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LE CHEVALIER DESROCHES, GOUVERNEUR DES ILES DE FRANCE ET BOURBON.

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LE CHEVALIER DESROCHES, GOUVERNEUR DES ILES DE FRANCE ET BOURBON.

On raconte que Sylvestre Budes, le grand condottière breton du XIVème siècle, assiégeait une place d’Italie. Un de ses lieutenants lui faisait remarquer les difficultés de l’entreprise: site escarpé, hauteur des murailles, force de la citadelle. Il en concluait que la ville était imprenable et qu’on perdrait son temps à la vouloir réduire. Sylvestre Budes se contenta de demander à ce trembleur : « Le soleil y entre-t-il ? »« Certes », répondit l’autre. — « Eh bien ! si le soleil y entre, pourquoi mes Bretons n’y entreraient-ils pas ? ».

Cette anecdote, que Georges d’Esparbès a utilisée en la rajeunissant dans l’un des morceaux les mieux venus de sa Guerre en dentelles, revient invinciblement à l’esprit lorsqu’on lit les deux admirables études que l'éminent archiviste d’Ille-et-Vilaine, M. Bourde de La Rogerie, a publiées dans les Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, sous le titre : Les Bretons aux îles de France et de Bourbon (Maurice et la Réunion) au XVIIème et au XVIIIème siècles. L’histoire de la colonisation française, sur tous les rivages de l’ancien et du nouveau monde, qu’éclaire l’Héol celtique, est pleine des noms de nos compatriotes. N’est-ce pas le moine breton Brandan qui a inauguré, en compagnie de son fidèle élève Malo et de 72 disciples, l’ère des entreprises d’outre-mer, lorsqu’il fouilla en vain l'Atlantique pour y découvrir l’île merveilleuse d’Antilla, et qu’il finit, croit-on, par atterrir au Labrador ?.

Les pêcheurs bretons et normands fréquentaient le banc de Terre-Neuve plusieurs années avant que Christophe Colomb abordât aux îles Bahamas. Puis ce furent les établissements de Jacques Cartier et de ses Malouins aux rives du Saint-Laurent, du marquis de la Roche (né à Plouzévédé), sur la côte acadienne, de René de Goulaine et d’autres huguenots bretons dans la Caroline, des Léonards et des Malouins au Brésil. Ces derniers, toujours épris de navigations hasardeuses et d’aventures lointaines, tentèrent, dès le règne d’Henri IV, de nouer des relations directes avec les Moluques et les îles à épices, fondèrent la Compagnie de Guinée, furent parmi les premiers qui fréquentèrent les ports de l'Indo-Chine et de la Chine. La création à Lorient de la Compagnie des Indes orienta vers l’Asie un grand nombre de jeunes gens vannetais et cornouaillais aux courageuses ambitions.

Dans l’Hindoustan, Dupleix — né à Landrecies, mais élevé à Morlaix, puis élève du collège de Quimper — groupa autour de lui quelques Bretons dont l’un, Jacques Desnos de Kerjean, de Brest, était à la fois son neveu et son meilleur lieutenant. A la Guyane, au Kourou, aux Malouines, en Louisiane, tentèrent de s’implanter, sans toujours y réussir, de vaillants fils de la vieille Armorique. C’est le pilote Kerlaziou qui a reconnu le cours du Mississipi ; c’est le Quimpérois Louis Billoar de Kerlérec qui fut le dernier gouverneur de la Nouvelle-Orléans. Parmi les émigrants partis de Nantes qu’il y reçut figuraient un jeune gentilhomme angevin, René du Tremblier, et la demoiselle Frogat, dite Quentin, sa maîtresse. L’abbé Prévost a immortalisé ce couple obscur en le rebaptisant des noms du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut.

Après avoir tracé, dans son magistral avant-propos, un rapide tableau d’ensemble de notre histoire coloniale et rappelé le rôle considérable que marins, soldats, marchands, cultivateurs, missionnaires bretons ont joué dans la découverte, la conquête et la mise en valeur des terres lointaines qui furent ou qui sont encore des colonies de la France, M. Bourde de La Rogerie concentre son attention sur le groupe des Mascareignes, c’est-à-dire Madagascar, Bourbon et l’Ile-de-France, et sur ceux de nos compatriotes qui, très nombreux, s’y établirent.

