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LA CONSTRUCTION D’UN CLOCHER BRETON (SAINT-MATHIEU DE MORLAIX).

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LA CONSTRUCTION D’UN CLOCHER BRETON (SAINT-MATHIEU DE MORLAIX).

Le clocher de l’église de Saint-Mathieu de Morlaix n’est pas une merveille d’architecture. Il n’en a pas moins été fort estimé autrefois, et le Dictionnaire d’Ogée, paru en 1778, le vante « pour sa hauteur et la beauté de l’ouvrage comme l’un des plus magnifiques de la province », tandis que ses continuateurs n’y voient qu’une « tour carrée chargée d’ornements d’un style lourd et massif ». Ce qui fit la réputation de ce monument, c’est qu’on admirait en lui l’une des premières manifestations de l’art de la Renaissance en Bretagne, où deux seuls édifices religieux conçus dans le même style ne lui sont antérieurs que de peu d'années.

L'église Saint-Mathieu de Morlaix (Bretagne).

L’un est la chapelle ronde du Saint-Sacrement inspirée du Palais Farnèse à Rome, et bâtie vers 1535 par le chanoine Jean Danilo, contre le bas-côté nord de la cathédrale de Vannes. L’autre est la façade ouest de l’église de N.-D. de Guingamp, reconstruite quelques années après l’écroulement du clocher en 1534. La tour de Saint-Mathieu, datant de 1548, précède dans l’ordre chronologique le clocher de Roscoff (1550), qui servit de modèle à celui encore plus élégant de Berven (1575), la célèbre sacristie de Bulat, bâtie en 1552 par Fouquet Jehanou, et l’ossuaire de Saint-Herbot (1558). Viennent ensuite, dans la même région basse-bretonne, la chapelle de Kerfons, près Lannion (1559), l’église de la Roche-Maurice (vers 1560), la chapelle de Sainte-Geneviève en Ploujean (1561), la tour de Lampaul-Guimiliau (1573), le porche de, Plougasnou (1574), la tour de Berven, déjà citée (1575), l’oratoire de Saint-Jean-du-Doigt (1577), le clocher de Plougasnou (1582), celui de Ploujean (1586), celui de Pleyben (1588), et celui de Landivisiau (1590).

La précieuse série d’anciens comptes de la fabrique de Saint-Mathieu, conservée aux Archives du Finistère [Note : 150 g. 12e à 130 (de 1464 à 1792)] permet de suivre la longue construction du clocher dont les Morlaisiens du XVIème siècle tiraient une fierté bien naturelle, car cette entreprise attestait l’esprit attentif au progrès de la vaillante petite ville maritime, et illustrait l’éloge mérité que le chroniqueur Alain Bouchard avait fait de ses habitants : « Ceux de Morlaix ne sont point de failly courage ». Rebâtie vers 1498 et consacrée en 1505 par l’évêque de Tréguier, le Morlaisien Jean Calloët de Lanidy, l'église ne possédait pas encore de clocher, et c’est cette lacune que les habitants voulurent combler en dotant leur principale paroisse d’un imposant et solide beffroi.

Au compte de 1547, on trouve une somme de 37 sols payée « au maistre qui fist le portraict pour la tour d’icelle paroisse et pour le portraict de la lanterne ». Les comptes de 1548 et 1549 manquent fâcheusement, ce qui nous prive de détails sur la cérémonie de la pose de la première pierre, le 10 juillet 1548, mais celui de 1550, couvert d’un parchemin découpé, semble-t-il, dans un des plans tracés à la sanguine par l'architecte, nous révèle son nom. Il s’appelait maître Yves Croazec, pur Breton comme on n’en peut douter ! Selon l’usage du temps, il ne se bornait pas à diriger et à surveiller l’ouvrage. Il y besognait lui-même, se réservant l'exécution des parties les plus délicates. Il y a certainement lieu de lui attribuer cette magistrale banderole ondulée qu’admirait Palustre, qui porte en caractères romains (sauf l’L initial, de galbe gothique) l’inscription dédicatoire ci-dessous, déployée sur toute la face occidentale du clocher en empiétant par ses deux extrémités sur les faces nord et sud :

L’AN. MIL. CINQ. CENTZ. QVARANTE. HOVICT. LE. DIXIESME. IOVR. DE. IVILLET. FVT. COMMECE. CESTE. TOVR. EN. LHONEVR. DE. DIEV. DE. NOSTRE. DAME. ET. DE. MONSEIGNEVR. SAINCT. MAHE.

