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LES CHOUANS AU PONT-DE-BUIS EN 1795.

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LES CHOUANS AU PONT-DE-BUIS EN 1795.

Le 16 juin 1795 ou, comme on disait alors, le 28 prairial an III de la République française une et indivisible, il arriva une aventure bien désagréable à René-Marie Le Soueff, honnête habitant de Châteauneuf-du-Faou, cette bourgade cornouaillaise si pittoresquement assise dans l’abrupte vallée de l’Aulne, entre Carhaix et Châteaulin. Le Soueff s’était rendu de bon matin à la foire de Roudouallec, sur les confins du Morbihan, pour s’informer du prix des bêtes. Là, on lui dit qu’il trouverait peut-être à acheter des chevaux à la ferme du ci-devant château de Kersalaün, dans la paroisse de Leuhan, où avait existé jusqu’à la Révolution une station de haras. Notre homme connaissait le fermier du lieu, un nommé Floch, et, sans désemparer, il profita du conseil.

Kersalaün, aujourd’hui presque entièrement démoli, était une élégante maison du temps de Louis XV, élevée d’un unique étage sous de grands toits brisés qu’ajouraient des lucarnes rondes avec son balcon central dont la balustrade de fer forgé encadrait de volutes les armoiries de la famille Euzénou. Elle se dressait entre un grand étang retenu par une digue remparée de pierres de taille, et la rivière naissante de l’Odet, au pied des sauvages montagnes de Laz. Le château se trouvait alors dans la main de la Nation comme appartenant au vieux marquis de Kersalaün et à ses fils, émigrés ou insurgés. M. Euzénou de Kersalaün, ancien conseiller au Parlement de Bretagne, « jurisconsulte austère et savant, dévoué et fidèle au Roi, mais défenseur passionné des privilèges et des droits de la province, était, écrit M. Pocquet, le type de ces vieux magistrats bretons qui semblaient, quand ils siégeaient sur les fleurs de lys, dans les salles armoriées du Palais, la personnification vivante de la justice ». Il avait été embastillé en 1765 avec La Chalotais, puis exilé au Mans. Quand il était revenu en Bretagne, partout on l’avait accueilli, à Quimper surtout, en vrai triomphateur, avec des transports de joie et de reconnaissance. Plus tard, il put mesurer combien est instable la faveur populaire. En 1789, cette même ville de Quimper, qui l’avait tant applaudi, le chassait en l’injuriant, en le menaçant de mort, et l’obligeait à fuir son bel hôtel du Quai pour se réfugier dans ses bois du Cosquer. En 1792, laissant ses fils émigrer sans lui, il alla se perdre à Paris au milieu de la foule anonyme, croyant devoir y être plus en sûreté qu’au fond de sa campagne bretonne. Arrêté pourtant en 1793, traduit devant le comité de sa section, il déclara être un ancien conseiller au ci-devant Parlement de Rennes. Ennuyé d’avoir à en écrire si long, le greffier se borna à griffonner : « Kersalaün, homme de plume » ; et le marquis dut à cette paresse du scribe d’être considéré comme un vieux bureaucrate inoffensif, de garder ainsi sa tête sur ses épaules, et de mourir presque centenaire en 1819, après avoir vu revenir les Bourbons.