Je passerai rapidement sur les premiers essais de colonisation à Madagascar, où les Malouins apparurent dès 1602 en dessein de ravir aux Hollandais le monopole du commerce des épices, me bornant à saluer le nom d’un des meilleurs officiers de la Compagnie de l’Orient, le Saint-Politain Kersaint-Gilly de Kergadiou, né au manoir de Kersaliou en 1612, et qui devait succomber, en 1666, au terrible climat de Fort-Dauphin, après une vie périlleuse de combats sur mer et d’expéditions au delà du tropique.

Notons aussi un autre capitaine de la Compagnie, le sieur du Goascaër, qui commandait l’Ours en 1655. Des Malgaches amenés en France par les navires qui allaient trafiquer dans leur île natale sont baptisés à Plœmeur, à Port-Louis, à Quimper, où le sénéchal Bernard Crouézé est parrain, à la cathédrale, en 1671, d’un indigène qui déclare « qu’il ne peut bonnement dire le nom de son père et de sa mère, attendu qu’il est de Madagascar, pays étranger et fort éloigné, et qu’il est venu en France fort jeune, en sorte qu’il a même oublié sa langue maternelle ».

 

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Je passe aussi sur le massacre des colons français de Fort-Dauphin, en 1674, dont l’une des survivantes, Françoise Châtelain, réfugiée à Bourbon, y fut mariée trois fois et compte parmi ses descendants le poète Parny et la grande illustration littéraire de la Réunion, Leconte de Lisle ; et sur la singulière histoire du P. Hyacinthe, de Quimper, religieux capucin appartenant à la famille de Kerguélen, de ses démêlés avec le gouverneur de l’Ile Bourbon, Habert de Vauboulon, qu’il finit par renverser pour prendre sa place, ce qui devait attirer à l’intrigant religieux une condamnation à la prison perpétuelle, commuée par l’intendant de Rennes en un internement au couvent des Capucins d'Hennebont.

Je dois me borner à renvoyer les lecteurs aux pages si intéressantes, si riches en détails inédits, que M. Bourde de La Rogerie a consacrées à l’organisation et à la mise en valeur des îles sœurs, dont le service religieux fut confié aux Récollets bretons de Cuburien, près de Morlaix, puis aux Lazaristes, qui corrigèrent, écrit un vieux voyageur, « ces peuples auparavant féroces, de l’ivrognerie et de la brutalité, mais sans pouvoir ôter aux femmes le tendre penchant qu’elles ont à la galanterie, la chaleur du climat prévalant à toutes leurs exhortations ».

De très curieux passages sont extraits des récits de navigateurs malouins, tels que Gollet de la Merveille, qui admira à Bourbon, en 1709, des femmes aussi blanches, aussi élégamment parées que des Parisiennes, sauf qu’elles marchaient pieds nus; tels que Le Gentil de La Barbinais, qui publia, en 1725-27, le Voyage autour du Monde, qu’il avait mis quatre ans à accomplir. Il fut frappé, lui aussi, du dédain que les jolies créoles de Mascarin professaient pour les produits de l’art des cordonniers : « C’est une chose assez plaisante, remarque-t-il, de voir une jeune fille en robe de damas marcher pieds nus au travers des bois ».

Mais il y a dans son ouvrage, qui mériterait d’être davantage connu, des remarques moins frivoles, et il s’extasie en de longues pages admiratives sur les productions de l’île : riz, tabac, blé, canne à sucre dont on tire une liqueur enivrante dite le frangorin, bananes, ananas, sans parler des tortues de mer, des sangliers et des cabris que les habitants prenaient à la course, des perroquets et des chauves-souris comestibles, surtout des grives d’un goût exquis, grasses à lard, si confiantes qu’elles venaient souvent se poser sur le bras du chasseur. Orangers, citronniers, goyaviers, bananiers abondaient et le vent emportait très loin en mer leur suave parfum. Les habitants étaient doux, tranquilles et laborieux. Le climat était fort sain; on y parvenait à une extrême vieillesse. Bref, un vrai paradis terrestre, nonobstant les tornades et les nègres marrons.