Yves Croazec conduisit les travaux pendant une douzaine d’années. La fabrique le logeait gratis dans une maison près des Halles, pour laquelle elle payait un loyer de 100 sols. Son salaire journalier fut d’abord de 5 sols 2 deniers, soit environ de 40 à 50 francs de 1937. Sous ses ordres besognaient une équipe de huit tailleurs de pierre, Guillaume Clech, Prigent et Morice Quélen, Pierre Le Laouénan, François Gautier, Carantec Le Chesne, Yvon Flandrès et Jacques Le Liorzou, tous rétribués à raison de 2 sols 9 deniers par jour. Six ou sept « darbareurs » ou manœuvres payés 2 sols complétaient l’équipe.

Les premières années furent consacrées surtout à l'extraction et à la taille des pierres à mettre en œuvre. On tirait des matériaux des trois carrières du Parc-au-Duc, de Kergus et de la Bouexière, en Plourin, et l’on faisait venir par batelées du granit plus fin de l'Ile-Grande, sur la côte de Pleumeur-Bodou, que les comptes appellent tour à tour Eynez-Meur, Enesvor, l'Isle-Grand ou la Grande-Isle. Pour le transport s'offraient parfois des concours charitables. En 1550, les paroissiens de Plourin firent « par grâce et en don », un grand charroi de pierres sous la conduite de leurs gentilshommes, MM. de Kermellec, de Kervézec, de La Bouexière et de Penanvern. Le seigneur de Coatélant, M. de Brézal, n’ayant pu venir lui-même, y avait envoyé ses gens. La fabrique paya une collation de pain et de vin à ces travailleurs bénévoles, qu’inspirait la belle solidarité chrétienne de l’époque.

Afin d’abriter les ouvriers, leurs outils et leur forge, on établit sur la place, au devant de l’église, une grande loge de bois et de fascines, que les comptes nomment « le taparlaur », terme bizarre, à rapprocher du terme tapabor qui signifie, selon Littré, un chapeau muni de larges bords pouvant se rabattre en cas de pluie. L’engin indispensable à la mise en place des blocs taillés, le « grave » ou « crane », fut monté par le charpentier Philippe Le Corvez ; mais, à peine mis en service, il se rompit et dut être radoubé à grands renforts de madriers, de clous et de ferrures. Pendant bien près d’une quarantaine d’années, l’étroite place triangulaire de Saint-Mathieu, encadrée de pignons gothiques dont plusieurs sont encore debout, retentit du bruit des marteaux picotant infatigablement le granit, des grincements du treuil, des cris cadencés des darbareurs guindant les pierres, du roulement des charrettes qui venaient décharger près du taparlaur les matériaux déposés sur le quai par les bateliers de l‘Ile-Grande.

Le comptable de la paroisse payait les travailleurs à la semaine. La moyenne annuelle des journées ouvrables était de 235 à 240, ce qui suppose beaucoup de repos et de fêtes chômées. On ne connaissait pas encore le labeur exténuant et inhumain imposé par les exigences économiques du XIXème siècle. La vie ouvrière d’autrefois avait, non seulement ses loisirs, mais aussi ses divertissements et ses fêtes. Trois fois l’an, Maître Yves Croazec et ses compagnons étaient régalés aux dépens de la fabrique. La veille des Rois, on leur offrait un grand gâteau arrosé de deux pots de vin. Le jour de Carême-prenant, ou plutôt le Lundi-Gras, le « lundy-lardier », on leur faisait « courir la poule », c’est-à-dire qu’ils pourchassaient, à l’intense jubilation des badauds, quelque malheureux volatile qui s’envolait, tout éperdu et gloussant, de l’arête d’un toit sur une corniche du clocher, d’où les picoteurs, entraînés aux escalades, le dénichaient, non sans épisodes burlesques. Une collation terminait le jeu.