Le château était donc, en 1795, abandonné et désert ; il avait cependant mauvaise réputation, et les gens du pays, surtout les « patriotes », s’en tenaient prudemment à distance. On disait que parfois, la nuit, ses hautes fenêtres s’éclairaient de lueurs furtives, qu’on voyait rôder des ombres sous les futaies du parc, et qu’il s’y tenait de mystérieux conciliabules ; que plus d’une fois, des dragons partis de Carhaix vinrent — inutilement d’ailleurs — pour surprendre et disperser. On avait même cru reconnaître un des fils du marquis, pourtant émigré en Angleterre. Si Le Soueff savait tout cela, il ne s’en souciait guère. Il entra sans crainte, suivit la majestueuse avenue, et prenait à droite vers la ferme, lorsque soudain il se trouva nez à nez avec quatre individus de rude mine, armés de fusils et de pistolets. Interloqué, il allait tourner les talons et gagner au large, mais il n’en eut pas le temps. Saisi vigoureusement au collet et aux bras, il fut poussé dans la cour du château et comprit aussitôt qu’il venait de tomber aux mains des chouans, de ces terribles chouans qui désolaient le Morbihan et les Côtes-du-Nord, dont on racontait avec effroi les équipées sanglantes et qu’on redoutait si fort dans le Finistère, mais que jusqu’alors nul n’avait vu franchir les limites du département. Il y avait là, les uns sommeillant allongés à l’ombre sur les dalles de pierre, les autres accroupis par groupes et causant à voix basse, de cinq à six cents hommes, solides gaillards à l’air déterminé et farouche, portant barbe et crinière longues, le fusil à deux coups en bandoulière ou le pistolet passé dans une ceinture bariolée, alertes et dégagés sous leur courte veste, leur gilet largement ouvert et leur pantalon de toile blanche. Presque tous portaient ce costume du pays de Baud, complété par un vaste chapeau de feutre noir. Ceux qui avaient empoigné Le Soueff le conduisirent dans un angle où il y avait déjà deux prisonniers, une paysanne hagarde singulièrement travestie en homme, et un particulier qui lui dit être le greffier de la commune du Saint.

C’est ainsi que le brave citadin de Châteauneuf-du-Faou se trouva mêlé, bien malgré lui, au fameux raid des chouans de Lantivy-Kerveno et de Leissègues-Rozaven sur la poudrerie du Pont-de-Buis en Saint-Ségal, à l’une des plus audacieuses expéditions des guerres de l’Ouest. Les insurgés du Morbihan, les gars de Tinténiac et de Cadoudal manquaient de munitions pour seconder les émigrés qui allaient bientôt (le 25 juin) débarquer dans la baie de Quiberon. Leurs chefs tinrent conseil : « Eh bien, dit Lantivy-Kerveno, puisque nous n’avons pas de poudre, je m’offre à aller en chercher là où il y en a ! ». Et, sur les indications de Cadoudal, qui, en revenant des prisons de Brest, avait remarqué le moulin à poudre du Pont-de-Buis établi dans le ravin de la Doufine, sur la route de Châteaulin à Landerneau, il organisa à l’instant son opération, qu’il sut mener avec une décision admirable, une rapidité surprenante, jusqu’au plus complet succès. A la tête de six cents hommes résolus, Lantivy pénétra, par Le Faouët et Gourin, dans le Finistère, au matin du 16 juin. Il était accompagné de Leissègues-Rozaven de Kersalaün fils, du chevalier de Kerstrat, des deux Keroullas et de trois prêtres insermentés qui, eux, ne portaient pas de fusils, mais des bâtons. Tous cheminaient à pied — et beaucoup pieds nus — sauf M. de Lantivy, qui marchait à cheval en avant de la colonne, précédé par un ou deux guides du pays.

Le Soueff n’eut pas le loisir de méditer longuement sur son aventure, car presque aussitôt les chouans se relevèrent, se formèrent en troupe et quittèrent Kersalaün. On le fit suivre l’arrière-garde avec le greffier du Saint. Quant à la femme déguisée en homme, elle paraissait connaître à fond la région et n’avait rien des allures d’une captive. On passa l’Odet au Pont-Orven, et, coupant à mi-hauteur, à travers les landiers tout rutilants de genêts fleuris, la pente des Montagnes Noires, on déboucha bientôt au bourg de Trégourez, derrière le chevet de la vieille église au porche curieusement couvert en coupole. Effrayés, les habitants se terrèrent chez eux ou s’enfuirent. La halte ne fut pas longue, le temps seulement de fouiller quelques maisons signalées par les guides comme étant celles d’amis de la Révolution. Ne trouvant pas ceux-ci, qui s’étaient esquivés prudemment dès la première alerte, les chouans s’en consolèrent en brisant leur mobilier et en raflant leurs armes.

