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Mahyeuc Yves, au secours des malheureux. |
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CHAPITRE VI - AU SECOURS DES MALHEUREUX.
On se plaît à dire qu'au début du XVIème siècle la situation générale était bonne en Bretagne. La paix qui régna après les luttes pour l'indépendance du duché amena une certaine abondance : « On nomme aujourd'hui la Bretagne, le Pérou des Français », écrivait La Popelinière [Note : Histoire de France de notre temps, 1581. t. I, p. 25]. Une preuve de cette prospérité et en même temps de l'esprit de foi qui régnait dans la population du diocèse de Rennes est inscrite dans les monuments de l'époque. La haute Bretagne, le diocèse de Rennes en particulier, ne peut revendiquer une première place dans l'éclosion artistique des XVème et XVIème siècles, mais enfin on peut constater en cette période un certain nombre de constructions d'églises, de réparations, d'agrandissements qui indiquent une situation économique assez prospère. Le Pouillé historique de Rennes relate des travaux assez importants accomplis au XVIème siècle dans les différentes paroisses du diocèse : réfection de nefs, de chevets, de toitures, de chanceaux, au moins dans quatre-vingt-trois églises. Sous l'épiscopat d'Yves Mahyeuc, on acheva Notre-Dame de Vitré, Saint-Léonard de Fougères, Gennes, La Guerche ; à Rennes on reconstruisit Toussaint, détruit par un incendie ; on agrandit Saint-Germain et Saint-Hélier.
Dans les campagnes autour de Rennes et de Vitré la culture du blé et des autres céréales fut intensifiée. Celle du lin et du chanvre surtout était source de profit pour les paysans. On filait le lin dans les fermes, des tisserands de village fabriquaient une toile très appréciée, utilisée surtout pour les voiles à navires. Les paroisses de Noyal-sur-Seiche, de Vern, de Nouvoitou comptaient de nombreux tisserands [Note : A Chartres, l'industrie de la poterie était florissante au début du XVIème siècle].
Des villages on transportait la toile dans les villes, on la vendait aux marchands de Rennes et de Vitré qui l'exportaient par Saint-Malo vers l'Angleterre, les Flandres et l'Espagne. Les marchands de Rennes, de Vitré et de Tinténiac avaient formé une association pour l'exportation de leurs marchandises. Les toiles de Vitré étaient particulièrement renommées. Guy X, baron de Vitré, fit en 1526 un règlement pour les « toiles qui devaient avoir trois quarts d'aunes » [Note : J. CHOLEAU, le Pays Breton, n° 60, p. 605]. C'est là, semble-t-il, un signe de prospérité. On voulait garder la renommée de la marchandise.
L'activité économique de Rennes était loin d'être stagnante. Les industries artisanales animaient la cité. Dès 1340, « les confréries des boulangers, des téxiers, des baudriers, des drapiers, des boursiers, des merciers, des selliers, des mintiers, des parcheminiers, des cordouaniers et des bouchers bâtirent l'hôpital Sainte-Anne pour recevoir les pouvres personnes malades et les pèlerins passans et pour faire exercer les œuvres de charité et de miséricorde ».
Au XVème siècle on tissait la soie à Rennes. Le duc François II exempta d'impôts et donna des franchises aux ouvriers qui seraient venus de Florence vers 1476 [Note : Registre de la Chancellerie de Bretagne, an 1482. Annales de Bretagne, 1940, p. 262]. D'après Dom Lobineau [Note : Histoire de Bretagne, t. I, p. 731], des privilèges furent accordés aux tapissiers venus d'Arras vers 1477. En 1513, Anne de Bretagne confirma les privilèges des teinturiers. Certains noms de rues évoquent l'activité des artisans : rue de la Cordonnerie (actuellement rue de la Monnaie) ; rue de la Ferronnerie (entre la rue de Toulouse et la rue Duguesclin) ; rue aux Foulons (rue Le Bastard) où était centralisée l'industrie des drapiers, florissante au XVIème siècle ; rue de la Fracasserie (rue de Penhoët), domaine des forgerons et des serruriers ; rue Baudrairie, la rue des baudroyeurs, marchands de cuirs et ouvriers en cuir ; la rue de la Parcheminerie, qui existait déjà en 1395 [Note : Après 1545, gantiers et boursiers furent dispersés dans les différents quartiers de la ville].