 

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Cet Eden, six Bretons l’ont administré de 1702 à 1772. Le premier, Antoine Boucher-Desforges, était né à Brest ou aux environs, vers 1679, d’un père parisien et d’une mère flamande. Il succéda d’abord dans l’importante fonction de garde-magasin de la Compagnie des Indes à un autre fonctionnaire dont le nom, René Le Pontho, décèle l’origine basse-bretonne. Le plus célèbre de ces gouverneurs est Bertrand Mahé de la Bourdonnais, dont l’énergique administration perfectionna splendidement l’œuvre méritoire de ses devanciers, mais qui se heurta dans l’Inde à un rival également autoritaire et violent, Dupleix et subit, en 1746, la même disgrâce qui devait frapper quelques années plus tard son ennemi juré.

Bien des Bretons arrivèrent de son temps à la colonie. Il en vint de Brest, de Quimper, de Morlaix, d’Arzano, d’Audierne, de Landerneau, de Ploudalmézeau, de Plouvien, de Quimperlé, de Rosporden, de Plouégat-Guerrand. Mahé, lui-même, était de Saint-Malo, mais il prétendait se rattacher à une vieille famille noble du Léon, les Mahé de Kermorvan, en Taulé, et de Trézéguer, en Lanrivoaré, dont il adopta le blason chargé de deux haches d’armes. A l’Ile-de-France, précédemment hollandaise, mais dont Guillaume Dufresne avait pris possession en 1715, au nom du roi, et dont le premier gouverneur fut un Le Toullec de Rungoët, on trouve, en 1729, la Morlaisienne Jeanne Le Cléach, épousant le Guingampais Guillaume Le Boniec, et le Quimpérois Louis Josse, fils d’un ouvrier papetier, convolant en justes noces avec une Lorientaise.

La même année, un employé de la Compagnie, René Furic de Kerguiffinan, de Loctudy, présente au baptême une négresse avec Charlotte-Christine Wolfenbuttel, femme du sergent Urbain Moldaque. Peu d’histoires sont aussi mystérieusement romanesques que celle de cette dame qui prétendait avoir été l’épouse du czarevitch Alexis, fils de Pierre Le Grand, s’être fait passer pour morte afin d’échapper aux odieuses brutalités de son mari, et avoir gagné la France, puis la Louisiane, où, devenue veuve, elle accorda sa main à un simple soldat. Le maréchal de Saxe protégeait cet étrange ménage et fit parvenir Moldaque au rang d’officier. Par contre, l’impératrice Catherine déclarait que l’histoire de la soi-disant princesse n’était qu’un tissu d’impostures.

Lorsque Mahé de La Bourdonnais regagna l’Ile-de-France, en 1741, il emmena avec lui, sur le Fleury, plusieurs ouvriers bretons, entre autres : le cloutier quimpérois François Jouanec, les deux briquetiers Jean Quélénec et Jean Hélary, des évêchés de Quimper et de Léon, et cinq cordonniers dont un Quimpérois, Jérôme Hugot. L’embauchage de ces disciples de Saint-Crépin prouve que la mode de se promener pieds nus était en voie de disparaître à la colonie. Après le départ de La Bourdonnais, un Parisien, deux Malouins et un Lorientais, Antoine Boucher-Desforges, fils d’un ancien gouverneur de Bourbon, administrèrent l’Ile-de-France et sa voisine. Ce dernier se montre sévère dans sa correspondance pour le Brestois Daché de Serquigny, chef d’escadre, qui commanda les forces navales françaises dans les mers de l’Inde pendant la guerre de Sept Ans avec un manque d’initiative et une incapacité vraiment déplorables.

Manoir de Roc'hou ou Roches en  Plouézoc'h (Bretagne).

Le superbe domaine que Boucher-Desforges avait créé au Gol était régi par l’intendant bas-breton Kermoal, « qui seroit excellent — disait son maître — s’il vouloit se corriger du vice de sa nation ». C’est aussi à nos compatriotes que les îles étaient redevables de l’acclimatation de certaines cultures lucratives. Le Père Bernardin, de Quimper, capucin, avait apporté, en 1677, à la colonie naissante de Bourbon, le cotonnier de Surate et le Léonard Jean-Baptiste de Lesquélen, capitaine de navire, y implanta, en 1750, l’avocatier du Brésil. Mais c’est au Lyonnais Pierre Poivre, intendant général à l'Ile-de-France, en 1770, que la colonie dut l’introduction des épices fameuses pour lesquelles nous étions jusque-là tributaires de la Hollande et de l’Espagne.

