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VOYAGE DANS LES MONTAGNES NOIRES ET LES MONTS D'ARREE (ou AREZ). |
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I. — ASPECT DU PAYS.
Trois grandes chaînes de montagnes, le Mené, les montagnes Noires et les montagnes d'Arez, forment, avec leurs rameaux secondaires, la charpente géologique de la presqu'île armoricaine, et viennent, comme une immense étoile, se souder en un point central placé dans la paroisse de Maël-Pestivien (Côtes-du-Nord). La petite région méditerranée dans laquelle cette jonction s'opère a un physionomie toute particulière. Qu'on se figure une multitude de mamelons arrondis aux sommets couverts de lande, laissant voir çà et là des blocs de granit erratiques, dont les formes bizarres et les teintes grisâtres donnent au paysage quelque chose de triste et de sévère à la fois. Peu de grandes vallées, mais un dédale inextricable de petits vallons encaissés qui se replient sur eux-mêmes de mille façons, se coupent et s'enchevêtrent de la manière la plus capricieuse.
Dans les bas-fonds tapissés de verdoyantes prairies, richesse du pays, coulent des milliers de ruisseaux sans nom, qui vont se décharger dans de nombreux étangs dont les eaux alimentent des rivières. De cette petite contrée [Note : Elle occupe environ cinq à six lieues carrées], qu'on peut appeler avec raison le noyau de la Bretagne, partent, comme les artères du cœur, la plupart de nos grands cours d'eau, le Blavet, l’Ellé, l'Aune, le Léguer, le Trieux et l'Oust. Enfin, de distance en distance, autour des bourgs et des manoirs, quelques cantons boisés et plusieurs forêts de chênes aux teintes vigoureuses complètent ce tableau aux lignes accentuées, plein de charmes pour quiconque sait apprécier les beautés de la création.
Tout s'enchaîne dans la nature. En vertu d'une des lois les plus immuables qui régissent le monde, le génie des populations est partout en harmonie avec le sol qui les nourrit. Lourd, prosaïque et sans originalité dans les pays de plaine, l'air vif des montagnes, le spectacle des horizons sans bornes et la voix sublime des torrents lui donnent une physionomie rude parfois, toujours poétique et fortement trempée.
Ces qualités et ces défauts se manifestent dans tout ce qu'il produit, dans les mœurs et dans les sentiments aussi bien que dans les arts et dans les œuvres purement intellectuelles. La publication d'une partie des chants populaires des Bretons, et les traductions françaises qu'en a données M. de la Villemarqué, ont permis au monde savant d'apprécier à sa juste valeur la beauté énergique, et souvent pleine d'une grâce charmante, des compositions des bardes et des chanteurs de la Haute-Cornouaille.
Les générations, écoulées ont laissé leurs aspirations et leur foi empreintes d'une manière aussi profonde et plus indélébile sur les monuments de l'architecture. Les plus modestes doivent être soigneusement étudiés, si l'on veut acquérir des notions certaines sur le passé. Si les grandes cathédrales ont le privilège de frapper l'imagination par la hardiesse presque effrayante de leurs proportions, les chapelles et les petites églises ont souvent une grâce naïve qui éveille dans l'âme capable d'apprécier l'harmonie des formes, un sentiment analogue à la sensation qu'éprouve l'oreille frappée par les accords les plus mélodieux.
Nous n'avons pas la prétention de donner une énumération complète de tous les trésors de ce genre, cachés dans les replis de la partie orientale des montagnes Noires et des montagnes d'Arez. Si l'on excepte trois ou quatre points, sur lesquels différents auteurs ont écrit d'une manière plus ou moins exacte, on peut dire que cette région est une terre entièrement neuve pour l'archéologie, et nous nous estimerons heureux si, comme les pionniers des solitudes du nouveau monde, nous réussissons à déblayer convenablement le terrain et à rassembler des matériaux utiles pour ceux qui viendront après nous.
II. — CORLAY.
Nette grosse bourgade, en possession immémoriale du titre de ville, composée de maisons construites en schiste bleuâtre, tristes et pauvres d'aspect, avec une grande place dont le centre est occupé par une halle en bois, se trouve placée justement à la limite sud du pays tourmenté dont nous venons de décrire la configuration géologique. Le coteau sur lequel elle est posée s'avance, comme un promontoire peu saillant, dans un étang ménagé au point de rencontre de trois vallées, et ce promontoire porte à son extrémité les ruines d'un château du moyen-âge. Nous avons déjà eu occasion d'observer ailleurs [Note : Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonnes, publiés par M. A. de la Borderie et P Delabigne Villeneuve. Tome II, pag. 209] que la presque totalité des forteresses bretonnes, dont la fondation remonte à une époque antérieure au XIVème siècle, présente cette disposition très-favorable pour la défense. A une époque où le canon n'était pas encore en usage, au moyen d'un ou plusieurs étangs, suivant la configuration du sol, elle permettait de rendre la position presque inattaquable de toutes parts, excepté du côté de l'isthme qui la reliait aux hauteurs voisines, lequel était fortifié par un système plus ou moins compliqué d'ouvrages extérieurs en terre.
Il y a tout lieu de croire que le fief de Corlay eut pour premiers maîtres des seigneurs de son nom, issus en juveignerie de l'antique race des comtes de Poher qui le leur avaient donné en partage [Note : Ils portaient pour armes de gueules à la croix pâtée, cantonnée au 1 d’un croissant, au 4 de trois besants, aux 2 et 3 de deux molettes, le tout d'argent]. Trois actes reproduits par D. Morice (Hist. de Bretagne, Preuves, I, 1110, 1174 et 1282) prouvent que leur lignée existait encore sur les lieux à la fin du XIIIème siècle et au commencement du XIVème. Soit par suite d'une alliance, soit de toute autre manière, dès l'année 1184 les droits de la branche aînée et la châtellenie étaient passés dans la puissante maison de Rohan, comme M. de la Borderie l’a démontré d'une manière irréfutable [Note : Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonnes, tome I, page 17]. Le vieil Ogée n'en affirme pas moins (sans citer ses autorités, bien entendu) que le château fut fondé en 1195 par un certain Henri de Corlé, mort selon lui en 1198 [Note : Voir le Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, verbe Corlay. Rennes, Molliex, 1853]. C'est une des nombreuses erreurs dont fourmille le Dictionnaire de Bretagne.
Antérieurement au XVIème siècle, l'histoire ne mentionnant aucun fait qui se rattache à cette forteresse, il est probable que ses nouveaux possesseurs la laissèrent de bonne heure tomber en ruines [Note : Ce château primitif formait la seule défense de la ville dont l'importance a toujours été trop minime, pour que l'on puisse admettre avec Ogée (loco citato) qu'elle ait eu jamais une enceinte urbaine dont il n'existe d'ailleurs aucune trace]. Un mandement du duc de Bretagne François II, en date du 16 décembre 1486, nous apprend en effet qu'il avait existé à Pontivy et à Corlay des châteaux, lesquels avaient été depuis longtemps, par les guerres et indispositions des temps et saesons, démolis et abattus au grand dommage et préjudice du seigneur de Rohan et aussi des habitants, hommes et subjects desdites seigneuries de Pontivy et Corlé, lesquels y trouvaient un refuge en temps de guerre [Note : D. Morice, pr. tome III, col. 525]. On y voit encore que, à cette date (1486), Jean II du nom, vicomte de Rohan, avait déjà commencé à les reconstruire et que le Duc, prenant en considération l'utilité de ces forteresses, autorisa leur propriétaire à les achever en lui accordant le droit de guet sur tous et chacun ses hommes et subjects desdites places et lieux de Pontivy et Corlé.
Cet horrible droit féodal, qui parait avoir scandalisé le philosophe Ogée, avait un but d'utilité incontestable. A une époque où la force publique n'était pas organisée d'une manière permanente, il obligeait tout simplement les manants (manentes) à monter à tour de rôle la garde dans les places de guerre, et à arrêter les voleurs, tout comme dans notre siècle de progrès, les citoyens français sont tenus en certain cas d'endosser l'uniforme de la garde nationale pour défendre les places fortes et maintenir l'ordre.
En 1592, quand le château de Corlay fut assiégé et pris par les troupes du duc de Mercœur, il était passé à titre de juveignerie [Note : En Bretagne, on appelait juveignerie un fief ou un démembrement de fief donné en partage à un cadet, et dont il devait rendre hommage à son aîné qui rendait à son tour au seigneur supérieur un hommage collectif pour toutes les terres tenues de cette facon par ses juveigueurs. Voir la coutume de Bretagne, titre XVII], des mains des vicomtes de Rohan dans celles de leurs cadets, les Rohan-Guémené. Repris l’année suivante par les royaux, pris de nouveau par le ligueur Fontenelle en 1594, il fut occupé presque sans coup férir par le maréchal d'Aumont, en 1595. Ce capitaine était accouru, dit-on, pour délivrer le pays des ravages du terrible partisan [Note : On sait que Guy Eder, sieur de la Fontenelle, de la maison de Beaumanoir, près Quintin, est resté célèbre par ses cruautés] ; nous verrons bientôt que ce ne fut pas sans marquer lui-même avec le feu la trace de son passage.