On se remit en route pour Edern, à deux lieues dans l’ouest de Trégourez. Le chemin, mal frayé, bossué de gros cailloux, labouré d’ornières où la boue hivernale achevait seulement de sécher, gravissait en zigzaguant une suite de collines vertes et solitaires au revers de chacune desquelles il fallait s’enfoncer dans d’humides dépressions baignées d'eaux courantes. Peu d’habitants ; quelques maisons sombres bâties en lames schisteuses, deux ou trois moulins tictacquant au creux de leur étroit vallon. On salua sur son versant boisé la chapelle de Guellevain et, dans son enclos moussu, celle de Notre-Dame du Niver ; puis, par Kennadoret, on gagna le beau sanctuaire de Notre-Dame de Lannien, vaste et monumental, dans son agreste et paisible paysage, comme l’église de quelque gros bourg. A cinq heures, les chouans arrivaient près d'Edern, au manoir de la Boixière, que cent vingt ans plus tôt, lors de la Révolte du Papier Timbré, les « Bonnets Rouges » avaient pillé et en partie incendié. Au moulin, ils emmenèrent le fils du meunier, Laurent Sizun, et le firent marcher avec eux pour les conduire. MM. de Kersalaün, de Kerstrat et quelques autres survinrent avant le gros de la troupe sur la place d’Edern. Ils y trouvèrent l’instituteur Le Prédour, père d’un administrateur du Finistère qui avait été guillotiné à Brest sous la Terreur, lors de l’affreuse hécatombe de l’administration départementale exigée par les Jacobins. Un de ses fils devait devenir vice-amiral. Le vieux Le Prédour passait pour un ardent dénonciateur de prêtres réfractaires et de suspects. Il eut l’imprudence, en voyant surgir ces inquiétants voyageurs, de leur demander leur passeport. — « Je vais te le montrer », répliqua Kersalaün en lui fendant le visage d’un coup de sabre, tandis que Kerstrat lui tirait à bout portant une balle qui l'étendit expirant à terre. On scia l’Arbre de la Liberté, on mit à sac les logis des « patriotes », puis l’on gagna le village tout voisin de Briec.

Il y avait à Briec un curé assermenté nommé Goraguer. Sans la moindre défiance, le prêtre se promenait justement ce jour-là, après son dîner, sur la route d’Edern, lorsque les chouans apparurent. il fut saisi. « Conduis-nous chez toi, lui ordonnèrent les chefs, et recommande ton âme à Dieu ». Il les mena au presbytère, leur donna toutes ses clefs, et dit à sa servante : « Prenez mes vêtements et ma soutane, car bientôt c’en sera fait de moi ». Puis il redescendit dans la cour, suivi des deux hommes qui l’accompagnaient. Alors la servante terrifiée entendit un coup de fusil et un grand cri. Quand elle se hasarda à sortir, après le départ des meurtriers, elle trouva son maître mort, la tête traversée d’une balle et un coup de sabre au travers du ventre.

Les chouans comptaient quelques amis à Briec, entre autres Darcillon, de Kerennou et Le Ster de Coatcain, qui les rejoignirent au bourg et se mirent à leur disposition, tant pour leur désigner les maisons républicaines, où l’on se fournit sans scrupules de victuailles et de menu butin, que pour leur procurer gratuitement de la nourriture chez diverses personnes disposées à secourir plus ou moins ouvertement les défenseurs du trône et de l’autel. Le repas terminé, la colonne reprit sa marche, Lantivy et Leissègues voulant profiter de l’interminable crépuscule afin de gagner le plus possible de temps et de terrain. Aux portes de Briec, l’on tomba sur la grand'route de Quimper à Morlaix, et, par erreur, on descendit quelque peu dans le sud, vers Quimper. Mais la bonne direction fut vite reprise, et l’on fit encore une lieue et demie en tirant droit au nord, vers les Montagnes Noires et la rivière d’Aulne, au milieu de garennes mélancoliques et de maigres cultures que dominaient vers l’ouest les crêtes hérissées d’Ilijour. Les hommes fatigués allaient pesamment, piétinant dans la poussière, suivant à la file les banquettes gazonnées qui bordaient la vieille voie gallo-romaine. A cette heure déjà tardive, le chemin était quasi-désert, et, si l’on rencontra quelques piétons, une ou deux charrettes gagnant Gouézec ou Pleyben, on les laissa passer sans adjoindre aucun nouveau prisonnier aux deux pauvres diables qui traînaient la jambe à l’arrière-garde, en se demandant jusqu’où les chouans comptaient ainsi les mener.