Un édit de 1764 ayant rattaché les deux îles au domaine royal, leur administration nécessita une organisation nouvelle. Au gouverneur Dumas, relevé de ses fonctions en 1768, succéda François-Julien du Dresnay, chevalier des Roches, capitaine de vaisseau. Né en 1719, au manoir de Kerlaudy, en Plouénan, fils cadet de Joseph-Marie du Dresnay, chevalier, seigneur de Kerlaudy, Les Roches, Castellenec, Luzec, Lohennec, et de Marie Le Jar du Clesmeur, c’était un Léonard pur sang, apparenté aux meilleures familles de la région. Il entra dans la marine à quinze ans, y fit une carrière honorable et remplit à plusieurs reprises l’emploi de major général du port de Brest.

Il avait l’esprit cultivé, aimait les sciences, fut l’un des fondateurs de l’Académie de Marine en 1752, dont il devint premier secrétaire, puis sous-directeur. Le dictionnaire nautique composé par cette savante compagnie lui doit un grand nombre d’articles. Le chevalier des Roches (ou plutôt Desroches, comme il signait) était donc l’un de ces officiers laborieux et instruits qui préparaient la rénovation de la marine française. Il écrivait bien et beaucoup. La bibliothèque de Quimper possède quinze volumes manuscrits de ses lettres et mémoires; les archives du Finistère conservent aussi d’importants témoignages de son activité littéraire. Beaucoup d’autres documents se sont dispersés jusqu’en Allemagne où récemment une librairie de Leipzig offrait en vente un recueil d’observations de sa main au prix de 2.500 francs.

François-Julien du Dresnay tenait son nom additionnel de des Roches, d’un manoir situé en Plouézoch, qui était entré dans sa maison par le mariage de sa grand'mère, Anne-Renée de la Haye, héritière de Kerlaudy, Lohennec, Coatllézec, etc. Cette terre est aujourd’hui à la famille Huon de Kermadec, mais elle semble n’avoir jamais appartenu au gouverneur de l’Ile-de-France, d’autant qu’un de ses frères, Jean-Gabriel-Cécile, portait aussi la qualification de chevalier ou comte Desroches, et servait également dans la marine, ce qui a prêté quelquefois à confusion. François-Julien possédait en propre, du chef de sa mère, le manoir de Kergadou, en Kerfeunteun, et c’est de la saisie nationale de ce bien que proviennent les papiers et manuscrits ci-dessus mentionnés.

Parmi ces archives, nombreuses sont les lettres émanant des parents que le chevalier comptait en Bretagne, et qui s’empressèrent, dès l’annonce de sa nomination, de le bombarder de recommandations en faveur de jeunes cousins ou d’amis peu fortunés à caser. Ses sœurs le prient de protéger les Quimpérois Mahé de Kerouant, Ansquer de Kernilis, Rolland du Haffont de Lestrediagat, de Trémillec, Léhec de Kermorial, etc., et par surcroît le frère de leur femme de chambre. Son frère aîné, le comte du Dresnay, voulait du bien à Laënnec du Leuré et à Baillif, père de famille qui allait chercher fortune à Pondichéry.

Un neveu recommandait Dufossé, de Roscoff. Un cousin, M. de Rospiec de Trévien, sollicitait une place pour son fils. Mme de Vincelles, de Trégunc, énumérait toutes les qualités d’un jeune protégé avec tant d’ardeur qu’elle oubliait de donner son nom. Moins distrait, l’évêque de Quimper appuyait le chirurgien Le Pape, en partance pour les Mascareignes, et qui était le fils d’un honnête « maltôtier » de Concarneau. Deux grandes dames d’ascendance bretonne, la duchesse de Lorges, châtelaine de Keramprat, près Saint-Pol-de-Léon, et sa fille la vicomtesse de Choiseul-Praslin, bru du fameux ministre, correspondaient amicalement avec le chevalier Desroches, et invoquaient sa protection pour des clients de rang modeste, comme « le bonhomme Cailleau », dont le vicomte de Choiseul faisait cet éloge mitigé : « Il n’est pas intelligent, mais très honnête homme ».