Si l'on en croit Ogée, en 1599, les murailles, élevées un siècle auparavant par Jean de Rohan, auraient été démolies par ordre du roi Henri IV. Mais cette démolition ne fut sans doute que partielle.
Il en reste encore des ruines assez considérables pour permettre d'en restituer le plan. C'est un demi-cercle dont l'arc, au lieu de se courber régulièrement, serait brisé de manière à former deux angles et trois côtés comme dans un polygone. Une petite tour et trois grosses, bâties en grés schisteux comme tout l'édifice, garnissaient les angles. Une cinquième entièrement détruite et de petit diamètre, autant qu'on peut en juger par les arrachements qui marquent la place qu'elle occupait, flanquait la grande porte ogivale accostée d'une petite porte en plein cintre pour les piétons percée dans la grande courtine qui fait face à la ville. La tour du nord, dont le pied baigne dans l'étang, existe seule dans son élévation. C'est une lourde masse, cylindrique comme toutes les autres, dont l'appareil, semblable à celui des courtines, rappelle beaucoup aussi celui du château de Pontivy. On y voit une salle en contre-bas de la cour intérieure, éclairée par une grande fenêtre à linteau carré, dont la large embrasure à voûte plate est couverte d'inscriptions gravées à la pointe du couteau, et que M. de Fréminville a déjà signalées dans ses Antiquités des Côtes-du-Nord.
Elles fourniront peut-être la matière à de belles tirades sur la prétendue barbarie féodale. Pour nous, nous n'y avons vu que les noms de pauvres diables, que les sénéchaux du XVIème et du XVIIème siècle ont envoyés expier entre quatre murs leur peu de respect pour la vieille coutume de Bretagne et les lois qui régissaient nos pères, tout comme de nos jours les infracteurs de nos codes sont condamnés par les tribunaux à passer plus ou moins de temps dans nos prisons cellulaires et autres.
Le système de défense devait être complété par des ouvrages extérieurs en terre, élevés en avant de l'entrée, sur l'esplanade qui sépare la place de la petite ville.
Quoiqu'il en soit, tout ce qui reste de ces ruines, dans lesquelles on remarque de ces canonnières carrée, allongées en sens horizontal, si caractéristiques de la fin du XVème siècle, appartient au château que nous avons vu élever, en 1486, par Jean II de Rohan.
Non loin de la demeure seigneuriale s'élève l'église paroissiale, édifice des XVème et XVIème siècles, à peu près dénué d'intérêt depuis qu'on l'a mutilé sous prétexte des l'embellir. La tour carrée, avec contre-forts, sur l'un desquels on voit une niche renfermant une statue de saint en bois assez ancienne [Note : Elle a été déjà signalée par M. de Fréminville, et M. de Kerdrel en parlait encore au dernier congrès de Saint-Brieuc. Elle représente un prince, couronne en tête, armé de tautes pièces, et doit remonter au XVIème siècle], mérite seule d'attirer un instant l'attention des archéologues.
Les guirlandes de vigne qui courent dans les voussures de ses deux portes en anse de panier géminées sont d'une délicatesse exquise. Sur le méneau qui sépare les deux fenêtres jumelles ouvertes au premier étage, se lit cette laconique inscription : IE FV CY MIS 1575.
A l'autre extrémité de la ville opposée au château, se voit une chapelle dédiée à Sainte-Anne, encore plus mutilée par le vandalisme de notre époque. Nous n'en parlons que pour rappeler qu'elle était en grande vénération dès le XVème siècle, puisque Marguerite de Bretagne, comtesse de Porhoët, lui légua 20 sols par son testament écrit en 1428 [Note : D. Morice, Preuves, tome II col. 1207].
Au mois de juin 1795, les héroïques soldats de Cadoudal, forcés par la nouvelle du désastre de Quiberon de battre en retraite vers le Morbihan au lieu d'aller recevoir un débarquement d'armes sur les côtes de Saint-Brieuc, se reposèrent un instant à l'ombre des ruines du vieux château. C'est la fin de l'histoire locale de Corlay.
Autrefois, ce petit centre de population jouissait d'une aisance relative, grâce surtout à ses linatiers, ces émules des sauniers de Guérande et des muletiers espagnols, qu'on voyait, chaque semaine, aller au pays de Tréguier chercher sur leurs petits bidets le lin qu'ils revendaient à beaux deniers comptants aux adroites fileuses de la Cornouaille. Sa juridiction seigneuriale, qui s'étendait sur douze paroisses ou trêves [Note : M. de la Borderie, en a donné l'énumération suivante, d'après les actes authentiques : 1° Corlay ; 2° Saint-Martin-des-Prés ; 3° Merléac ; 4° Le Quillio, trève de Merléac ; 5° Saint-Mayeux ; 6° Saint Gilles-du-Vieux-Marché, trève de Saint-Mayeux ; 7° Caurel, id. ; 8° Laniscat ; 9° Rosquelven, trève de Laniscat ; 10° Saint-Gelven, id. ; 11° Saint-Ygeau, id. ; 12° Plussulien. (Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonnes, tome I, page 10.)], en faisait une capitale au petit pied, justement fière de son titre de juveignerie d'une des plus illustres familles de l'Europe. Aujourd'hui, simple chef-lieu de canton, que rien ne distingue des mille autres dont se compose l'uniforme réseau administratif de la France, — ruinée par la centralisation industrielle comme beaucoup d'autres anciens chefs-lieux féodaux de la Bretagne, — cette villote peut et pourra douter longtemps encore du progrès moderne, en présence de la profonde misère d'une grande partie de sa population.
III. CANIHUEL ET LE PELINEC.
En allant de Corlay au bourg de Canihuel, on passe près d'une vaste et profonde pièce d'eau, qui s'allonge comme un serpent, reserrée entre deux coteaux escarpés. C'est l'étang du Pélinec, dont les flots toujours prêts à rompre leur digue et à engloutir Goarec et Pontivy [Note : Le cours d'eau qui sort de cet étang va se jeter, à Goarec, dans le Blavet qui passe, comme on le sait, à Pontivy], ne pouvaient jadis être apaisés que par la submersion d'un enfant, si l'on en croit une vieille ballade bretonne inédite, dans laquelle est racontée la touchante histoire d'une de ces inocentes victimes. Sur un des coteaux dont il baigne le pied s'élève une fortification en terre, que personne n'a, croyons-nous, signalée jusqu'à présent. C'est une énorme motte de forme elliptique, haute de six mètres, à partir du fond du fossé de dix-huit pieds de large qui l'environne. La plate-forme qui la surmonte ne mesure pas moins de cinquante-neuf mètres de diamètre dans un sens, et de cinquante-un mètres dans l'autre. Ces dimensions sont plus considérables que celles du Trohannier de Bodieuc, en la commune de Mohon (Morbihan) l'un des plus grands monuments de ce genre connus en Bretagne. Celui-ci en diffère cependant notablement en ce qu'il ne s'élève pas au-dessus des terrains environnants. Un fort retranchement en terre, assis immédiatement sur le bord extérieur du fossé, le dominant au contraire et l'entourant, semble même avoir été élevé pour masquer le corps de la plaçe, comme les glacis que nos ingénieurs militaires construisent autour des forteresses modernes pour en dérober les murailles aux projectiles des assaillants. Du reste, aucune trace de briques ni de constructions en maçonnerie d'aucune espèce. Plusieurs antiquaires s'obstinant à confondre ces sortes de retranchements avec ceux tout différents établis par les Romains, il est bon de noter ce fait en passant.
Qu'on imagine la plate-forme que nous venons de décrire entourée d'une forte palissade couronnant la crête du talus, au centre une tour en charpente, et un pont en bois, soutenu par des poteaux, jeté sur le fossé, on aura une idée exacte des plus simples demeures fortifiées des seigneurs bretons avant le XIIème siècle. Les châteaux de Rennes et de Dinan dont on voit la représentation sur la fameuse tapisserie de Bayeux, brodée dans la seconde moitié du XIème siècle par la reine Mathilde, épouse de Guillaume-le-Conquérant, ne sont pas autre chose [Note : M. de Caumont a reproduit ces curieuses représentations dans l'album de son Cours d’antiquités monumentales].