Enfin, la tour de Notre-Dame des Fontaines perça sur la droite un massif touffu de verdure. Quel bon repos allait offrir l’herbe frissonnante de l’enclos sacré aux membres las des pérégrineurs ! Et comme on se pressa avidement autour des trois sources légendaires et de leur bassin à édicule où dormait une eau si froide et si limpide ! Un campement s’organisa dans le cimetière, autour des vénérables murailles moussues de la chapelle, de l’imposant calvaire sculpté dont les statues, renversées et décapitées par les Bleus, gisaient çà et là. Des sentinelles furent posées aux angles de l’enclos de granit tout disposé pour la défense avec son mur bas à chaperon et son banc où poser le genou des tireurs, et la troupe s’endormit au pied des chênes, sous le doux ciel printanier et l’impassible clignotement des étoiles qui voyaient, à l’autre bout de la Bretagne, les noces tragiques de Boishardy trahi et tué cette nuit-là même près de Moncontour, au moment d’épouser Joséphine de Kercadio.

Dès la prime aurore, les chouans étaient de nouveau sur pied. La journée allait être rude, peut-être sanglante, certainement décisive. Mais, avant de franchir l’Aulne, il y avait, au bourg de Gouézec, une exécution à accomplir. Vers les quatre heures du matin, le maire de la commune, René Breut, voyait entrer dans sa cour seize hommes armés qu’il ne connaissait point. — « N’aie pas peur, lui dit l’un d’eux, qui paraissait être « un Monsieur ». Es-tu patriote ? — Oui, répondit-il. — Oui, comme Charrette ! corrigea en riant un des compagnons du chef. — Tu es le maire de Gouézec ? — Oui. — Ne crains rien : nous ne te ferons pas de mal. Sers-nous seulement à manger, et verse un bon picotin d’avoine à mon cheval. As-tu déjà vu des émigrés ? — Non. — A présent tu en vois ». Et Lantivy pénétra dans la maison après avoir posé trois sentinelles aux issues. Le pauvre maire, ahuri, se hâta de faire apporter sur la table toutes les provisions du logis, pain, beurre, lard, lait et cidre. Les chouans engloutirent tout. — « Vas-tu à la messe des curés jureurs ? demanda Lantivy à son hôte. — Oui. — Cela ne vaut rien. N’y va plus ». Puis il réclama le fusil de René Breut, et après examen : « Il est bon, je le garde ». Et il lui remit en échange une mauvaise pétoire. Un autre chouan exigea une chemise ; un troisième prit le maire à part et essaya de le « taper » de vingt écus en argent. Breut assurant qu’il n’avait que des assignats, son emprunteur les refusa et sortit en maugréant.

Une fois restaurés, les seize hommes gagnèrent le bourg, en dessein de fusiller le curé constitutionnel, Yves David. Un malheureux hasard voulut que ce dernier sortît de son presbytère, une bouteille à la main, au moment même où les chouans paraissaient. Prenant cette troupe pour une bande de vulgaires voleurs, il essaya de les amadouer en leur offrant de boire du vin qu’il venait d’acheter. Mais on le fit monter dans sa chambre, donner son argent, livrer ses clefs, puis on lui tira à bout portant un coup de fusil. L’infortuné eut la force de saisir un crucifix et de se jeter dans l’escalier, où il alla rouler au bas des marches, sur le seuil, en vomissant son sang. Le maire l’y trouva mort, une heure plus tard, au milieu de ses meubles éventrés et de ses effets dispersés. Les habitants du bourg, saisis de terreur, s’étaient enfuis. Les chouans prirent le cheval de leur victime et s’en furent rejoindre leurs camarades, qui les attendaient à Pont-Coblanc, sur l’Aulne.