Sur le vaisseau Le Sphinx, qui l’emmena, en 1769, à la colonie, le nouveau gouverneur était entouré d’officiers bretons, ses deux neveux du Clesmeur, lieutenants, et l’enseigne de Kerouartz. Son lieutenant Chadeau de la Clochetterie devait s’illustrer, en 1778, comme commandant de la Belle- Poule, lors du combat célèbre qu’il livra, au large de Plouescat, à la frégate anglaise Aréthusa. L’un des enseignes, le chevalier de Vigny, oncle du grand poète, se couvrit au contraire de honte en livrant à l’ennemi, presque sans combattre, la frégate l'Hébé, en vue du château de Kerouzéré, en 1782. Parmi les passagers, je note Mme et Mlle Raby, de Brest, l’ingénieur en chef Guyot de Salins, les aides de camp du Dresnay et Fleuriot de Langle.

 

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Desroches arriva à la colonie avec d’excellente résolutions, se proposant d’être conciliant, de tâcher de plaire à tout le monde et de ne se laisser gouverner par personne, « ni homme, ni femme, ni prêtre ». Mais les certificats de franchise et de sincérité qu’il se décerne volontiers dans sa correspondance ne doivent pas être acceptés sans réserves. L’Espion anglais, pamphlet venimeux, rédigé par des agents subalternes, le qualifie « d’homme le plus fin, c’est-à-dire le plus fourbe, de la marine ». Pour l’ancien gouverneur Boucher-Desforges, ce n’était qu’un « marchand de paroles, qui promet plus qu’on ne lui demande et qui ne tient jamais ».

Tout en accablant l’intendant Poivre de protestations d’amitié et de dévouement, il le décriait dans ses lettres au ministre, mauvais procédé que Poivre lui rendait d’ailleurs avec usure.

Bien qu’appréciant le blé et le bétail plus que les muscades, la canelle et les clous de girofle, le chevalier Desroches contribua, en 1769 et 1771, à la conquête des épices des îles Moluques, nouvelle Toison d’Or dont les Argonautes étaient Trémigon, Le Borgne de Coëtivy, Le Jar du Clesmeur, tous noms aussi armoricains que celui de leur compagnon Etcheverry est basque. Le roi de l’île de Jolo les accueillit à bras ouverts, déclara qu’il voulait se donner à la France, déchira le drapeau hollandais, et fut ravi du cadeau que le capitaine Etcheverry lui fit d’un de ses uniformes les plus chamarrés. Le bon monarque laissa les Français emporter toutes les semences et plantes qu’ils voulurent. Le second voyage du Nécessaire et de l'Ile-de-France, commandé par Le Borgne de Coëtivy, compléta les résultats du premier et en 1772 l’intendant Poivre pouvait annoncer à la cour qu’il possédait 40.000 plants de noix de muscades et qu’il avait rempli de ces précieuses plantes non seulement les deux îles, mais encore l’archipel des Séchelles.

Une des îles de ce groupe, découverte par le chevalier de Coëtivy (né, semble-t-il, à Keroulas, en Brélès), a gardé depuis le nom de ce vaillant Léonard.

L’île Coëtivy, basse et sablonneuse, couverte d’une petite forêt de cocotiers, n’est pas la seule qui rappelle, au milieu de l’Océan Indien, des souvenirs bas-bretons. Si elle a pour marraine un vieux manoir de la commune de Bourg-Blanc, un autre îlot, au nord de Madagascar, doit son nom d’île Tromelin à un manoir de Plougasnou qui était le titre de seigneurie du chevalier Maurice-Jean Boudin de Tromelin, capitaine de vaisseau, né à Morlaix en 1740, lequel séjourna à l'Ile-de-France pendant 12 ou 15 ans et dirigea d’importants travaux pour l’amélioration du port de son chef-lieu Port-Louis, siège du gouverneur.

Desroches et Poivre vécurent d’abord en bons termes. Le premier fut parrain de la fille du second, Françoise-Julienne-Ile-de-France Poivre, et donna à cette occasion une fête magnifique. Mais ils différaient trop d’esprit et de caractère et ne s’accordaient nullement sur l’orientation à donner à la politique coloniale. Pour le gouverneur, tout devait être subordonné à l’intérêt militaire. Il ne songeait qu’à fortifier les îles et à augmenter leur garnison, en prévision d’une nouvelle guerre avec l’Angleterre, qui permettrait peut-être aux Français de reconquérir l’Hindoustan. Il se méfiait des espions anglais, prenait des précautions pour que les officiers de la marine britannique en relâche à Port-Louis ne pussent observer les travaux de défense, et leur racontait complaisamment la tragique histoire de Gordon de Warthouse, décapité à Brest, en 1769, pour avoir abusé de l’hospitalité bretonne en essayant de nouer des intelligences dans l’arsenal.