Enfin, le jour de la vigile de l’Ascension, on allait quérir le mai au bois de Kernéguès, on le plantait devant l’église, puis on donnait « un mouton vif à courir » aux ouvriers. Le vainqueur recevait une paire d’aiguillettes. Le lendemain, un dîner, dont le dit mouton formait le plat de résistance, et auquel on se rendait en un gai cortège précédé d’une bombarde, réunissait les travailleurs de la tour et « plusieurs bons personnaiges ». Ce vieux dicton, recueilli par Sauvé, atteste que la corporation des ouvriers en bois avait aussi jadis un jeu analogue :

Ann heskenner hag ar c’halve
A blij d’ezho fest ar maout mae.

(Le scieur de long et le charpentier
Aiment le festin du mouton de mai).

***

Yves Croazec, s’étant blessé en 1558, reçut, du consentement des paroissiens, une avance de 10 livres pour s’entretenir jusqu’à sa guérison, avec sa femme Marie Le Goff et son fils Jacques. A peine âgé de dix ans, ce courageux bambin voulut travailler au cours de la convalescence paternelle. Il toucha, pendant 140 jours, un prêt quotidien de 10 deniers. Cette même année, les habitants de Plourin, décidément pleins de zèle, offrirent un nouveau charroi et amenèrent 24 charretées de pierre de la Bouexière, de Kergus et de la « perrière » de M. de Kernéguès. La fabrique leur paya des rafraîchissements pour 12 livres 10 sols.

Une fois rétabli, le maître de l’œuvre s’éclipsa et son voyage se prolongea au point d’inquiéter les procureurs de l’église, qui soumirent leur embarras à l’assemblée des paroissiens. On se résolut à les envoyer quérir Maître Yves Cozic, architecte de l'église de Bourbriac, « pour venir reviser l’édifficze de Saint-Mahé pour l’absence de Maistre Yves Croazec ». Ce technicien fit le voyage de Morlaix, mais j’ignore quel jugement il porta sur le clocher commencé par son collègue. Il semble que ce dernier soit revenu sur ces entrefaites, car le compte de 1561 (celui de 1560 n’existe plus) nous apprend que la fabrique paya 4 mois de louage pour sa maison, et à lui-même 52 journées à 5 sols 10 deniers. Son nom disparaît ensuite. Que devint-il ? Rien ne prouve qu’il soit mort, comme le croyait Palustre. En tout cas, il dut abandonner son chantier sans esprit de retour. Les parties basses de la tour, construites par lui, ont de l’ampleur et du caractère, et font regretter que ce vieil architecte breton, à qui Palustre reconnaissait « un véritable talent », n’ait pu mener sa tâche jusqu’au bout.

Son successeur fut Maître Guillaume Créhif, qu’il fallut également aller chercher à Bourbriac, et qui exigea un salaire exorbitant de 15 sols pai jour, ainsi qu’une paire de culottes en don de joyeuse entrée. En 1564 le maître d’œuvre est appelé Guillaume Cozic. Faut-il ne voir là qu’un lapsus du scribe ? Son équipe se composait de Carantec Le Chesne, de six tailleurs de pierres à 3 sols 4 deniers, d’un maçon et d’un charpentier, avec trois ou quatre manœuvres. En qualité de contremaître, Carantec Le Chesne avait droit annuellement à un bonnet, qu’en 1565 la fabrique paya une pistole valant 4 livres, et son salaire journalier fut bientôt élevé à 5 sols.

La même année 1565 apparaît le nom de Michel Le Borgne, architecte et tailleur de pierres, qui nous a laissé deux jolis spécimens de son talent, la chapelle de Sainte-Genevière en Ploujean et le charmant oratoire du Sacre, dans le cimetière de Saint-Jean-du-Doigt. Il employa 104 jours (à 4 sols 2 deniers) à « vacquer de son art entour ledit edifficze ». En 1567, on lui conféra officiellement la direction et « superintendance » des travaux, en lui faisant à cette occasion, « pour son bonnet », une « honnesteté » de 41 sols. La tour, commencée depuis vingt ans, se trouvait alors assez avancée pour qu’on s’occupât de revêtir de plomb sa plate-forme, mais cependant la lanterne qui devait surmonter celle-ci n’était point encore terminée, puisqu’on voit Michel Le Borgne se rendre à l’Ile-Grande « pour choesir des pierres et les chapper ».