Nous n'hésiterons donc pas à regarder le monument très-intéressant que nous venons de décrire comme le chef-lieu primitif d'un des anciens fiefs de la paroisse de Canihuel, et sans doute de celui du Pélinec, dont le manoir plus récent se voit à quelques pas de là [Note : En 1543, ce fief, qui avait une haute justice selon Ogée, appartenait à Pierre Lescauff (Ancien. Réform. de la noblesse].
La Bretagne est, pour ainsi dire, couverte de mottes semblables, ce qui s'explique très-naturellement par l'organisation sociale et politique de nos ancêtres, dans les premiers siècles du moyen-âge. Avant que l'immortel génie de Nominoë (843-851), ce Charlemagne des Bretons, eût fondé l'unité nationale, en affranchissant sa patrie du joug de l'étranger, la souveraineté était en effet partagée entre une quantité de petits chefs, quasi-indépendants les uns des autres et souvent en guerre entre eux, lesquels durent nécessairement élever sur leurs terres des forteresses plus ou moins considérables, selon leur richesse et le nombre de leurs vassaux.
Les castels [Note : C'est le nom qu'on leur donne généralement dans la Basse-Bretagne] pareils à celui du Pélinec appartiennent à la classe la moins compliquée ; dans beaucoup d'autres [Note : Nous citerons, entre autres, Bodieuc (Morbihan) ; Castel-Laouenan, en Paul ; Saint-Gilles-du-Vieux-Marché (Côtes-du-Nord), etc.] la motte, ou base du donjon, au lieu de former à elle seule tout le système de défense, est placée à l'intérieur d'une cour plus vaste, entourée elle-même de remparts et de fossés, et souvent précédée d'une seconde enceinte ou basse-cour fortifiée de la même manière [Note : Ces enceintes sont appelées bailes, du mot de la basse latinité ballium, corruption de vallum, dont les Bretons ont fait le mot Bali ou Vali, qui sert encore à désigner les emplacements des châteaux primitifs de Guingamp et de Lannion. Voir Mélanges d'hist. et d'archéol. bretonnes, tome I, page 135, et Guingamp et le pélerinage de N.-D. de Bon-Secours, par S. Ropartz, pag. 161. Guingamp, Perissé 1850]. Les formes les plus simples ayant dû être d'abord en usage, on serait tenté de regarder les premiers comme les plus anciens ; mais l'étude de cette branche de l'archéologie monumentale est encore trop peu avancée pour que nous osions tenter une classification, qui ne pourra être faite sérieusement que lorsqu'on aura réussi à trouver les dates certaines de la construction d'un certain nombre de spécimens de chaque genre.
L'église paroissiale, ancienne trève de Bothoa située à environ deux kilomètres du Pelinec, appartient dans son ensemble à l'architecture du XVème siècle. Elle présente une nef de cinq travées, avec des arcades ogivales dont les moulures, viennent se perdre dans la masse des piliers cylindriques sans chapiteaux [Note : Cette disposition très-caractéristique de l'époque flamboyante s'observe dans presque toutes nos églises du XVème siècle et même du XVIème], deux transepts et deux collatéraux, le tout d'une régularité rare dans nos églises du moyen-âge. Deux grandes chapelles, accolées aux bas-côtés, forment un second transept. La grande fenêtre du chevet, divisée en six compartiments par cinq méneaux supportant une rose flamboyante du plus beau travail, donne à tout l'édifice un air véritablement monumental. Sur les sablières historiées qui soutiennent les lambris de la nef, nous avons lu les deux inscriptions suivantes, savoir, sur celle du côté sud :
Note (2) : Il s'agit sans doute du recteur de Bothoa, car les prêtres qui desservaient les simples trèves n'avaient que le titre de curés.
Nous avions d'abord pensé que l'auteur de ces sculptures sur bois, pouvait bien être le même que l'artiste dont l'habile ciseau produisait six ans plus tard, — en 1480 [Note : Cayot-Délandre (Le Morbihan, p. 434), après avoir très-bien reproduit les caractères gothiques qui contiennent la date, les traduit par 1440 par suite d'une erreur qui donne une assez mince idée de sa science en paléographie], — le jubé de Saint-Fiacre, près le Faouet (Morbihan), l'une des plus merveilleuses productions de l'art du sculpteur au XVème siècle. La concordance des dates et la ressemblance du nom de Le Loergan avec celui de Le Lougan, lu par M. Cayot-Délandre dans cette dernière localité, semblaient d'autant plus justifier cette supposition, que cet antiquaire, qui s'est trompé de la façon la plus grossière en traduisant la date, avait pu également mal lire le reste ; mais plusieurs de nos paléographes les plus distingués, nous ayant confirmé sa lecture, nous sommes obligés de renoncer à cette idée. La seconde inscription, placée sur la sablière du côté nord, est ainsi conçue :
Plus loin la signature de l'ouvrier écrite en toutes lettres HENRI CALVE [Note : C'est-à-dire : Cette église fut brûlée (en) 1595 par l’armée de monsieur le maréchal d'Aumont ; (en) 1598 fut fait le marché de faire les bois de cette église, et fut fait par Herri Calvé charpentier, et messire Roland Le Nendre, du village de Carienqui, curé de cette paroisse 1599. Plus loin la signature de l'ouvrier Henri Calvé].
Le fait dont cette inscription perpétue le souvenir prouve que, si les ligueurs et surtout Fontenelle se livrèrent trop souvent à des actes de déprédations déplorables, leurs ennemis, de leur côté, ne s'en faisaient pas faute.
Avant de quitter Canihuel, nous devons citer encore comme digne d'intérêt l'ornementation intérieure d'un porche de l'ère rayonnante conservée à la base de la tour, reconstruite il y a quelques années suivant les détestables traditions de notre époque. Le plat des murs latéraux est dissimulé par deux ordres superposés d'arcatures peu profondes composées de minces colonnettes à bases et à chapiteaux toriques, aux trois quarts dégagées et supportant de petits arcs ogivaux subtrilobés. Des colonnettes semblables, mais à chapiteaux ornés de feuilles de chêne entablées [Note : C'est-à-dire plaquées contre la corbeille au lieu de se recourber en forme de crocher comme dans les chapiteaux du XIIIème siècle], sont groupées autour d'un noyau central en losange, à moitié engagé dans la muraille, et recevant la retombée des archivoltes des deux premières travées de la nef.
Tout incomplets qu'ils sont, ces vénérables débris méritent d'être soigneusement conservés par les habitants de la paroisse, ne fût-ce que pour rappeler le souvenir de l'importance de leur église dans les temps qui précédèrent le siècle (le XVème) qui vit s'élever l'édifice actuel.
IV.
SAINT-GILLES-PLIGEAU.
On
dirait que les ingénieurs, chargés au dernier siècle par le duc d'Aiguillon de
tracer la route de Corlay à Guingamp, auraient eu pour instruction d'éviter les
vallées et de passer sur toutes les crêtes. Avant de s'y engager, il faut se
résigner à gravir d'interminables côtes qui se succèdent comme les vagues de la
mer, à descendre des pentes capables de faire dresser les cheveux sur la tête
aux plus intrépides postillons, et surtout se munir d'un bon cheval et d'une
voiture solide.
Enfin, du haut d'une de ces montagnes on aperçoit tout à coup, à un demi-quart de lieue du grand chemin, une belle tour carrée en pierres de taille, surmontée d'un dôme à lanterne, en ardoise, des plus élégants, et flanquée d'une svelte tourelle renfermant l'escalier. C'est le clocher de Saint-Gilles-Pligeau, autrefois chef-lieu d'une importante paroisse de l'évêché de Cornouaille. Nous n'hésiterons pas à classer ce monument parmi les jolis spécimens de l'architecture religieuse dans nos campagnes, au XVIIème siècle. On lit d'ailleurs sa date, inscrite sur sa base, à l'intérieur de près de la porte de l'escalier, ainsi : 1644 DV 8 AOVST A.
L'architecture de l'église n'a rien de bien intéressant. Nous avons seulement remarqué sous le porche sud un petit bénitier assez original. Il est de forme carrée, pédiculé, avec une cuvette creusée en quadrilobe lancéolé. Sur une des faces latérales, une main malhabile a gravé ces mois en caractères du XVIème siècle, autant que leur rusticité permet d'en juger : CE PINCINE - LA SERVIRA - CEVX DE - KERVILI - OAIA - MAIS [Note : C'est-à-dire Ce pincine (pour cette piscine) là servira ceux de Kervilio à jamais].
Kervilio était un ancien manoir de la paroisse, berceau de la famille Jégou, et il pourrait bien se faire que ce bénitier ait été autrefois placé dans une chapelle de l'église en dépendant.