L’intendant, éminemment pacifiste, aurait voulu, au contraire, qu’en cas d’hostilités, les îles-sœurs fussent épargnées, neutralisées. Il disait et laissait dire qu’elles étaient sans valeur militaire, protégeait uniquement les cultivateurs et les spéculateurs comme son ami Céré, né à l'Ile-de-France, abandonné à Brest dès l’âge de cinq ou six ans, placé chez des paysans, puis retrouvé par les siens et placé au collège des Jésuites de Vannes. Sa correspondance, conservée à la bibliothèque d’Angers, ouvre de singuliers aperçus sur la discipline relâchée qui régnait dans ce collège où les élèves « faisaient le mur » presque chaque nuit sans autre sanction que le risque de se casser le cou.

Cela n’empêcha pas Céré de conserver toute sa vie la plus fâcheuse impression de « l’ennuyeuse, la pitoyable ville de Vannes » et des mauvaises études qu’il y avait faites. Revenu dans son île natale, il y tripota malhonnêtement, s’appropria 60.000 livres au moins de l’argent du Roi, mais sut, d’après les habiles conseils de Poivre, distribuer à propos sa collection d’objets exotiques à de grands seigneurs entichés d’histoire naturelle qui l’appuyèrent si bien que, loin d’être puni, il obtint une pension de 2.000 livres.

Partisan de la manière forte, le chevalier Desroches avait une conception tout aristocratique, assez naturelle chez un homme de qualité, du gouvernement de la colonie. Il désirait que les gentilshommes y pussent jouir des mêmes privilèges que dans la métropole : considération publique, admission par préférence aux charges diverses et surtout militaires. Il reprochait aux membres du conseil supérieur de l’Ile, soutenus par Poivre, de « faire trembler les honnêtes gens », d’avoir un « système tout à fait républicain, ennemi de l’autorité du Roi » et de vouloir ressusciter « la tyrannie » qu’ils exerçaient au temps de la défunte Compagnie des Indes.

Fortement blâmé par Choiseul pour avoir entrepris des travaux coûteux de fortifications, de casernes, de routes, le gouverneur se défendait en énumérant tous les progrès que la colonie avait réalisés sous son administration : « l’affreux chaos » de la ville de Port-Louis débrouillé, la milice organisée, les communications ouvertes, les eaux canalisées, les cultures doublées des paroisses créées, un hôpital et vingt moulins bâtis.

Il est juste de dire que l’intendant Poivre revendiquait pour lui-même l’initiative de ces mesures bienfaisantes, et que ses biographes, sur la foi des écrivains philosophes du XVIIIème siècle, lui en attribuent généreusement tout l’honneur ; mais il est hors de doute qu’une part notable en appartienne à notre compatriote. C'est encore un Bas-Breton, le capitaine Joseph Collas de Roslan, né à Châteauneuf-du-Faou, qui conduisit en 1770, sur deux corvettes aux noms gracieux : l’Heure-du-Berger et l’Etoile du Matin, une expédition aux îles Séchelles, pour y tenter un essai infructueux de colonisation.

Au milieu de ses contrariétés, le gouverneur était soutenu par des amitiés fidèles, dont les lettres venues de France lui apportaient l’expression réconfortante. Mmes de Lorges et de Choiseul le tenaient, en termes affectueux, au courant des nouvelles de la Cour. Desroches répondait par de menus cadeaux : balles de café, ouvrages en paille, étoffes des Indes, oiseaux apprivoisés. Ses sœurs demandaient des tissus de la Chine, des mousselines, une toilette de vernis noir et or. Ses deux nièces, Marie-Josèphe et Marie-Rose du Dresnay, élevées à ses frais au prieuré de Locmaria-Quimper, spécifiaient nettement leurs goûts avec l’aplomb de pensionnaires écrivant au plus débonnaire des oncles. Elles exigeaient des étoffes de couleur fort gaie, où il y eût surtout beaucoup de rouge.