En 1568, ce sont surtout des charpentiers qui besognent à l’aménagement et au boisage du clocher, ainsi qu’à la réparation de « l’engin » détraqué de nouveau. Le jour où l’on acheva sa remise en état fut marqué par de modestes libations chez Michel Le Borgne, aux dépens de l’église. Un chêne magnifique, acheté au manoir du Quélennec, en Pleyber-Christ, fournit « de quoi doubler et planchetter les chambres de l’édifice ». Le seigneur de Penlan, en Ploujean, vendit aussi douze chênes, dont on fit des échafaudages au dedans du clocher « pour l’assurance des ouvriers qui besognaient sur iceluy ». Le petit détail de l’acquisition « d’un pot de terre pour aller quérir de l’eau à boyre », établit qu’alors les tailleurs de pierre et scieurs de bois apaisaient leur soif d’une façon aussi frugale qu’économique, et que le cidre et le vin ne coulaient pas sur les chantiers avec l’abondance que de nos jours chacun a pu maintes fois constater de visu.

On travaille encore, en 1575, à la lanterne centrale et aux guérites d’angle de la tour. Pour « godronner les câbles de l’engin », noble Jean Calloët, marchand, baille gratis un baril de brai et prête ses mariniers que récompense la collation de rigueur. L’événement saillant de l’année est l’achat d’une cloche neuve, pesant 1.957 livres, que Guillaume Jullien fit venir par mer, probablement de Normandie ou de Flandre, et qu’il céda au prix de 5 sols 1 denier la livre de métal, plus 2 écus de commission. On la véhicula depuis le port jusqu’au pied du clocher, on la garnit de 175 livres de ferrures, tandis que le charpentier Philippe Le Névez confectionnait son « marbre » ou bâti de bois, puis on la hissa en place. Les « ouvriers et bienveillants » qui aidèrent à monter la cloche se partagèrent ensuite une valeur de 20 sols en pain et en vin, tandis qu’une collation, peut-être un peu plus recherchée, réunissait à l’auberge d’Yvon Bras « les prestres, gentilz-hommes et autres bons personnaiges ». L’année suivante, une seconde cloche du poids de 1.530 livres est donnée pour sœur cadette à la première.

Le chantier de Saint-Mathieu connut même une menace de grève. Trois des picoteurs, Jehan Barazer, Kermen et Gilles An Hélias « voulloient se retirer » parce qu’ils estimaient leur salaire insuffisant et prétendaient être payés autant que le maître-d'œuvre. Il fallut les augmenter, en y joignant un rappel de deux mois, soit 60 sols. En 1576, Michel Le Borgne eut 71 livres 9 sols pour 241 jours de travail, à 5 sols 6 deniers. Ses ouvriers en touchant autant, il n’était avantagé que par « l’honnêteté » annuelle de 5 ou 6 écus d’or dont le gratifiait la fabrique. Ses darbareurs recevaient 5 sols par jour, c’est-à-dire à peu de chose près le salaire d’un artisan qualifié. L’année d’après, il obtint 6 sols 8 deniers, ainsi que ses meilleurs tailleurs de pierres, Coquil, Penquélen, Floury et Cozden. En trente ans, les salaires avaient plus que doublé.

***

Encore qualifié en 1581 de « maistre architecte commandant sur ladite tour », Michel Le Borgne n’est plus mentionné au compte de 1583, ce qui porte à croire qu’il mourut dans l’intervalle. Palustre a été sévère pour sa mémoire. Nous verrons que, si les parties hautes du clocher de Saint-Mathieu offrent aujourd’hui un aspect nu et pauvre qui contraste avec l’ornementation assez gauche, mais étoffée et abondante des étages inférieurs, cela doit tenir à toutes les vicissitudes qu’a subies jusqu’au XVIIIème siècle ce malheureux édifice. En 1583, une croix de fer est scellée « sur l’une des petites tourelles au haut de la tour ». De ces tourelles, aucune trace ne subsiste plus. Un certain Augustin Pen, « maistre tailleur de pierre », succède à Le Borgne et reçoit pendant 113 jours les mêmes honoraires. Mais il est probable que les talents du nouvel architecte se montrèrent inférieurs à ses prétentions, car le corps politique ordonna aux procureurs « de faire venir aux despens de la fabrique le maistre de l’œuvre du bastiment de Monsieur Lanvengat pour scavoir si le maistre d’à présent s’acquitte bien en l’endroit, sauf par après à faire venir celuy de Vennes, et à poursuivre ledit maistre d’à présent à fournir cauption selon sa promesse ».