Tout près, dans le cimetière, s'élève une petite chapelle peu remarquable en elle-même, mais renfermant un sépulcre à personnages de grandeur naturelle, œuvre d'un véritable artiste, du XVIIème siècle sans doute. Sur la porte, ouverte dans la muraille sud, on nous a montré une inscription réputée illisible. Les lettres en sont à la vérité assez difficiles à reconnaître ; mais avec un peu d'attention nous sommes arrivés à la déchiffrer, à l'exception du dernier mot, comme suit :

C'est-à-dire G. Le Gloan [Note : Le Gloan est un nom de famille très-commun en Basse-Bretagne] me fict l'an mil cinq cent trente et huit.
Les amateurs de monstruosités archéologiques pourront trouver à s'égayer dans une publication récente intitulée : Les Côtes-du-Nord, histoire et géographie de toutes les villes et communes du département [Note : Guingamp, imprimerie Bouquette, 1856]. Prenant au sérieux la fameuse règle, si connue de maints étymologistes et si spirituellement formulée en ces termes par M. Alfred de Courcy : 1° Ne tenir aucun compte des voyelles ; 2° Tenir peu de compte des consonnes, — et en inventant une autre non moins-commode, laquelle consiste à ne pas se préoccuper des vocabulaires, — l'auteur est arrivé à des résultats rappelant les tours de forces qui ont donné au nom de Le Brigant une célébrité burlesque.
Après avoir démontré à ces lecteurs que Louargat, commune de l'arrondissement de Guingamp, est une pleine lune placée jadis dans le bois du ciel (Coët-an-Hay [Note : Avec une audace qui dépasse l'imagination, non-seulement il a défiguré le nom, compris de tous les paysans, de la forêt de Coët-an-né (le Bois du jour) ainsi nommée par opposition avec une autre forêt limitrophe appelée Coët-an-nos (le Bois de la nuit), mais il a encore inventé le mot hay qui n'a jamais signifié ni ciel ni quoique ce soit dans la langue bretonne. C'est env et ean qui ont cette signification] ; que Pont-Melvez — autre paroisse du même arrondissement, tire son nom d'un capitaine romain appelé Milvius, né tout armé dans son cerveau bouillant ; — après s'être donné la peine de discuter longuement pour savoir si Plounenez-Quintin, vieille paroisse dont le nom se trouve dans les plus anciens documents, n'aurait pas été ainsi nommée en souvenir d'une visite du célèbre missionnaire Pierre Quintin vivant à la fin du XVIème siècle ; après toutes les puérilités et les erreurs historiques qu'il s'est complu à joindre à des passages copiés textuellement dans des ouvrages déjà forts inexacts pour former le volume bien certainement le moins sérieux qui ait paru jusqu'à présent sur la Bretagne, le facétieux écrivain ne pouvait passer près des rochers grisâtres de Saint-Gilles-Pligeau, sans voir se dresser devant lui une légion de fantômes qu'il habille à sa façon.
Si vous étiez forcé de vous lancer sur le terrain glissant des étymologies, il vous viendrait sans doute tout d'abord à l'esprit que le nom de cette commune doit être composé du vocable de l'église (Saint-Gilles) et du nom d'une vieille paroisse appelée Pligeau, formé lui-même du breton ploe plou, plu (plebs) et du nom d'un saint breton très-connu dans le pays, saint Ygeau, tout comme Plo-ermel Plou-fragan, Plu-mieux, etc., signifient paroisses de Saint-Armel, de Fragan, de Saint-Mieux ; mais l'écrivain guingampais ne raisonne pas comme tout le monde. Toutes les fois que deux idées se présentent à lui, l'une simple et naturelle, l'autre détournée et même rendue inadmissible par l'existence de documents authentiques contradictoires, il se résigne rarement à donner la préférence à la première.
Pour lui le mot Pligeau viendrait des plaids généraux [Note : Chacune des anciennes cours de justice tenait tous les ans une ou plusieurs séances solennelles qu'on appelait « les généraux plaids »] (plijou bras, en breton, selon lui) de la juridiction de Kervilio ; le fait est certain, car notre auteur a découvert, après de longues recherches sans doute, qu'ils s'exerçaient au chef-lieu de la paroisse — tout comme ceux de la plupart des deux mille et quelques cents justices du même genre de notre province, lesquels cependant nulle part ailleurs n'ont modifié les noms de lieux.
Ayant rencontré une certaine lande rocheuse appélée Lannec-ar-Vilien (la Lande du Caillou, d'après tous les dictionnaires bretons), en violentant légèrement la langue, il en fait la lande du prêtre et en prend texte pour disserter sur la pleine lune, dont il veut que le nom breton kann-louar, composé très-régulièrement des mots louar (lune) et kann (brillant), signifie pain à chant, afin sans doute de ne pas laisser son prêtre, un vrai druide pourtant, sans hostie pour dire la messe.
Un peu plus loin, c'est le village de Ker-Tanguy (en français la Ville-Tanguy , l'habitation d'un homme portant le nom de Tanguy, si commun dans toute la Bretagne bretonnante)) dont il fait le village du feu nouveau, en dépit du bon sens le plus vulgaire, afin d'y accoler l'histoire, si rebattue par les romanciers, du prêtre druidique coupant le gui sacré avec une serpe d'or.
Dans notre course à travers les communes de l'arrondissement de Guingamp , nous aurions à nous arrêter à chaque pas si nous voulions relever toutes les énormités historiques, étymologiques et archéologiques, entassées dans ce petit volume ; mais nous respectons trop nos lecteurs pour les entretenir plus longtemps de semblables fadaises. Nous tenions seulement à protester au nom de la vérité, et à les prémunir contre ces sortes de productions typographiques, dont le moindre inconvénient est de travestir le passé déjà si mal connu, et de mettre en circulation une foule de notions fausses, qui viennent augmenter le nombre des préjugés que l'esprit de dénigrement systématique ou ignorant des derniers siècles a entassés sur le terrain de la science.
V. — L'ABBAYE DE COETMALOUEN.
Si maintenant, reprenant la route de Guingamp, nous continuons à nous avancer vers le nord, nous verrons bientôt apparaitre, à trois cents mètres environ sur notre gauche, un assemblage de pans de murs grisâtres, dont la silhouette déchiquetée se dessine nettement sur la verdure du coteau qui les domine. On dirait un grand fantôme, majestueusement drapé dans un suaire en lambeaux. C'est l'abbaye de Coëtmalouen, fondée le 25 juin 1142, par Alain-le-Noir, comte de Penthièvre.
Comme ses sœurs de Bonrepos, de Lanvaux et autres , elle est grâcieusement assise au fond d'un vallon solitaire, frais et boisé, véritable oasis au milieu des mamelons dénudés qui l'environnent. Pendant que les barons du moyen-âge recherchaient de préférence les lieux hauts et inaccessibles pour y poser leurs fiers donjons, les humbles enfants de Saint-Bernard aimaient à placer ainsi leurs monastères consacrés au repos de l'âme, à la prière et à la pénitence. Malgré l'état de dégradation très-avancé des ruines, sans avoir une imagination bien puissante [Note : Les Côtes-du-Nord, histoire de toutes les villes et communes du département, Arrondissement de Guingamp, page 299], il est très-facile d'en reconstituer le plan et de reconnaître que l'édifice a été reconstruit en entier au siècle dernier (XVIIIème) : il suffit pour cela de posséder les plus simples notions des règles qui présidaient à la disposition de tous les bâtiments claustraux. Trois corps de logis entouraient un préau, dont une chapelle placée au nord, comme à Bonrepos et à Bégar, formait le quatrième côté. Elle figure une croix latine sans bas-côtés, aux proportions nobles et harmonieuses, malgré les formes néo-classiques de l'architecture. A l'exception du pignon transept sud, qui se reliait aux bâtiments d'habitation, les murs sont encore à peu près intacts. L'intérieur offre le spectacle le plus triste à voir ; partout les ronces et les épines ont recouvert le pavé bouleversé, et c'est au milieu des décombres que nous avons eu l'heureuse chance de découvrir plusieurs fragments sculptés qui ont échappé à tous nos devanciers.
C'est d'abord la moitié d'une pierre tumulaire sur laquelle est sculptée en demi-relief le buste d'un moine, grand comme nature, dont la tête nue repose sur un carreau, entre deux écussons portant trois merlettes ou oiseaux-quelconques, posés 2 et 1. La crosse abbatiale qui accompagne l'effigie et l'inscription suivante, gravée en bordure au-dessus de la tête, ne laissent aucun doute sur le rang qu'occupait le défunt dans la hiérarchie monacale : f:o:abbas iacet. hic.
