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Le clergé et les fidèles au temps d'Yves Mahyeuc.

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CHAPITRE VII - LE CLERGÉ ET LES FIDÈLES AU TEMPS D'YVES MAHYEUC.

Redire qu'à la fin du XVème siècle et au cours du XVIème siècle l'Eglise subit une des crises les plus graves de son histoire est devenu une chose banale à force d'être répétée. L'idée de chrétienté avait sombré dans les exigences nationales des grands Etats modernes. La papauté était devenue la chose des factions italiennes. La décadence des mœurs avait atteint tous les degrés de la hiérarchie et toutes les classes sociales. Les abus étaient criants dans l'Eglise gallicane comme partout ailleurs.

« Au sommet, une noblesse ecclésiastique trop attachée aux pas du roi, rehaussée d'une somptuosité princière, et pour qui la course aux bénéfices était une préoccupation constante. Gens bien racés d'ailleurs, connaissant le maniement des affaires et celui des hommes, mais qui trop souvent ne sont plus d'Eglise. Sous eux, une sorte d'aristocratie du second degré, les chanoines partagés entre une psalmodie plus ou moins décente et la gestion de leurs revenus, mais que le souci des âmes n'inquiète guère. Enfin le clergé paroissial, des curés qui résident rarement et se font remplacer par des mercenaires, sachant à peine le latin, et pour tout apostolat, se contentent d'administrer les sacrements. D'où ignorance religieuse de tout un peuple « famélique de la parole divine ».

« Même détresse parmi les grands Ordres où l'abbé commendataire draine les richesses monastiques et ne pourvoit à rien ; tandis que les moines gèrent à leur guise les fonds affectés à leur office et jouissent d'une liberté illimitée dans et hors du couvent : ni pauvreté, ni stabilité, l'insouciance absolue des vœux jurés.

« A tous ces torts moraux, l'Eglise gallicane joint celui de paraître une puissance d'argent. Une, fiscalité épiscopale exigeante, tracassière, avide de réaliser, prend mille formes : droits pour la visite des paroisses, frais de chancellerie, amendes qui frappent les abus, tels que les infractions au repos dominical ou à la fidélité conjugale. Les pauvres curés grugés par les décimateurs se revanchent sur leurs paroissiens : confessions, relevailles, tout se règle avec une précision inconvenante où les choses divines apparaissent trop comme matière vénale » [Note : Dom POULET, Initiation à l'Histoire ecclésiastique, p, 250].

Le clergé se recrutait en partie dans la noblesse et la bourgeoisie, en partie dans le peuple. La condition sociale de ses membres était donc très inégale, et cette distinction d'origine se maintenait après l'ordination sacerdotale.

Les universités où les clercs pouvaient s'instruire étaient ouvertes surtout pour ceux qui avaient les moyens de payer les études. Il arrivait souvent que des âmes charitables subvenaient aux frais d'entretien des étudiants pauvres. Dès le XIIIème siècle, des Bretons avaient fait des fondations pour venir en aide aux jeunes gens capables de faire des études dans les universités. La charité catholique a toujours été à la hauteur de sa tâche. Le 20 novembre 1534, le Chapitre de Rennes votait trente sous d'or à Pierre Lohéac [Note : Pierre Lohéac, chanoine de la cathédrale, était déjà recteur de Saint-Aubin depuis 1524, Il mourut en 1540 et fut inhumé « au grand de l’église »] pour qu'il puisse étudier dans une université renommée.

Mais bien peu de nobles et bourgeois profitaient des facilités qui leur étaient accordées pour faire des études. A l’Université de Nantes, les professeurs de théologie, dominicains et carmes, n'avaient qu'un petit auditoire. Les écoliers bretons qui désiraient s'instruire étaient beaucoup plus attirés vers les Universités de Paris ou d'Angers où enseignaient des professeurs de grand renom.

Les jeunes gens, nobles et bourgeois, qui se destinaient à l'état ecclésiastique étaient déjà pourvus de bénéfices avant de recevoir les ordres [Note : Ils devaient se mettre en régle dans l’année de l'entrée en possession du bénéfice]. A eux les prieurés et les abbayes, les stalles dans les collégiales, dans les chapitres des cathédrales. Ils ne se sentaient point faits pour occuper d'humbles postes. S'ils entraient dans la curie épiscopale, ils devaient nécessairement être pourvus d'un bénéfice. Ce fut le cas pour saint Yves, par exemple, official de Tréguier, pourvu de la cure de Trédrez et plus tard de celle de Louannec. Saint Yves, autant que le lui permettait sa charge, administra ses paroisses, mais tous les bénéficiers n'avaient pas le même zèle que lui ; la plupart se faisaient remplacer par des desservants auxquels ils abandonnaient une petite partie des revenus de la paroisse : c'était la portion congrue. Il arrivait même parfois qu'en résignant leur bénéfice, ils se réservaient une pension qui leur permettait de mener une existence libre et exempte de soucis matériels.