Le « bastiment de Monsieur Lanvengat » est certainement le château de Trébodennic en Ploudaniel, qu’un grand personnage du pays, Messire Alain du Poulpry, seigneur de Lanvengat, chanoine et archidiacre de Léon, doyen du Folgoat, conseiller au Parlement de Bretagne, faisait alors construire pour son neveu, filleul et héritier, Alain du Poulpry, seigneur du Mesguen. Il est regrettable que son architecte ne soit point nommé, car Trébodennic est une construction élégante et soignée de la Renaissance, décorée d’un portail très richement ouvragé.

Une nouvelle lacune des comptes, qui s’étend jusqu’en 1593, nous empêchera toujours de savoir si Augustin Pen fut censuré par ses pairs, et tomba en disgrâce. Un article du compte de cette année, concernant le démontage et la descente de l’engin de la tour, semble bien indiquer l’achèvement définitif des travaux. Mais le monumental édifice qui avait coûté tant d’années, de labeur et d’argent, demeura intact un an à peine. On le terminait au milieu des troubles et des souffrances de la guerre civile, sans se douter qu’il recevrait bientôt le baptême du feu, et qu’en croyant élever au-dessus de la ville le pacifique beffroi des cloches paroissiales, on préparait tout simplement une fortification dont les belligérants sauraient tirer parti. Lorsqu’au mois d’août 1594, le maréchal d’Aumont fut entré à Morlaix à la tête des troupes royales, et qu’il dut prendre ses dispositions pour investir le vieux château ducal où Rosampoul s’était réfugié avec sa garnison de Ligueurs, il jeta aussitôt son dévolu sur la tour de Saint-Mathieu dont la plate-forme dominait les bastions de la citadelle toute voisine, fournissant ainsi l’assiette d’une batterie incomparablement située.

Deux ou trois pièces d’artillerie, dont une d'assez gros calibre, y furent hissées à force de bras et pointées contre le château. Il y eut entre celui-ci et le clocher un vif échange de projectiles, auquel mit fin le bizarre accident qu’Albert Le Grand a relaté. Un des boulets lancés du château pénétra juste dans la gueule du canon de la tour, déjà chargé et prêt à tirer. La pièce éclata net, tuant ou blessant ses canonniers, ravageant tout autour d’elle. Le dôme et le lanternon avaient subi d’autre part de funestes atteintes et, pour préserver ce poste d’une « camisade » nocturne des Ligueurs, le maréchal avait fait maçonner les portes et en partie les fenêtres de l’église, qui demeura sans culte pendant plus d’un mois.

***

La citadelle rendue et les troupes parties, il ne resta plus aux paroissiens qu’à réparer d’immenses dégâts. Le compte de 1595 détaille longuement les dépenses engagées « pour la réparation de la tour, laquelle estoit rompue et brisée par les coups de canon lors du siège du chasteau de la ville ». Un architecte appelé maître Jean Le Cozker vint visiter les lieux. Il conseilla de faire cintrer en diligence la plate-forme, « laquelle estoit toutte brisée du hault par le canon du chasteau », et menaçait de s’effondrer. Les orgues avaient aussi beaucoup souffert. Il fallut nettoyer l’église, repeindre les statues, démolir les barricades, raccoutrer les troncs brisés et vidés par les soudards royalistes. En ce qui concerne la tour, sa remise en état exigea 375 journées à 10 sols pour Jean Le Cozker et chacun de ses sept picoteurs, non compris l’achat et le transport des pierres, du bois, du mortier, et bien des frais accessoires. Les travaux furent cependant conduits avec toute l’économie possible ; on supprima ou on refit sobrement les guérites et pinacles avariés par la canonnade en remettant à des temps meilleurs une restauration complète.