Au XVème siècle, Rennes avait considérablement élargi son enceinte. Les murailles avaient franchi le vieux cours de la Vilaine pour s'établir le long du boulevard de la Liberté actuel où coulait un bras de la rivière, et les faubourgs de la ville s'enfonçaient profondément dans la campagne.
Le duc François II avait projeté de faire une quatrième enceinte qui aurait englobé les moulins Saint-Martin, la barre Saint-Just (rue de Fougères) et l'abbaye Saint-Melaine [Note : BANÉAT, Vieux Rennes, p. 21]. Rennes qui, au XVIème siècle, se développait surtout vers le nord, pouvait compter une vingtaine de mille habitants. Cet agrandissement de Rennes faisait écrire à Bertrand d'Argentré : « Cette ville est plus grande d'étendue et habitation que nulle autre de Bretagne... Cette ville est de tous les hommes de guerre jugée forte... En sorte que pour le regard d'iceux, il y a peu de villes en France qui la secondent » [Note : BANÉAT, Vieux Rennes, p. 21].
Rennes, au carrefour des routes qui menaient vers la basse Bretagne, jouait comme maintenant le rôle de plaque tournante et attirait nécessairement les marchands qui venaient proposer leurs articles aux sept grandes foires annuelles. Les halles de la Cohue connaissaient un redoublement d'activité aux foires de Saint-Etienne, de la Mi-Carême, de Saint-Georges, de la Pentecôte, de Saint-Pierre et Saint-Paul, de Saint-Etienne d'août, de Saint-Melaine.
Dans les marchés de l'époque on y trouvait des peaux, des pelleteries fines, de la toile blanche, de l'étain, du plomb, du fer-blanc, du laiton, des savons noirs et blancs, etc. La Bretagne alors avait plus à vendre qu'à acheter. Les bourgeois avaient solidement assis leur fortune par des acquisitions foncières.
Rennes, par son commerce et par ses industries artisanales, pouvait done entretenir une population laborieuse.
Toutefois il était difficile à un compagnon de devenir maître, et d'autre part les artisans étaient exclus des fonctions municipales, à Rennes, en particulier. C'est pourquoi on vit apparaître deux classes bien séparées : celle des capitalistes et celle du prolétariat. C'est l'époque de la Renaissance qui a hérité de l'esprit païen, ennemi du travail manuel.
Aussi que de pauvres végétaient, logés misérablement dans leurs taudis. Les taudis [Note : Rennes a conservé la maison dite de « Du Guesclin », construite au temps d’Yves Mahyeuc. Elle servait d’habitation pour deux chapelains de la cathédrale, habitation luxueuse sans doute pour cette époque] de Rennes ont-ils tellement changé depuis Yves Mahyeuc ?... Et puis il y avait les périodes de disette pendant lesquelles les pauvres ne mangeaient pas à leur faim.
Yves Mahyeuc, persuadé que le revenu des biens ecclésiastiques est le patrimoine des pauvres sur lequel doit seul être prélevé l'honnête entretien dû aux ministres des autels, s'appliqua constamment à une juste répartition de son avoir. « Ses dépenses personnelles étaient presque nulles, et le train épiscopal de sa maison des plus modestes ». Comme sainte Catherine de Sienne, la grande tertiaire dominicaine, il pouvait redire : « J'aime mieux être trouvé sans mon manteau que sans la charité ».
« J'ai par devers moi, écrira Reichac de Sainte-Marie, une déposition authentique de deux témoins qui ont été ses fermiers, que tous les ans il donnait aux pauvres les trois quarts de ses revenus ». Cela ne l’empêchait pas d'ailleurs de défendre ses droits de seigneur temporel. C’est ainsi qu'en 1514, il fit confirmer par Louis XII son droit exclusif de fuye et de colombier à son manoir de Bruz (5 mai 1514, Arch. départ., f° 48).