Au lieu de poursuivre vers Pleyben, la colonne s’engagea, vers la gauche, dans le dur chemin rocailleux qui escaladait de biais la montagne de Ster-Aon, en menant, à deux lieues de là, par Tréziguidy, Le Moustoir et Coatiliger, au bourg de Saint-Ségal. L’étape était pénible sous le soleil qui brûlait ces grandes croupes nues, et la compensation d’une vue splendide sur la vallée de l’Aulne, parée de tous les prestiges du printemps breton, et dont Cambry disait qu’il n’en connaissait point de plus agrestes et de plus variées, ne comptait guère pour ces gars sauvages, qui marchaient taciturnes, en « chapettant », les yeux fixés sur les cailloux du chemin. A midi seulement, ils parvinrent à Saint-Ségal. Là, selon leur habitude, ils allèrent droit au presbytère, où le curé constitutionnel Guillou déjeunait en toute quiétude avec l’instituteur de Cast. On les empoigna, on les traîna sur la place, où les chouans sciaient déjà l’Arbre de la Liberté, et on les fit mettre à genoux pour les fusiller. Mais un jeune homme de la bande ayant déclaré que l'instituteur n’avait dénoncé personne et ne méritait pas la mort, on le relâcha en lui enjoignant de déguerpir promptement. Après avoir assassiné le curé, on fouilla sa maison, on prit son calice et son argent, et l’on pilla quelques maisons de patriotes. Pendant ce temps, les chefs déjeunaient chez Henri Vigouroux, où ils dévorèrent toutes les victuailles, et ils ordonnèrent à Yves Milin et à Louis Vigouroux de les suivre au Pont-de-Buis, avec chacun un cheval et des sacs, pour enlever de la poudre.

On approchait du but de l’expédition, et il fallait prévoir une certaine résistance de la part des soldats — qui pouvaient être nombreux — de garde à la poudrerie. Celle-ci se trouve à près d’une lieue au nord-ouest de Saint-Ségal, dans le vallon profond de la Douffine.

Aujourd’hui, et surtout depuis la guerre, elle est devenue un énorme établissement, mais alors ce n’était qu’une médiocre manufacture où travaillaient une centaine d’ouvriers et que surveillaient seulement quinze ou vingt vétérans, force jugée très suffisante dans ce tranquille pays. Nul au Pont-de-Buis, du commissaire des poudres au dernier manœuvre, ne se doutait de l’orage qui allait fondre sur l'établissement. Aussi, la brusque fusillade des tirailleurs que Lantivy avait lancés à travers les taillis escarpés qui dominent la poudrerie y jeta-t-elle une vraie panique. Désorientés, les vétérans rendirent leurs armes sans combattre. M. de Lantivy entra, le pistolet au poing, dans la maison du commissaire et lui offrit la vie sauve s’il voulait livrer les clefs des magasins. L’autre obéit, ne pouvant mieux faire.

Les chouans s’emprarèrent de toute la poudre qu’il purent porter sur leurs épaules ou placer sur le dos des chevaux, soit 1.800 livres en caisses et 5.000 livres environ en sacs. Ce qui restait, 12 ou 13.000 livres, fut précipité dans le canal du moulin, ainsi que les ustensiles de fabrication.

A quatre heures de l’après-midi, fiers de leur bon tour et de sa merveilleuse réussite à quelques lieues de Brest, le grand arsenal de la République en Bretagne, les gars étaient de retour à Saint-Ségal. Lantivy et Leissègues réquisitionnèrent trois charrettes chez Henri Vigoureux, avec les chevaux nécessaires, et le stock de poudre y fut entassé. Il s’agissait à présent de regagner au plus vite le Morbihan ; comme l’alarme devait être donnée dans toute la région au sud de l’Aulne, depuis Le Faouët jusqu’à Châteaulin, il fallait choisir un nouveau chemin et un itinéraire qui dérobât le convoi à la poursuite immanquable des Bleus. Les chefs avaient arrêté leur plan d’avance. Sans perdre un moment, on prit la route du Cloître et de Plonévez-du-Faou, qui courait droit de l’ouest à l’est, sur une haute échine ventueuse et désertique, semée de rares hameaux épars et dominant au sud un inextricable réseau de vallons, tandis que vers le nord, le Mont-Saint-Michel de Brasparts bombait au loin sa coupole violâtre. Alors surtout, par ce mauvais chemin infréquenté, on pouvait marcher longtemps sans rencontrer âme qui vive.