L’une d’elles, Rose, qui empruntait au gouverneur le nom de « sa campagne » de Kerfeunteun et signait fièrement : du Dresnay de Kergadou, lui envoya comme preuve de tendresse un « emblème » colorié, petite image comme on aime à en confectionner dans les couvents, où sur une mer d’azur flotte une barque qu’une colombe posée sur la rive voisine paraît attendre. La devise exprimait avec simplicité les sentiments de la petite créole : « Votre arrivée est très désirée ». Le bon oncle envoya sans doute les robes souhaitées en y joignant du café et, cadeau inattendu, du tabac. Nées aux Antilles, les deux demoiselles du Dresnay y retournèrent ensuite et s’y marièrent.

Les Bretons établis à l’Ile-de-France partageaient leurs sympathies entre le gouverneur et l’intendant. Au nombre des partisans de Poivre comptaient le chevalier de Tromelin, dont la fin de carrière comme subordonné indocile de Suffren devait être lamentable, Merven de la Rivière, de Saint-Malo, Kerlero de Rosbo, de Pont-Scorff. Les frères de Launay, de Vannes, entretenaient avec les deux adversaires de bons rapports.

Desroches avait des amis dévoués dans le commissaire général Potier de Courcy et son aide, le commissaire Motais de Narbonne, né à Brest ; le capitaine de port Maingard, né à Saint-Malo ; le commissaire des classes Broudou, né à Nantes, dont la fille Eléonore épousa le célèbre et infortuné La Pérouse. Beaucoup d’officiers et de fonctionnaires venus de Bretagne fondèrent des familles et se fixèrent dans l’île. Citons les du Couëdic, les Kersauson, les Jubin de Kérivilly, les Visdelou de Bonamour, MM. de Becdelièvre, du Penhoët, etc...

Manoir de Kergadou en Kerfeunteun (Bretagne).

Du Dresnay des Roches n’avait jamais eu l’intention de faire à l’Ile-de-France un très long séjour. Il aimait trop sa profession de marin pour y renoncer. Les tracas qu’il subit ne furent pas non plus étrangers à sa demande de rappel. Le 16 août 1771, le Roi lui donna un successeur, mais il dut attendre encore un an avant d’avoir la joie d’accueillir à Port-Louis le chevalier d’Arrac de Ternay. Son copie de lettres se termine par ces mots : « Le 31 aoust (1772), la Belle-Poule est arrivée. Dieu soit loué ! ».

Ses fonctions ne l’avaient guère enrichi. « J’arriverai en France, écrivait-il au ministre, sans avoir au monde de quoy payer un cheval pour me rendre à une chaumière, que Dieu m’a donnée. J’y iray à pied. Je n’auray rien à me reprocher : par conséquent, je vivrai heureux ». Cette affectation de pauvreté était une façon discrète de solliciter la gratification ou pension qu’un usage constant accordait aux gouverneurs dont le Roi avait lieu de se louer. Mais sa lutte contre Poivre, rappelé en même temps que lui, se continua en France. Les deux ennemis soumirent leurs griefs à des commissaires qui finirent par les renvoyer dos à dos. Poivre obtint une pension de 12.000 livres et Desroches fut nommé chef d’escadre. Il est mort à Paris, le 12 août 1784.

 

***

J’ai visité et dessiné ce que le gouverneur des Mascareignes appelait trop modestement sa « chaumière » de Kergadou. C’est une jolie et simple maison du XVIIIème siècle, alignant à son unique étage dix fenêtres aux linteaux incurvés. Un rosier grimpant commençait à fleurir la longue façade basse. Des massifs de rhododendrons d’un carmin éclatant ornaient une cour close dont l’un des angles est occupé par une chapelle délaissée, qui porte la date de 1678. Au-devant, un grand laurier fleuri répandait son parfum de miel et ses bourdonnements d’abeilles.

De la vallée du Steir, qui se creuse presque vertigineusement au pied du vieux manoir, montait à travers les feuillages frais éclos une rumeur de cascade bondissant sur des rochers. A l’entrée de l’ancienne avenue se découvrent au lointain les dômes bleus des deux montagnes saintes de Cornouaille, celles de Locronan et du Menez-Hom. Comme type idéal de retraite accueillante et paisible on ne saurait trouver mieux que Kergadou, et, si j’avais été à la place de François-Julien du Dresnay, j’y eusse avec bonheur terminé mes jours au milieu de mes livres, de mes manuscrits et de mes souvenirs des deux îles enchantées de l’Océan Indien.

(Louis Guennec).

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