Le diocèse de Rennes comptait alors 218 paroisses et 11 trêves [Note : Trêve, du breton trev, treo uo tre, veut dire une succursale], réparties en 2 archidiaconés : celui de Rennes avec 109 paroisses et 4 trèves, et celui de Désert avec 109 paroisses et 6 trèves. Ces paroisses et trèves constituaient pratiquement autant de bénéfices.

A ces paroisses s'ajoutaient les charges importantes de la curie épiscopale et des chapitres.

Le premier bénéficiaire était l'évêque dont l'élection était réservée jadis au chapitre [Note : A partir du XVIème siècle, l'évêché de Rennes et les deux abbayes furent réservés au roi, et la collation au pape] — les deux abbayes d'hommes : Saint-Melaine de Rennes et Saint-Pierre de Rillé à Fougères ; les deux abbayes de femmes : Saint-Georges de Rennes et Saint-Sulpice-la-Forêt ; les cinq dignités du chapitre : le trésorier, le chantre, les archidiacres et le scolastique, les seize canonicats de Saint-Pierre, la Théologale et la Pénitencerie. — Tous ces bénéfices étaient alternativement conférés par le pape et par l'évêque ; les canonicats des collégiales de Vitré, de La Guerche et de Champeaux, en partie pourvus par l'évêque, en partie par les seigneurs de ces localités.

Dans un chapitre précédent, il a déjà été question de « l'alternative » ou collation des bénéfices par le pape ou l'évêque [Note : La Bretagne était « pays d'obédience », c'est-à-dire soumis aux régles de la chancellerie romaine et aux réserves apostoliques qu'elles établissaient]. Le Souverain Pontife conférait primitivement tous les bénéfices diocésains vacants durant huit mois de l'année (les deux premiers mois de chaque trimestre), les quatre autres étaient réservés à l'évêque. Vers la fin du XVème siècle, les papes, pour déterminer les évêques à observer la résidence, se dépouillèrent d'une partie de leur réserve et cédèrent deux de leurs mois aux évêques qui prenaient l'engagement de rester au milieu de leurs fidèles.

Ainsi dans le diocèse de Rennes, « l’alternative » attribuait au Saint-Siège la collation des bénéfices dont la vacance se déclarait aux mois de janvier, mars, mai, juillet, septembre et novembre, et à l'évêque la collation pendant les autres mois de l'année.

« Il arrivait que la Curie romaine usait plus souvent encore de ce droit, promettait à un ecclésiastique de le pourvoir d'un bénéfice qui n'était pas encore vacant. De plus, par le droit de « prévention », la Curie romaine prévenait la nomination du collateur ordinaire en donnant provision à un candidat au détriment de celui que devait nommer l'évêque... Ceci eut lieu surtout après le Concordat de 1516. Les Etats de Bretagne s'en émurent et présentèrent leurs doléances à François Ier, se plaignant que la Curie romaine « donne de jour en jour à gens tant étrangers que non étrangers, capables que non capables, réserves expectatives et indults... Sont les mains liées aux ordinaires tellement qu'ils ne peuvent effectuellement user du dit droit et conférer et en sont privez » [Note : D'après DURTELLE DE SAINT-SAUVEUR, les Pays d'obédience dans l'ancienne France, Rennes, 1908, p. 67].