Yves Mahyeuc se fit l'économe des malheureux. « Dans les périodes de calamités, il redoublait ses aumônes, tant à la ville qu'à Brutz, faisant cuire grand nombre de pains qu'il distribuait lui-même aux pauvres, et ses officiers se fâchant de ce qu'il donnait tout sans se rien réserver, il épiait l'occasion de leur absence pour bailler l'aumône, même leur donnait la paste, leur disant qu'ils la fassent cuire eux-mêmes, et parfois la tirait my-cuite du four pour la leur donner, si ayant le loisir de la laisser cuire. Un pauvre l'importunant un jour de luy donner quelque chose, son Maître d'Hostel le renvoya et luy ferma la porte au nez, disant que Monsieur de Rennes n'avait plus rien, qu'il avait tout donné ; mais si-tost qu'il eut le dos tourné, le Bienheureux Prélat défit ses jartières et les donna à ce pauvre par-dessus la porte, n'ayant d'autre chose à lui donner. Quand quelque pauvre femme chargée d'enfants l'allait trouver pour luy demander l'aumône, il cachait de l'argent dans des lopins de pain et les leur donnoit, disant : « Ma fille, prenez ce que vous trouverez dedans, pour ayder à nourrir vos enfants ». Un jour qu'il faisait grand froid, ayant rencontré quatre pauvres presque nus et n'ayant autre chose que ses vêtements pour satisfaire aux mouvements de sa compassion, il dépouilla sa grande robe blanche, la mit en quatre et s'en retourna à sa maison de Brutz en petite robe de nuit » [Note : TRESVAUX, op. cit. t. III, p. 308].
Lorsque les devoirs de sa charge ne le retenaient point dans sa ville épiscopale, Yves Mahyeuc aimait à se retirer dans son manoir de Brus, pour y vivre davantage dans la solitude et le recueillement. Le manoir de Bruz, situé à un kilomètre du bourg sur la route de Laillé, avait été donné à l'évêque de Rennes Sylvestre de La Guerche, en 1076, par le comte de Rennes, Geoffroy. Reconstruit au XVIIème siècle, il resta la propriété des évêques jusqu'à la Révolution.
A Bruz, on trouvait des gens aisés, nobles, paysans, propriétaires, mais aussi un grand nombre de petits maisonniers, vivant sous des toits de chaume ou de gled, dans ces masures aux murs en torchis que l'on rencontre encore dans la campagne rennaise. Pauvres demeures ! une chambre, pas de plancher, mais un sol battu aux nombreux « nids de poules » ; une simple cloison séparait les gens de l'étable. Ces pauvres gens dont la nourriture était surtout constituée par des châtaignes [Note : Dans les environs de Rennes, de Vitré et de Fougères, on mangeait beaucoup de châtaignes], Yves Mahyeuc aimait les visiter. Il entrait dans les détails de leur vie et les consolait dans leurs peines. « Il ouvrait son cœur avec plus d'affection aux indigents et donnait moins de bornes à ses libéralités » [Note : TRESVAUX, op. cit., p. 307].
Comme saint Yves dont il a essayé d'imiter les vertus, il aimait les pauvres mendiants qui parcouraient les campagnes. « Il leur parlait avec une familiarité qui attirait leur confiance, il entrait dans le détail de leurs besoins, il les logeait dans sa maison, il les servait et mangeait avec eux, il les prévenait quand il voyait que la timidité leur tenait la langue liée et n'avait pas plutôt appris de quoi ils avaient besoin qu'il le leur donnait ou de l'argent pour l'acheter ».
Yves Mahyeuc, père des pauvres, a été un évêque « social » avant le temps. Il fit apprendre à des jeunes gens un métier capable de leur fournir le nécessaire. Il donnait de l'argent pour marier les jeunes filles pauvres.
« Il avait en sa maison des tailleurs, cordonniers, bonnetiers et autres maîtres de métier qui tiraient tous gages de lui et ce pour deux fins : afin de mettre sous eux quantité de pauvres enfants en apprentissage à ses frais et dépens ; la seconde pour assister plus aisément les pauvres » [Note : REICHAC DE SAINTE-MARIE].
Il faisait acheter de ses propres deniers le cuir, la toile, l'étoffe et se chargeait d'écouler dans le commerce habits, chemises et souliers que ses protégés avaient fabriqués. Quand il visitait ses diocésains, il recommandait aux recteurs et bénéficiers le soin des pauvres. Aussi était-il aimé et admiré de tous.