Ci gît frère Olivier, abbé. Epitaphe d'une humilité qui rappelle les beaux jours de la vie cénobitique. Si le digne enfant de Cîteaux a désiré vivant d'être ignoré après sa mort, il est assez probable que son vœu sera exaucé : le désordre dans lequel D. Taillandier trouva les archives de Coëtmalouen, n'a pas permis au docte bénédictin de donner une liste complète des abbés, et parmi ceux qui y figurent on n'en voit aucun du nom d'Olivier. Cependant, d'après le style de l'effigie et de ses accessoires, et surtout d'après la forme des caractères de l'inscription, on peut croire qu'il dut vivre dans le courant du XVème siècle.
Tout près gisaient deux blocs de pierre calcaire, qui, une fois rapprochés nous ont laissé voir deux petits moines couchés côte à côte, la tête appuyée sur des carreaux, dans des arcatures surmontées de dais flamboyants. On serait tenté d'y voir deux frères, dormant dans le même tombeau [Note : Ce serait alors sans doute des oblats, c'est-à-dire des enfants consacrés à Dieu dès leur premiers ans dans un ordre religieux suivant une coutume fréquente au moyen-âge]. Mais, en présence des petites dimensions de la pierre qui n'a guère plus d'un mètre de long, et s'adapterait très-bien au soubassement d'un tombeau, il serait imprudent de faire à cet égard autre chose que des conjectures. Sur une autre petite dalle carrée, nous avons distingué un écusson sommé d'une mitre et portant trois bandes. Elle pourrait bien avoir servi à indiquer dans le pavé l'emplacement qu'occupait la sépulture de Jacques de Kerbihan, abbé en 1502 [Note : Cette famille qui existait encore lors de la réformation de 1669, portait d'argent à trois bandes d'azur au franc canton de même, chargé d'une quintefeuille d'argent. Il est très-possible que ce franc canton, qui ne se trouve pas sur la pierre de Coëtmalouen, soit une brisure ajoutée par une branche cadette].
Enfin, pour achever ce trop court inventaire des derniers vestiges de l'abbaye du moyen-âge, nous signalerons encore un troisième fragment, sur lequel nous avons vu un écusson semblable à ceux qui accompagnent la figure tumulaire de l'abbé Olivier, si toutefois nos souvenirs sont exacts. Elle était placée il y a deux ans à Sainte-Marie, dans la cour de l'habitation de. M. Loyer.
La rareté des documents concernant Coëtmalouen et l'entière disparution des constructions antérieures au XVIIIème siècle donnent à ces objets une véritable valeur historique et archéologique ; leur propriétaire acquerrait des droits incontestables à la reconnaissance des amis de nos antiquités nationales en consentant à s'en dessaisir en faveur du musée de Saint-Brieuc, où nous savons qu'ils seraient conservés avec soin.
VI. — L'ÉTANG-NEUF.
Un chrétien ne saurait visiter nos vieilles abbayes ruinées sans emporter en les quittant un profond sentiment de tristesse. Il est pénible de songer que les cris sinistres des hiboux et la voix discordante des corneilles remplaceront seuls désormais, dans les sanctuaires profanés, les saintes prières que les moines disaient chaque jour pour les bienfaiteurs, dont les restes gisent sans honneur parmi les décombres.
Sous le poids de ces tristes pensées, nous quittâmes les ruines de l'abbaye de Caëtmalouen, et nous avions déjà fait un bon quart de lieue sur la route de Guingamp, quand, parvenu au haut d'une descente dont la pente semble un véritable précipice, — par l'effet d'un de ces changements à vue si fréquents dans les pays montagneux, — nous vimes, comme par enchantement, se dérouler sous nos pieds un des plus beaux spectacles qu'on puisse imaginer. Nous étions sur le bord d'un vaste et profond entonnoir, point de rencontre de trois vallées, dans le fond duquel dort un lac dont les eaux limpides reflètent des paysages aux contrastes les plus heureux. D'un côté une montagne couverte de chênes, de l'autre des pentes cultivées sur lesquelles sont groupées quelques pauvres chaumières ; au-dessous de la chaussée qui retient les eaux, un vallon encaissé dans lequel le trop-plein de l'étang se décharge avec un bruit affreux et forme une magnifique cascade, qui fait tourner plusieurs moulins — suspendus comme des chèvres au milieu des rochers qui garnissent la pente de la montagne — et bondit de roc en roc, en projetant dans l'air une écumes légère dont les mille goutelettes prennent aux rayons du soleil les couleurs, les plus brillantes de l'arc-en-ciel.
En approchant de la chaussée, nous passâmes près d'un amas de maisons délabrées, groupées autour d'une cour carrée, au bord de l'eau. C'était jadis, nous a-t-on dit, l'hospice de l'Étang-Neuf, pieuse maison dans laquelle les moines de Coëtmalouen hébergeaient les pauvres voyageurs que leurs affaires obligeaient d'entreprendre la route de Guingamp à Pontivy. Elle est aujourd'hui remplacée par un mauvais cabaret que les riches évitent et dont la porte est fermée aux pauvres : — progrès !
VII. — BOURBRIAC.
Après quelques
instants consacrés à admirer ce site vraiment remarquable, nous entamâmes
résolument les trois mortelles lieues qui nous séparaient de Bourbriac, où nous
espérions trouver un gîte pour la nuit. Au bourg de Plésidy, nous dûmes quitter
la grande route et nous engager dans un chemin sans doute de grande, et bien
certainement de très-lente communication. Les ingénieurs qui l'ont établi (et
certes on ne peut pas leur en vouloir quand on a vu les innombrables montagnes
de la contrée) ont été forcés, pour ménager les pentes, d'en faire un long
serpent qui revient vingt fois sur lui-même entourant les crêtes dans ses replis
et allongeant la distance de manière à faire presque regretter le vieux système
de la ligne droite, en honneur au temps du duc d'Aiguillon.
A peu près à moitié chemin, nous avons visité un monument assez singulier, sous lequel fut enseveli, il y a environ deux ans, un pauvre diable qui avait eu l'idée d'y pratiquer une fouille incognito, dans l'espoir de trouver un trésor qu'une tradition populaire prétendait y avoir été enfoui par les Korrigans [Note : C'est le nom que les Bretons donnent aux fées]. C'est un monticule conique de terre rapportée de 5 ou 6 mètres d'élévation, placé sur une éminence naturelle.
La forme extérieure est exactement la même que celle du monument funéraire du Rocher en Plougoumelen (Morbihan), et nous serions très-porté à l'attribuer, à la même époque que ce dernier, c'est-à-dire l'époque primitive, car l'absence de fossé ne permet pas d'y voir une motte féodale, et il n'est pas démontré à nos yeux que les Romains aient guère élevé chez nous de ces sortes de tertres. Du moins n'en connaissons-nous aucun en Bretagne, et, ce qui est encore plus significatif, le savant abbé Cochet, qui a exploré des milliers de sépultures romaines en Normandie, n'en signale pas non plus dans le précieux ouvrage [Note : La Normandie souterraine, Paris, Derache et Didron, 1855] qu'il a consacré à faire connaître le résultat de ses fouilles. Un travail peu dispendieux permettrait indubitablement d'en déterminer l'origine d'une manière certaine.
Nous arrivons enfin à Bourbriac, gros bourg posé sur le versant sud d'un chaînon des montagnes Noires, et dans une légère dépression de terrain dont les sources abondantes et l'humidité justifient pleinement son ancien nom de Poul-Briac (la mare de Briac). Ses maisons sont rangées autour d'une grande place au milieu de laquelle s'élève une église monumentale.
C'est là que, dans la première moitié du VIème siècle, s'élevait, au milieu d'une vaste forêt, une maison-forte dans laquelle résidait souvent le prince Déroch [Note : M. de la Borderie a limité approximativement son règne entre les années 520 et 530. Voir Biographie bretonne, article Domnonée], le fils et l'héritier de ce Riwal II, qui, venu des bords de la Tamise à la tête de clans nombreux obligés de fuir devant les Saxons envahisseurs de leur patrie, réunit le premier dans ses mains la souveraineté de toute la Domnonée armoricaine [Note : On comprenait sous ce nom tout le pays dans lequel furent découpés plus tard les évêchés de Dol, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Tréguier et Léon. C'était l'état le plus considérable de la Bretagne]. Il se trouvait dans cette résidence lorsque son cousin le moine Tugdwal, nouvellement débarqué de la Grande-Bretagne, vint lui demander un terrain pour s'établir avec sa communauté. Déroch aurait voulu retenir le saint homme près de lui, mais n'ayant pu y réussir il le décida à lui laisser au moins quelques-uns de ses pieux compagnons sous la conduite de Briac, le plus éminent de tous. Le saint abbé bâtit un monastère sur un quartier de forêt que le prince lui donna près de son château, et y termina paisiblement une vie pleine de bonnes œuvres que les hagiographes ont racontées en détail [Note : On trouve la vie de saint Briac dans les Vies des SS. de Bretagne, des PP. A. Le Grand et Lobineau]. Après sa mort, ce petit territoire reçut le nom de Minihi-Briac (le minihi, l'immunité de saint Briac), à cause du droit d'asile qui y fut attaché, comme à la plupart des églises bretonnes sanctifiées par le séjour ou par la mort des saints [Note : On connaît le minthi de Saint-Tugdwal à Tréguier, celui de Saint-Pol-de-Léon et une foule d'autres dont l'existence est attestée par le nom de Minihi, resté attaché aux localités qui avaient ce royal privilège].