Six ans plus tard, la fabrique, ayant fait quelques économies, consulta Maître Jean Le Bricquir, architecte de l'hôtel de ville de Morlaix, sur les moyens à prendre pour guérir le lanternon de ses blessures trop hâtivement pansées. Le dôme avait été crevé ; Maître Fiacre de La Haye, très habile picoteur, qui besognait alors sur la belle chapelle de Saint-Emilion, à Loguivy-Plougras, vint exprès à Morlaix pour enseigner aux ouvriers à donner à leurs pierres des profils convenables. Yves Salaün, contremaître à 12 sols, dirigeait cinq picoteurs à 10. On dépensa aussi beaucoup à boiser l’intérieur de la tour et à changer les madriers qui supportaient les cloches. En 1608, des pierres churent d’une des guérites. En 1651 survint un vrai désastre. Tout le lanternon subit un déplorable « desmanœupvrement », c’est-à-dire qu’il s’effondra, entraînant la plate-forme, ruinant les toitures de l’église et de la chapelle contiguë de Saint-Avertin. Il n’y eut pas de blessés, mais il fallut travailler longtemps pour enlever les pierres tombées. Aux braves gens qui s’y employèrent, parmi lesquels des Espagnols alors « arrestés » à Morlaix, le comptable paya du pain, de la viande, de la bière ; il y dépensa 30 livres.

Ce malheur laissa les paroissiens en désarroi. L'architecte Mathurin Plédran s’était chargé de le réparer, en se bornant, semble-t-il, à faire l'indispensable. En 1670, lui et son frère passèrent marché pour élever la tour de 11 pieds, à 117 livres le pied, puis, en 1675, Pierre Plédran s’engage, moyennant 768 livres, à y édifier « quatre cercles de pierres de taille ». Peu après, le corps politique prit une résolution ferme. On renoncerait au lanternon, et on se contenterait d’un dôme avec assises de pierre et coupole de charpente revêtue de plomb et d’ardoises. En 1699, le travail était achevé, et son auteur, le maître-charpentier Pierre-Joseph Laurent, avait touché 1.500 livres. Ce dôme dura jusque vers 1780. Il abritait les timbres de l’horloge, et il figure, avec son amortissement en clocheton ajouré, sur une ancienne vue de Morlaix exécutée en 1740 environ pour le président de Robien. On le démolit à cause de son poids qui fatiguait la plate-forme. Aujourd’hui, la tour n’a plus d’autre couronnement qu’une piteuse calotte de zinc. Ce n’est sans doute pas ainsi que l’avaient rêvée Yves Croazec et Michel Le Borgne...

Le clocher de Saint-Mathieu domine avec une certaine majesté austère et pesante l’informe grange qui a remplacé en 1824 l’ancienne église gothique, et le quartier de vieilles petites maisons basses qui s’étage de la rivière le Jarlot à la colline couronnée jadis par le château des ducs. On y remarque les deux portes ouvragées, les niches et les consoles des contre-forts, la frise de petits médaillons contenant alternativement une tête humaine et un bouton végétal, la grille en fer forgé datée de 1667 qui, au dire des connaisseurs, serait un chef-d'œuvre d’agencement. Le compte de 1667 a disparu, mais cette grille peut être attribuée, avec une quasi-certitude, au maître serrurier Alain Henry, fournisseur habituel de la fabrique à cette époque. Sous l’horloge, les armes de France, entourées du collier de Saint-Michel, décorent le fronton. Au contrefort sud-ouest est appuyée une tourelle ronde d’escalier qui monte jusqu’à la cage des cloches. On passe alors sur la face sud par une galerie à petites arcades d’un effet assez heureux, et l’on gagne la plate-forme par un second escalier emboîté en partie dans le contrefort sud-est. Deux longues baies verticales, ouvertes au rez-de-chaussée du côté nord, auraient pu au besoin servir de meurtrières. A côté est encastrée une inscription gothique qui renferme dans ses deux vers latins une condamnation discrète et tout à fait inattendue en pareil lieu du prêt à intérêt...

(Louis Guennec - 1937).

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