Il y a cinq lieues de Saint-Ségal à Plonévez-du-Faou. A cause des charrettes lourdement chargées, à cause des précautions à prendre, les chouans ne mirent pas moins de sept heures à accomplir cette longue étape. Ils marchaient en silence ; on ne devait parler qu’à voix basse ; des éclaireurs précédaient la colonne, qui s’informaient si l’on n’avait pas vu de soldats, et guettaient à chaque carrefour. Près du Cloître, un paysan leur dit qu’une troupe de Bleus venait de passer cinq minutes plus tôt. Cela suffit pour que les chouans échappassent. A minuit, harassés, mais contents, ils entraient dans le bourg de Plounévez-du-Faou. Là, ils étaient en pays ami. Les habitants y détestaient la Révolution qui ne s’était manifestée à eux que par des vexations et des razzias à main armée, et, dès 1793, le district de Carhaix signalait leur commune à la vindicte officielle comme « la plus scélérate et la plus à craindre du département ». En 1794, deux gendarmes y ayant arrêté un prêtre réfractaire, M. Cévaer, de Pleyben, une bande de paysans munis de bâtons et de fourches leur arracha leur prisonnier et les roua si brutalement de coups qu’ils faillirent en perdre la vie. Les gens du bourg accueillirent donc les gars de Lantivy en frères. Le pain, les crêpes, le beurre, sortirent aussitôt des huches ; le cidre coula en abondance ; les granges s’ouvrirent pour offrir une litière moelleuse au sommeil des chouans. Naturellement, on jeta bas l’Arbre de la Liberté, et, si l’on ne fusilla pas le curé Jégouic, c’est que celui-ci, menacé de mort et abreuvé d’avanies, avait pris le sage parti, depuis plus d’un an, d’abandonner ses ouailles récalcitrantes.

Lantivy laissa bien reposer ses hommes. Ce n’est qu’à huit heures du matin, le 18 juin, qu’il donna le signal du départ. Il s’agissait de gagner Landeleau, à une lieue et demie au sud-ouest, et de faire vite, car déjà sans doute la garnison de Carhaix, alertée vers la fin de la nuit par des patriotes, devait s’être mise en campagne. On marcha dans le même ordre, les trois charrettes au milieu de la colonne, les éclaireurs en avant. Le prisonnier Le Soueff avait profité de l’obscurité pour s’échapper et prendre à grands pas la direction de son home, où nous ne le suivrons pas. On traversa d’immenses landes solitaires, quelques coulées débordées de taillis, des paysages d’un charme sévère, auquel les insurgés se montraient probablement insensibles. Entre 10 et 11 heures, ils débouchaient dans la rue en pente du bourg de Landeleau, perché à 120 mètres au-dessus des gorges de l’Aulne. Le curé constitutionnel Le Briz reçut leur première visite ; on peut croire qu’il n’était pas noté comme un trop mauvais diable, car on l’épargna, du moins provisoirement, en se bornant à rafler son linge, son calice, son argent, ses provisions. S’érigeant en vengeur de la morale, Lantivy reprocha au jureur de vivre dans le désordre avec sa domestique, et décida de les emmener tous deux pour prendre à leur égard le temps de la réflexion. Comme le curé se prétendait très médiocre marcheur, on lui fit enfourcher la monture de son défunt confrère de Gouézec. « Si vous devez me tuer, dit-il, autant vaut que ce soit à pied qu’à cheval. — Nous verrons cela plus tard », lui répondit-on, et on l’entraîna.

Au pied de la montagne qui porte Landeleau, le convoi franchit l’Aulne au Pontrifen, puis, rasant le château et les futaies de Pratuloc’h, s’engagea sur la route de Saint-Hernin. Deux heures plus tard, des officiers républicains, venus de Carhaix, apparurent à Landeleau. Une femme leur dit : « Les chouans viennent de passer ici. Ils ont pris par Pontrifen. Poursuivez-les et vous les rejoindrez sûrement ». Mais, peu soucieux de se frotter aux redoutables gars du Morbihan, les officiers répondirent qu’ils avaient ordre de se rendre à Châteauneuf, du côté opposé, et, leurs soldats survenus, ils s’en allèrent à leur tête, perdant ainsi l’unique occasion qui se fût offerte de reprendre la poudre enlevée au Pont-de-Buis. L’ordre allégué par eux était d’ailleurs réel ; on croyait à Carhaix comme à Quimperlé et à Quimper, que les chouans retourneraient par la même route du Faouët, qu’ils avaient suivie le 16, afin de gagner la forêt de Pontcallec, et l’on dirigeait en conséquence dans cette fausse direction toutes les troupes disponibles. Elles devaient s’épuiser pendant trois ou quatre jours en inutiles battues.

