubz-signez ce jour dixseptiesme mars mil six centz trante trois ».
Les sœurs furent si contentes de ce nouveau maître-autel à la mode de l’époque, que trois ans plus tard, le 12 janvier 1636, elles commandèrent deux autres autels de même style à un autre sculpteur, maître Bernard Dupont, de Rennes.
La lettre suivante nous donne des indications sur les dorures des retables, et sur la date à laquelle ils devaient être mis en place.
« Ma R. Mère,
Après vous avoir présanté mes très humbles
Recommandations, la présente est pour vous assurer que j’ay receu un milier
d’or, qu’il vous a pieu m’envoyer, lequel est bon, mais le prix est un peu
excessif.
J’en auray en cette ville d’aussy bon à trante deux livres le milier, comme celuy que m’avez envoyé.
C’est pourquoy je vous prie de m’envoyer ou me faire délivrer entre mains la somme de cent livres, pour achapter de l’or en cette ville, car j’auray meilleur marché d’un escu par chacun milier, qu’en votre ville de Dinan.
D’ailleurs je vous prie d’envoyer des chartiers pour charoyer vos deux Retables, le quinziesme jour du mois de may, afin que nous ayons du temps pour poser lesdictz Retables auparavant le jour du Sainct Sacrement.
Espérant donc que ne manquerez à m’envoyer ladicte somme pour avoir des estoffes pour parachever vostre ouvrage, nous continuerons tousiours à travailler après.
Et demeureray éternellement, ma R. mère, vostre très obéissant serviteur. Bernard Dupont. De Rennes, le 30e jour d’avril 1636 ».
(Maurice Mesnard).
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