Qu'il y ait eu la course aux bénéfices dans ces conditions, il ne faut pas s'en étonner ; qu'il y ait eu des intrigues même, le fait ne fut pas très rare, c'est le moins qu'on puisse dire. Avec un peu d'habileté et d'audace, on pouvait assez facilement emporter un bénéfice. Tantôt on arrivait, disons le mot, à extorquer au titulaire d'un bénéfice une résignation avec promesse de pension, tantôt la transmission se faisait entre parents et amis… Ainsi, un Jean Briçonnet, que nous trouvons archidiacre du Désert en 1538 [Note : Yves Mahyeuc était encore évêque de Rennes], résigna sa charge en faveur de Guillaume Briçonnet ; mais la fausse nouvelle de la mort de ce dernier se répandit. Le chapitre reçut à sa place, d'abord, le 21 août, Guillaume de Villeboul, puis, le 22 septembre, Jean Gaultier ; mais Guillaume Briçonnet n'était pas mort et le montra en gardant sa place jusqu'en 1563, date à laquelle il résigna sa charge en faveur d'un neveu, François Briçonnet. Les Briçonnet avaient en vérité un grand esprit de famille [Note : « Le grand mal était le régime bénéficial lui-même, car rien n'était organisé pour la sélection et la formation ecclésiastiques, la cléricature devenait un appât pour les ambitieux sans fortune, l'inégalité extrême entre pauvres et gros bénéfice, entretenait les convoitises.... intrigues, plaidoiries, résignations, échanges, on épuisait toutes les combinaisons pour obtenir un bénéfice, passer d'un moindre à un plus gros, et les cumuler si possible » (Dom POULET, Initiation à l’histoire ecclésiastique, p, 181)] ...

Les charges les plus importantes n'étaient donc guère entre les mains de l'évêque et il en était de même pour le choix des recteurs. Au début du XVIème siècle l'évêque de Rennes nommait alternativement avec le pape 70 recteurs ; alternativement encore avec le trésorier, les archidiacres et le chantre, 5 recteurs. L'abbé de Saint-Melaine en présentait 40 ; celui de Marmoutiers, 23 ; celui de Saint-Florent de Saumur, 12. L'abbesse de Saint-Georges en présentait 4, et celle de Saint-Sulpice, 8. Les prieurs-recteurs nommés par cette dernière étaient des moines appelés Frères Condonats [Note : On sait que bienheureux Robert d'Arbrissel avait soumis les monastères d’hommes à l’abbesse]. Par ailleurs, 31 paroisses étaient pourvues par d'autres abbés et des prieurs, 25 par les dignitaires et les membres du chapitre ; enfin quelques recteurs étaient présentés par des seigneurs.

Rappelons qu'aux Vème et VIème siècles, « les évêques, grands propriétaires, étaient les patrons des paroisses qu'ils avaient fondées, en établissant sur leurs domaines des oratoires où se groupaient les habitants. A partir de la féodalité, les patrons laïques ou ecclésiastiques se multiplièrent ; à ceux-ci vinrent s'ajouter les chapitres auxquels les évêques abandonnaient une partie de leur mense où figuraient plusieurs paroisses. Evêques, seigneurs laïques et chapitres en déléguèrent l'administration à des vicaires dont ils se réservaient la présentation, tandis que les moines furent le plus souvent les desservants des paroisses qu'ils avaient reçues. De ce fait, ces paroisses devenaient des prieurés-cures [Note : Aux Xème et XIème siècles, beaucoup de paroisses furent confiées à des moines pour éliminer un clergé séculier qui était loin de remplir sa tâche]. Dans la suite, la charge d'âmes leur ayant été enlevée, les moines durent se choisir des vicaires séculiers, tout en gardant le pouvoir de présenter un des leurs. Peu de bénédictins desservaient les paroisses (au XVIème siècle), mais les chanoines réguliers jouirent toujours du droit d'assurer aux fidèles le service divin » [Note : D'après M. GICQUELLO, l’Evêché de Saint-Malo au XVIème siècle (manuscrit)].

Les cures constituant des bénéfices étaient pourvues d'une dotation en terres et en argent. Les revenus assuraient en principe la vie matérielle des prêtres. Mais, puisque créateur ou donateur avait réservé pour lui et pour ses successeurs le droit de présenter le titulaire du bénéfice, il s'ensuivait que l'autorité de l'évêque sur son clergé était considérablement diminuée. Il lui était cependant réservé le droit de donner ou de refuser l'institution canonique au titulaire du bénéfice.

Sous l'épiscopat d'Yves Mahyeuc, le cumul des bénéfices était en honneur. Ouvrons le Pouillé historique du diocèse de Rennes. Voici Jean de La Piguelage, présenté par l'abbé de Savigné ; il est chanoine doyen de Fougères, recteur de Mellé, de La Chapelle-Janson et de Saint- Germain-en-Coglès (+ 1531).

Jean Agaice, official, chanoine de Rennes, recteur de Piré et d'Amanlis, de Laillé, de Saint-Sauveur-des-Landes, de Taillis, secrétaire du chapitre, protonotaire apostolique et prieur commendataire de Saint-Michel de Rennes. Pour finir, en 1548, doyen de La Guerche.

La paroisse de Moutiers n'a pas un recteur quelconque : c'est Jacques Clatte, docteur en droit, chefcier de la collégiale de Nantes, chanoine de Guérande, vice-chancelier de l'Université de Nantes, conseiller de la reine Anne, et enfin recteur de Saffré et de Pont-Saint-Martin.