En toutes circonstances, Yves Mahyeuc manifestait un dévouement sans bornes aux malheureux, mais lorsqu'une épidémie se déclarait, et en ce temps elles furent nombreuses, il ne prenait plus aucun repos.
La première année de son épiscopat, la peste fit à Rennes de nombreuses victimes. Plusieurs fois déjà ce fléau avait décimé les habitants de la ville, et les moyens employés pour la combattre s'étaient révélés si impuissants qu'en différentes circonstances — surtout en 1483 — les hauts personnages de la cité avaient cru prudent de déguerpir : les religieux de Saint-Melaine s'étaient réfugiés au Tronchet, un seul chanoine resta à Rennes, réunissant sous sa présidence les grands chapelains suppléants [Note : En 1530, nouvelle manifestation du fléau. Le 14 mai, le chapitre se réunit pour savoir si les chanoines pourront quitter Rennes. On décida d'attendre ; mais le 1er août suivant, la peste n'avait pas cessé ; il fut alors permis aux chanoines de s'éloigner de Rennes jusqu'à la Toussaint. Salvo jure prorogandi si soevierit. (Reg. des Délib. du chapitre : 14 mai 1530 - 1er août 1530). En 1546, l'hôpital Saint-Yves n'était plus assez vaste pour contenir tous les malades. François Thierry de Boisorcant donna pour y loger des pestiférés une maison et un jardin où l'on bâtit l'hospice de la Santé (rue de la Santé)].
Cette peste dite « bubonique » était caractérisée par une fièvre subite, accompagnée souvent de délire, et par l'apparition dans l'aîne ou dans l'aisselle d'un ganglion atteignant très vite la grosseur d'un œuf de poule. La mort du pestiféré arrivait toujours au bout de quarante-huit heures et fréquemment plus tôt [Note : JOUIN. C. F. f° 31, Arch. départ.].
Il fallait donc un certain courage pour rester dans la ville contaminée par le fléau. Le manque total d'hygiène permettait à l'épidémie d'exercer des ravages effrayants. Rennes était une grande place forte, mais « une cité close de murs, entourée de fossés où les eaux croupissaient, et qui ne présentait qu'un amas de maisons basses, mal aérées, entassées dans des rues étroites et tortueuses ». C'était un foyer perpétuel d'infection. Les églises elles-mêmes, où l'on enterrait trop sommairement les cadavres, les cimetières contigus aux églises et aux couvents, les suppliciés exposés trop longtemps après leur mort, les inondations fréquentes, les immondices qui restaient étalées dans les rues, la vermine qui pullulait dans les maisons, le manque d'eau potable, tout cela favorisait l'épidémie.
La peste de 1507 fit de nombreuses victimes à Rennes et continua ses ravages jusqu'en 1510 [Note : Abbé MANET, Essai topographique, historique et statistique sur la ville de Rennes, p. 34]. Certains quartiers de la ville furent particulièrement atteints : rue Haute (Saint-Malo), rue Reverdiais (rue d'Autrain), le Bourg-l'Evêque (rue de Brest), rue Saint-Germain, rue Vasselot. le Pré-Botté, etc.
Yves Mahyeuc eut l'occasion de montrer quelle était l'étendue de sa charité. Loin de fuir, il ne songea qu'à soulager les malheureux de son troupeau, s'exposant au danger de contracter la maladie. Non seulement il fournit des remèdes, paya des médecins, mais il n'hésita pas à entrer dans les foyers infectés, consolant les malades, leur administrant les derniers sacrements, répandant des aumônes abondantes lors de son passage. « Dieu, qui avait des desseins de miséricorde sur le diocèse de Rennes, ne permit pas que le vertueux évêque fût atteint par la contagion et conserva le pasteur pour la sanctification du troupeau » [Note : Abbé TRESVAUX, t. III, p. 305].
Un tel courage manifesté en toute simplicité ne manqua pas de produire des effets salutaires sur l'âme des pauvres, des déshérités de la vie. Sans l'avoir cherché, uniquement préoccupé de la gloire de Dieu et du salut des âmes, Yves Mahyeuc gagna dès les premières années de son épiscopat l'affection de son peuple.
(Abbé Henri Poisson).
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