Pendant ce temps, les chouans poursuivaient sans encombre leur voyage. Ils approchaient de Carhaix et devaient redoubler de précautions. Quelques centaines de mètres avant la colonne, Lantivy faisait marcher une dizaine de paysans munis de faucilles et autres paisibles instruments aratoires, chargés de lancer sur les fausses pistes les patrouilles ennemies qu’ils pouvaient éventuellement rencontrer. A Saint-Hernin, on fit halte et l’on mangea. On délibéra aussi s’il fallait fusiller le curé Le Briz ; mais l’ancien recteur insermenté, caché dans sa paroisse et venu saluer les chefs chouans, intercéda pour l’intrus et lui obtint, sinon la liberté, du moins la vie sauve. On relâcha Jean Le Bihan, de Saint-Ségal, qu’on avait emmené pour conduire une des charrettes, en le gratifiant de quelques écus, plus une liasse épaisse de faux assignats. A 3 heures, la marche fut reprise. A 5 heures, les chouans étaient à Motreff. Ils s’arrêtèrent chez Louis Le Guillemot, officier municipal, firent fête à ses provisions de lard, de pain et de crêpes, puis continuèrent par les avenues du manoir de Brunolo, repaire intermittent des bandes de l’abbé du Bot et de Bonaventure. Apprenant alors que Carhaix était dégarni des troupes lancées à leur poursuite, Lantivy et ses amis agitèrent un moment la question de marcher sur cette ville et de la livrer au pillage. C’eût été un magnifique couronnement à l’audacieux coup de main qu’ils venaient de réussir ; mais les gens prudents du conseil firent observer que l’objectif de l’expédition, l'enlèvement des poudres, étant atteint, il serait bien hasardeux de compromettre ce beau résultat en se lançant dans une nouvelle aventure qui pourrait mal finir. Son avis fut demandé au curé Le Briz ; il détourna fortement les chefs d’attaquer Carhaix. On suivit ce conseil, et l'on quitta le Finistère pour arriver dans la nuit au château de Kerlouët en Plévin, puis au château de Trégarantec en Mellionnec, imposant édifice cerné de bois impénétrables, où les chouans de la région avaient l’une de leurs meilleures places d’armes, et dans les vastes caves voûtées duquel on déposa en sûreté le précieux butin si hardiment conquis.

L’expédition était terminée. Enchantés de sa pleine réussite, Lantivy et les siens se montrèrent généreux en relâchant, sans prolonger davantage ses angoisses, le curé Le Briz et sa fidèle servante. Dans leur hâte de rentrer chez eux, ceux-ci n’attendirent pas le jour pour reprendre la route de Landeleau, s’égarèrent, pataugèrent dans les marais et s’estimèrent heureux de trouver une cabane isolée où on leur offrit un gîte. Milin et Vigouroux, réquisitionnés à Saint-Ségal pour la conduite des charrettes, furent également laissés libres de s’en retourner, nantis, comme leur camarade Le Bihan, de trois ou quatre écus et de faux assignats à s’en gonfler toutes les poches.

La poudre du Pont-de-Buis fut répartie entre les divisions qui avaient coopéré à l’entreprise. Femmes, enfants, vieillards, tous les non-combattants se mirent à la besogne pour convertir ce trésor en cartouches. On tira le parchemin des archives seigneuriales non encore brûlées, le plomb de la toiture des églises et des châteaux. Ce sont ces cartouches qu’employaient les gars de Tinténiac, de Cadoudal et de Lantivy, dans les combats qui suivirent le funeste débarquement de Quiberon. Mais ce dernier chef ne survécut guère plus d’un mois à son raid intrépide. Enfermé dans la fatale presqu’île, grièvement blessé à l’attaque du 16 juillet, il fut fait prisonnier et fusillé à Auray le 16 thermidor. Le chevalier de Kerstrat devait tomber plus tard, à Brest, sous les balles d’un feu de peloton. Kersalaün a survécu, semble-t-il, et faisait sous la Restauration figure de paisible châtelain. J’ignore ce qu’il advint de Leissègues-Rozaven. Quant aux deux Keroullas, qui combattirent le 17 juillet à Coëtlogon et vinrent tomber à Tinténiac, l’un d’eux au moins a laissé, dans les communes du Juch et de Plogonnec, une postérité nombreuse, aujourd’hui mêlée à la classe paysanne, mais dans l’ensemble fière encore de son chevaleresque nom et fidèle gardienne des traditions qui s’y rattachent.

(Louis Guennec - 1937).

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