Si l'on en croit, une tradition qui n'a rien d'invraisemblable , ce premier monastère et l'église construits sans doute en bois, comme la plupart des édifices du même temps, auraient été ruinés lors de la grande invasion des pirates du nord en 878.
Les parties les plus anciennes du sanctuaire qui abrite de nos jours le tombeau de saint Briac, ne remontent bien certainement pas au delà du commencement du XIIème siècle. L'édifice présente, dans son ensemble, un vaisseau en forme de croix latine, avec collatéraux, ne mesurant pas moins de 46 mètres 66 centimètres en longueur, sur un développement de 24 mètres au transept [Note : Nous avons pris ces mesures dans un livre de paroisse très-soigné que M. le curé de Bourbriac a bien voulu nous confier, après nous avoir fait les honneurs de son église avec une grâce et une obligeance dont nous sommes heureux de pouvoir le remercier ici]. Quatre hautes arcades en plein cintre, reposant sur des massifs carrés et doublées chacune d'une archivolte en retrait retombant sur des colonnes engagées, forment un inter-transept tout à fait grandiose et présentent tous les caractères de l'architecture romane du commencement du XIIème siècle. Les longs contreforts peu saillants qui soutiennent à l'extérieur le chevet et le transept nord, prouvent que ces parties de l'église appartiennent à la même époque ; on les a toutefois grandement modifiées au XVème siècle, en y perçant de hautes et larges fenêtres. Le transept sied et sa magnifique baie à cinq méneaux prismatiques sont des constructions de la même période flamboyante.
Ces différentes parties de l'édifice n'ont pas moins de 13 mètres d'élévation sous voûte. Les architectes qui les ont élevées, à trois siècles de distance, ont heureusement réussi à en harmoniser les proportions, de façon à leur donner un air de noblesse que présentent rarement les églises rurales.
On voudrait pouvoir en dire autant de la nef et des collatéraux, constructions assez belles pour le siècle de décadence architecturale qui les a élevées (le XVIIIème siècle). A l'intérieur, l'élévation trop faible du lambris produit l'effet de perspective le plus choquant, et à l'extérieur, la lourde couverture qui donne au vaisseau l'apparence d'une halle, contraste de la manière la plus disgrâcieuse avec les gables élevés des transepts et du chevet, et est encore écrasée par la belle tour qui s'élève sur le portail occidental.
Bien que la crypte pratiquée sous le chevet ne puisse, ni par ses dimensions, ni par son architecture, être comparée aux curieux monuments du même genre que possèdent les églises romanes de Sainte-Croix de Quimperlé et de Lanmeur (Finistère) [Note : M. Ch. de la Monneraye a décrit la crypte de Quimperlé dans son Essai sur l’architecture religieuse en Bretagne, page 97], la simplicité de formes qui la caractérise en fait un monument très intéressant pour l'histoire de l'art en Bretagne. Elle a 6 mètres de long sur 5 de large, et une voûte d'arête construite en moëllon dont les retombées s'appuient sur quatre lourds piliers de 2 mètres 30 centimètres de hauteur disposés en carré. Les deux plus rapprochés de l'orient sont cylindriques, sans chapiteau ni ornements d'aucune espèce. Les deux autres, de forme carrée, ont été reconstruits à une époque relativement moderne ainsi que la partie de la voûte qu'ils supportent, comme l'atteste une reprise très-visible malgré le badigeon. L'absence de tout motif d'ornementation et le manque de terme de comparaison ne nous permettent pas d'assigner à la partie ancienne une date précise, mais elle ne peut pas être plus moderne que les murailles romanes qui la surmontent.
Ce qui donne à cette crypte une physionomie tout à fait originale, c'est qu'elle est flanquée à droite et à gauche de deux autres chapelles basses, en guise de collatéraux, avec lesquelles elle communique à l'aide de deux portes sans caractère. On descend des transepts dans çes cryptes latérales par deux portes flamboyantes et deux escaliers à quelques marches. Il y a quelques anées, lors de l'établissement de la sacristie actuelle, on détruisit maladroitement la voûte de celle du nord, et on la remplaça par un laid plafond de bois peint en bleu ; mais il y a tout lieu de croire qu’elle était, en berceau fort simple, comme celle de la crypte du sud exactement de mêmes dimensions (3 mètres de large sur 6 de long), Les motif d'ornementation rayonnante, dont elles sont l'une et l’autre couvertes, ne permettent guère de les regarder comme contemporaines de la crypte centrale C'étaient peut-être des chapelles dans lesquelles, mus par un sentiment de foi dont les exemples abondent au moyen-âge, des seigneurs de la paroisse avaient placé leurs sépultures afin de reposer plus près de la terre sanctifiée par la présence des restes mortels du saint patron du lieu [Note : On y voit en effet plusieurs enfeux armoriés].
Il est en effet assez présurnable que le corps de saint Briac, dut être d'abord placé dans la crypte romane suivant l'usage presque général des premiers siècles de l'Eglise. Nous avons vu dans le cimetière un cercueil de granit avec l'emplacement de la tête indiqué par un rétrécisement de la cavité intérieure comme dans ceux que l'on peut voir à Lochrist-an-Iselvez, à Plouguer-Carhaix (Finistère) et à Noyal-Pontivy (Morbihan). M. de Caumont, dont l'autorité est si grande, croit que cette forme ne commença à être en usage, que dans le courant du XIIème siècle [Note : Abécédaire d'archéologie, Architecture religieuse, 3ème édition, page 222] ; mais avant d'adopter son opinion sans réserve pour ce qui concerne la Bretagne, il est prudent d'attendre qu'on ait fait une classification chronologique rationnelle des monuments de ce genre que nous possédons en assez grand nombre.
Quoi qu’il en soit, il est pénible de voir ainsi exposés aux injures de toutes sortes des sarcophages bien certainement chrétiens, et auxquels très-souvent, comme à Bourbriac, les populations s'obstinent à prêter une vertu miraculeuse que la foi attribue aux objets sanctifiés par le contact des corps saints. Nous avons été heureux de voir le respectable et zélé curé de cette paroisse disposé à donner dans son église, à ce cercueil, une place plus convenable que celle qu'il occupe [Note : Le tombeau en granit, dit aujourd'hui tombeau de saint Briac et surmonté d'une statue tumulaire en pierre tendre, que l'on voit au bas du collatéral nord, n'est pas ancien, et la position peu honorable qu'il occupe n'étant guère en harmonie avec le respect dont les populations du moyen-âge entouraient les sépultures des saints, on peut croire qu'il a dû être déplacé à une époque relativement moderne].
Il nous reste maintenant à visiter la grande tour qui surmonte la porte occidentale. C'est une imposante masse carrée de 27 mètres d'élévation et de 11 mètres de diamètre. Des galeries en granit à balustres prismatiques, décorés, sur leurs faces de panneaux remplis d'ornements en méplat, tels que mâcles, lozanges et autres figures usitées à l'époque de la Renaissance, la divisent en trois étages. Deux hauts contreforts perpendiculaires, enrichis de dais soigneusement travaillés soutiennent chacun des angles. Les pinaches et les clochetons qui, surmontent ordinairement ces membres d'architecture dans les églises ogivales, sont remplacés ici par des systèmes de fusées canelées, de lanternes évidées à jour et de candélabres superposés, de manière à former aux angles de l'édifice des pyramides, dont l'agencement compliqué ne peut guère s'exprimer sans l'aide du dessin.
Une vaste arcade, ogivale laisse voir au rez-de-chaussée, l’intérieur d'un porche, au fond duquel s'ouvre une porte géminée à voussures profondes remplies de guirlandes de vigne délicatement fouillées ; au-dessus, une fenêtre aujourd'hui aveuglée servait à éclairer la nef.
Le bénitier adossé au trumeau, qui sépare les deux baies de la porte est bien certainement une des grâcieuses productions de l'art de la sculpture au XVIème siècle. Il est de forme octogonale et supporté par un pied godronné. Du milieu de la cuve s'élève un mince balustre tourné dont la partie supérieure s'épanouit en fines nervures qui se recourbent comme les feuilles d'un palmier, pour former la voûte d'un petit dais à arcs en talon subrilobés, brillant de toute la riche ornementation de l'époque flamboyante.
Le tour de Bourbriac doit, sans contredit, occuper une place au premier rang parmi les tours du même temps, dans le pays que nous visitons. Une belle inscription, gravée à l'extérieur, sur le contrefort de droite, rappelle le nom du maître de l'œuvre [Note : C'est ainsi que se qualifièrent jusqu'au XVIIème siècle les architectes les plus célèbres] qui nous a légué ce curieux échantillon de son savoir-faire. Nous l'avons lue ainsi :
Le dernier mot est un nom propre, encore porté par une famille du pays, et désigne sans doute soit le recteur, soit un fabrique ou trésorier du temps de la construction de la tour.
Après avoir examiné le sanctuaire du disciple de saint Tugdwal, nous ne quitterons pas Bourbriac sans consacrer quelques instants au souvenir de son royal ami, le vieux roi Déroch. Ayant appris qu'il existait près du bourg un lieu appelé Castel-Daro, nom qui rapproche beaucoup de Castel-Déroch, nous nourrissions l'espoir d'y trouver quelques traces de la maison-forte que le bon prince habitait, il y a plus de treize siècles. Quant on nous montra une maison dénuée de tout intérêt, laquelle ne doit sans doute sa pompeuse qualification de Castel, qu'à une de ces ironies populaires qui ont décoré telles méchantes cabanes de notre connaissance des noms de Château-Brillant ou de Petit-Paris, nous éprouvâmes une de ces déceptions auxquelles les archéologues sont d'ailleurs assez accoutumés.
Mais nous devions être largement dédommagé de ce contre-temps. Sur un petit coteau qui fait face au bourg, à l'ouest, et le domine, s'élève une motte , à plate-forme circulaire de 30 mètres de diamètre que les habitants nomment er C'hastel (le château). Elle est un peu plus élevée que celle du Pélinec [Note : La motte de Bourbriac peut avoir 7 mètres d'élévation à partir du fond du fossé qui l'entoure] avec laquelle elle a une grande analogie [Note : Voir plus haut l'article Canihuel]. C'est toujours la base en terre des châteaux de bois de la première période féodale. Comme au Pélinec, on reconnaît aisément les restes du rempart qui formait une enceinte immédiatement sur le bord extérieur du fossé.
Cette espèce de contrescarpe, que nous ne nous souvenons pas d'avoir remarqué autour des mottes accompagnées d'un ou de deux halles ou enceintes extérieures pourrait bien être caractéristique des plus anciennes forteresses bretonnes. Mais pour l'admettre sans réserve, nous avons besoin d'augmenter le nombre de nos observations, et surtout de voir un certain nombre de retranchements datés, au moins d'une manière probable, par des documents authentiques.
En attendant, jusqu'à preuve du contraire, nous regarderons cet ouvrage militaire comme la véritable assiette du château du roi Deroch, et nous répéterons ici le vœu que nous avons déjà formulé au dernier Congrès de l'Association Bretonne, pour qu'une croix s'élève en ce lieu, afin de rappeler aux habitants de Bourbriac le souvenir de leur premier bienfaiteur, tout en couvrant de son ombre protectrice les derniers vestiges de la forteresse qu'il habitait.
VIII. — LA CHAPELLE-NEUVE, EN PLOUGONVER.
Avant de rentrer, par Pestivien, sur le territoire de l'ancien évêché de Cornouaille, que nous avons quitté depuis l'Etang-Neuf [Note : Nous sommes dans l'ancien évêché de Tréguier], nous pousserons une pointe jusqu'à une lieue à l'ouest du bourg de Plougonver, pour voir la plus étrange chapelle que nous connaissions [Note : Sur le chemin, nous avons visité la jolie église de Pont-Melvez, restaurée et agrandie dans son ancien style (celui du XVIème siècle) avec un goût et une intelligence rares, par M. l'abbé Gallerne. Cette restauration est un bon exemple qui aura, nous l'espérons, des imitateurs].
Le chevet de ce petit édifice, placé au milieu d'un paysage à l'aspect sauvage, sur un des chaînons des montagnes Noires, produit le plus singulier effet à l'œil qui le voit pour la première fois. Sa forme générale figure trois tours peu saillantes, liées intimement entre elles en un gros faisceau (Planche I, figure 3). Une meurtrière, composée d'un trou rond surmonté d'une fente perpendiculaire coupée par une autre fente horizontale de manière à figurer une croix latine, est percée dans la base de chacune de ces tours, au-dessous des fenêtres, les unes sont en plein cintre et les autres en ogive très-émoussée. A voir cet appareil militaire, on se demande si l'on est en présence d'un sanctuaire ou d'une forteresse.
Il est aisé d'ailleurs de reconnaître que l'édifice n'est plus entiers, si toutefois il a jamais été achevé. De la première construction, que nous rapportons au XVIème siècle, il n'existe que le chevet, dont le plan affecte la forme d'un trilobe (Planche I, figure 4) , — la convexité de chacun des lobes produisant à l'extérieur les demi-tours que nous venons de décrire, — et la nef, composée de quatre travées à piliers cylindriques sans chapiteaux, surmontés d'ogives émoussées dont les intrados, au lieu d'être chargés de moulures, sont simplemente arrondis. A une époque plus récente, on a rempli de maçonnerie les arcades du côté sud de la nef, afin de fermer provisoirement l'édifice, et on a enveloppé celles du côté nord d'une muraille sans caractère, pour former un petit collatéral et mettre la chapelle en état de servir au culte.
Les trois lobes ou demi-tours qui forment le chevet présentent, à l'intérieur du chœur, trois enfoncements semi-circulaires dont les angles saillants sont garnis de colonnettes à chapiteaux très-allongés, composés d'une doucine surmontant trois plate-bandes en retrait les unes sur les autres ; ces colonnettes et une niche à dais flamboyant, suspendue à l'une d'elles, ne permettent pas de rapporter la construction de l'édifice à une époque antérieure à la fin du XVème siècle ou à la première moitié du XVIème.
Un autel fort simple, dont la table de granit mesure 3 mètres 63 centimètres en longueur, masque la concavité de la demi-tour centrale. A l'angle du côté de l'Evangile est placé, contre la muraille un sacraire (Planche I, figure 4, a) ou tabernacle, peut-être unique en son genre en Bretagne [Note : Du moins nous ne nous souvenons pas d'avoir vu signaler rien de semblable]. C'est une petite armoire de granit soigneusement travaillée dans le style de la Renaissance, et dont la forme (qu'on nous passe cette grossière comparaison) rappelle assez bien celle des petits meubles où l'on renferme les pendules dans nos campagnes.

A l'autre extrémité, du côté de l'Epitre, une petite porte donne accès dans l'espace vide compris, derrière l'autel, entre l'autel et le mur circulaire de la tour du milieu. On s'attendrait à y trouver une sacristie et l'on n'est pas peu surpris d'y voir un escalier tournant par lequel on descend dans un obscur souterrain ménagé sous le chœur (Planche I, figure 4, b. b. b.). C'est un couloir large de 1 mètre 50 centimètres, occupant toute la largeur du chevet, véritable casemate dans laquelle le jour ne pénètre que par les meurtrières cruciformes dont nous avons parlé. Vers l'une des extrémités de cette espèce de caveau, établi évidemment dans un but de défense, s'ouvre une porte basse donnant accès, dans un chemin couvert d'un mètre de large ( Planche I, figure 4, c. c. c.), lequel se dirige vers le bas de la chapelle parallèlement à l'axe de la nef. Où aboutit-il ? Dans quelles circonstances a-t-on muni une église de cet appareil militaire ? C'est ce que nous ignorons encore. L'éboulement des terres ne permet plus de suivre ce chemin mystérieux que dans une longueur de 7 à 8 mètres, et nous n'avons trouvé dans l'histoire aucun fait qui se rattache à cette localité. Lors de notre courte visite, n'ayant pas le loisir de faire exécuter des fouilles qui nous eussent peut-être donné le mot de l'énigme, nous nous sommes vu réduit à interroger les traditions populaires. Elles nous ont répondu qu'un personnage connu sous le nom de docteur de Coëthalec, avait fait construire ce souterrain pour mettre sa demeure en communication avec la chapelle, afin de pouvoir par ce moyen se rendre plus facilement aux offices. Cette explication n'expliquant pas grand'chose, nous avons questionné de nouveau, et on nous a raconté la légende suivante, dans laquelle se révèlent les facultés poétiques de la race bretonne. C'est, paraît-il, le dernier vestige d'un chant populaire aujourd'hui oublié, comme tant d'autres, dans le pays qu'habita son héros, mais encore répété, dit-on, dans les veillées du pays de Tréguier, cette terre fertile en chanteurs.
VIII. — LA LÉGENDE DU DOCTEUR DE COETHALEC.
« Kerméno n'est plus aujourd'hui qu'une modeste ferme située à un bon quart de lieue de la Chapelle-Neuve, mais autrefois on y voyait un beau manoir dont les maîtres, comme tous les gentilshommes bretons, étaient voués de père en fils au métier des armes. Or il advint un jour qu'un de leurs descendants, que la tradition nomme Coëthalec, refusa de marcher sur les traces de ses ancêtres. Pendant que les autres enfants de son âge — contents de savoir écrire et lire les heures manuscrites, les romans et les fabliaux, — préludaient aux rudes exercices de la guerre en luttant avec les pâtres des montagnes Noires, on le voyait passer les jours et les nuits à dévorer les livres de science qu'il pouvait se procurer.
Devenu jeune homme, au lieu de s'attacher à la personne de quelque chevalier en renom pour faire l'apprentissage des armes et gagner ses éperons, il endossa la robe des clercs et partit avec le jeune baron de Pénarstang, son voisin et son ami, pour aller étudier dans les plus célèbres écoles du monde.
Doués des mêmes aptitudes et brûlés de la même soif de savoir, ils firent en peu de temps des progrès merveilleux et devinrent si savants qu'ils ne trouvaient plus de maîtres capables de leur rien apprendre. Ils revinrent donc dans leurs manoirs ; mais leurs intelligences avides n'étaient pas satisfaites ; en possession de toutes les sciences humaines, ils auraient encore voulu pénétrer les régions les plus sublimes et les plus cachées de la création.
Ils s'adressèrent au prince des sciences occultes, au diable, — puisqu'il faut l'appeler par son nom, — qui s'engagea à leur dévoiler tous les secrets de l'enfer, stipulant seulement que pour prix de ses leçons le dernier des deux qui le quitterait resterait corps et âme en son pouvoir. La condition était rude, ils l'acceptèrent pourtant, tant ils étaient en proie à leur passion. Après sept années passées à cette diabolique école, devenus aussi savants que leur maître, ils voulurent revoir la terre des vivants ; mais il fallait payer le fatal salaire. Coëthalec, plus intrépide que son ami, consentit à rester le dernier à condition que Pénarstang lui céderait la moitié de sa science et en effet ce marché fut conclu.
Cependant Coëthalec ne se découragea ; après le départ de son compagnon, prenant en guise de flambeau un tison allumé dans l'immense brasier dont les flammes dévorent les damnés, il s'engagea résolument dans les obscurs et tortueux souterrains qui, d'après la tradition populaire, servent de vestibule à l'enfer. Il aperçoit déjà la clarté du jour, lorsque Satan, tapi derrière la dernière porte, se précipite sur sa proie et la serre dans ses griffes en poussant un ricanement qui fit trembler les voûtes de l'abime.
Mais la joie du diable ne fut pas de longue durée ; il en avait trop appris à son élève. A l'aide d'un des secrets qu'il lui avait révélés, celui-ci s'était rendu invisible et avait fui ne laissant que son ombre aux mains de Satan. Caëthalec rentra donc dans son manoir, possesseur de la science infernale qu'il avait acquise, augmentée de la moitié de celle de Pénarstang. Mais lorsqu'il se promenait par le plus beau soleil, nul ne vit désormais son ombre suivre son corps ; elle était restée dans l'enfer.
On raconte mainte et mainte merveille de sa puissance surnaturelle ; feuilles sèches changées en or pur, châteaux bâtis en une nuit sans maçons, etc., tout lui était facile, et à cent lieues à la ronde on ne parlait que de la science et des richesses du fameux docteur de Coëthalec. Cependant son ancien ami le baron de Pénarstang lui avait gardé rancune et guettait l'occasion de se venger du tour qu'il lui avait joué en sortant de l'enfer. Un jour donc, voyant passer devant son manoir Coëthalec, — porté dans les airs, selon sa coutume, sur un char à quatre chevaux mu par une force invisible — à l'aide du reste de science qu'il avait conservé, Pénarstang réussit à lui jeter un sort qui l'arrêta tout court dans son vol, sans qu'il lui fût possible ni de reculer ni d'avancer.
Coëthalec à son tour, voyant Pénarstang le nez à sa fenêtre pour jouir de la déconvenue de son rival, lui jette un charme qui lui fait pousser à l'instant deux énormes cornes, lesquelles le mettent, dans l'impossibilité de rentrer la tête à l'intérieur. Il croyait le forcer à lui demander grâce ; mais le baron, qui n'était pas embarrassé de si peu, fait appliquer par ses gens une échelle à l'extérieur, passe le corps en dehors et descend dans la cour, narguant le pauvre Coëthalec toujours immobile dans les airs. Mais quand Pénarstang voulut rentrer chez lui par la plus grande porte, impossible, les deux malencontreuses cornes, s'allongeant de plus en plus, l'arrêtaient partout. Pour s'en délivrer il fut contraint de s'avouer vaincu , et le fier docteur continua triomphalement sa route.
Depuis ce jour, il n'eut plus de rival, et son orgueil alla toujours en croissant. Il savait tout, jusqu'à l'art de rendre immortel et même de donner la vie aux morts. Pour en produire la preuve, un jour de foire à Morlaix, il résolut de s'incarner, c'est-à-dire de se ressusciter lui-même. Pour cela, il commanda à son domestique de le hacher comme chair à pâté, de mettre ensuite les lambeaux de son corps dans une caisse avec un onguent qu'il avait préparé à l'avance, et surtout de ne toucher à rien qu'au bout de trois jours, après lesquels on le trouverait rendu à la vie. L'expérience répétée deux fois réussit parfaitement ; à la troisième le valet, curieux de voir ce qui se passait dans la mystérieuse caisse, en souleva le couvercle dès le second jour. Les chairs à moitié animées commençaient à fermenter et à prendre une forme ; mais le travail de recomposition s'arrêta, aussitôt qu'elles furent en contact avec l'air. Le docteur, dont l'audacieuse présomption était allée jusqu'à vouloir usurper un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu, périt victime de la science à l'aide de laquelle il croyait se rendre immortel. Mais sa femme, qu'il avait enchantée avant de partir pour Morlaix, vit toujours au manoir de Kerméno, dans un palais invisible où elle est assise sur un trône magnifique, au milieu d'une salle resplendissante de cristal et d'or, attendant que quelqu'un la vienne délivrer du charme qui l'y retient captive ».
Cette légende en prose doit être bien au-dessous de l'original en vers, dont elle n'est qu'une copie plus ou moins fidèle et qui sera, nous l'espérons, bientôt publié, s'il est vrai, comme on nous l'a dit, qu'il existe dans la riche collection de chants populaires que le regrettable M. de Penguern a laissée en mourant. Il offrirait d'autant plus d'intérêt que le poète qui l'a composé ne semble pas avoir travaillé sur un sujet purement imaginaire et qu'il est possible d'assigner une date très-probable à son œuvre.
Les anciennes Réformations de la noblesse de l'évêché de Tréguer nous apprennent qu'en 1543 le manoir de Kerméno-Bihan (le Petit Kerméno) appartenait à Yvon de Botloy, seigneur de Coëthalec en Kermaria-Sulard (trêve de Louanec), descendant de l'illustre maison des Tournemine [Note : C'est l'opinion de M. P. de Courcy], et dont les armoiries sont précisément celles peintes sur le banc seigneurial de la Chapelle-Neuve de Plougonver. Cette terre n'avait pas dû passer dans sa famille avant la seconde moitié du XVème siècle ou même le commencement du XVIème, car la réformation de 1427 ne mentionne pas le nom de Botloy parmi ceux des nobles de la même paroisse, et on y trouve au contraire un Jean de Kerméno dont la famille avait pour berceau le manoir en question. Si donc Yvon de Botloy n'était pas le héros de notre légende, il serait au moins son père ou son grand-père.
Quant au baron de Pénarstang, on pourrait le trouver dans la personne de Guy de la Tour, seigneur de Pénarstang en la paroisse de Plougonven, distante de quelques lieues seulement de Plougonver. La qualification de maître, que semble lui donner la copie que nous possédons de la Réformation de 1543, ne s'appliquait au XVIème siècle à des gentilshommes que lorsqu'ils étaient dans la robe, ce qui viendrait à l'appui de notre conjecture [Note : Les exemplaires de la Réformation que nous possédons étant souvent fautifs quant à l'orthographe, il ne faudrait pas cependant en tirer des conclusions trop affirmatives]. Selon toutes les apparences, il était fils de Guillaume et de Jeanne de Gosriant et frère de François de la Tour qui mourut évêque de Tréguier en 1593, après avoir d'abord occupé le siège de Quimper [Note : Voir le Catalogue des évêques de Quimper et de Tréguier. D. Morice, Hist. de Bretagne, tome II].
(C. de Keranflec'h).
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