Vieux-Vy-sur-Couesnon n'est pas moins bien partagé. Son recteur, Julien Eschart, est docteur en théologie, brillant professeur, chanoine et grand pénitencier d'Avranches, abbé de Montgermont en Normandie (+ 1520).

Gennes est pourvu par Saint-Serge d'Angers. Robert Cholet, son recteur, fils du sieur de La Mériais, est docteur en droit, protonotaire apostolique, chanoine de Nantes et de Vitré, prieur d'Oudon, recteur de Saint-Cyr-en-Retz, Availles, etc. (+ 1515).

Et la liste de ces bénéficiers pourrait s'allonger. Quel est le chanoine de Rennes qui n'a pas un bénéfice ? Guillaume de Villeboul, déjà nommé, obtient Bruz, Saint-Georges-de-Chesné, Thourie. Sébastien Thomé, d'une famille noble de l'évêché de Vannes, chanoine de Rennes en 1536, trésorier en 1540, abbé de Rillé et de Relec, prieur commendataire de Saint-Sauveur-des-Landes, recteur de Québriac, prieur de Saint-Etienne-en-Coglès, de Noyal-sur-Vilaine, protonotaire apostolique, comte palatin, transmit sa charge de trésorier et de prieur de Noyal à son parent François Thomé, lequel devint évêque de Saint-Malo en 1573. Thomas Le Roy, de Tréhel en Messac, fils de Raoul Le Roy et de Marie de Cazillon, protégé d'Anne de Bretagne, de Charles VIII et de François Ier, clerc et abbréviateur des lettres apostoliques, chefcier de Notre-Dame de Nantes, chanoine de Rennes, de Nantes, de Saint-Malo et de Quimper, archidiacre de Plougastel, trésorier de Rennes en 1523, doyen de Bain, recteur de Poligné, de Messac, Domagné, de Nozay, de Derval, Fougeray et de Bothoa. Pour couronner le tout, il fut nommé évêque de Dol en 1523 contre le gré de François Ier. Il mourut à Rome en 1524, sans avoir été sacré. Jean Belloneau, neveu du cardinal Guibé, était scolastique, chanoine, archidiacre de Rennes (1520), recteur de Toussaint, prieur de Gahard et de Saint-Jean-sur-Couesnon [Note : Aucun membre du clergé du diocèse de Rennes ne pouvait, semble-t-il, rivaliser avec Hamon Barbier, du diocèse de Saint-Pol-de-Léon, docteur en droit : chanoine de Léon, de Nantes et de Quimper, archidiacre dans un des archidiaconés du Léon, official du grand vicaire de Saint-Pol, recteur de Plounévan, Plouégan, Guimiliau, Sizun, Plouzané. Lannilis, Plabennec, Guipavas, Batz, Plougoulm, etc, abbé commendataire de Saint-Mathieu, conseiller au Parlement des Grands Jours de Bretagne. etc. Le nombre de ses bénéfices était si grand que lorsqu'il trépassa, le pape Jules III avait demandé « si tous les abbés de Bretagne étaient morts le même jour ». (Cf. Bulletin de la Soc. d'Arch. d'I.-et-V., t. XXXVIII)].

Des contemporains s'élevaient contre cette course aux bénéfices « En ce siècle si misérable auquel plusieurs ecclésiastiques se sont rendus si extrêmement ambitieux et avaritieux, que tontes bornes sont ostées à la raison et médiocrité... que tout le bien du monde ne serait suffisant à présent à un évêque et qu'un curé voudrait avoir tous les clochers de la chrestienté sur sa tête. Et le pire... c'est que les plus ignorans ont plus de bénéfices, imitant en cela les asnes qui tant plus sont grands portent plus pesants fardeaux » [Note : D'ORLÉANS, loc. cit., p. 122. On signale qu’au début du XVIème siècle les curés de Nantes demandèrent l’autorisation de ne point résider dans leur paroisse].

« Et vous quiconque soiez, vous m'entendez bien qui ne servez ny doctrine, ny exemple de vertu, respondez devant Dieu de tous les procès. forces et violences que le peuple souffre comme n'ayant fait votre charge et devoir à l'endroit de ceux qui vous sont en garde et tutelle, car si l'homme n'est instruit de bonne doctrine de son curé et poussé et sollicité à bien faire, par exemple bonne vie et conversation d'iceluy, il n'aura jamais paix en son entendement ni avec celuy de ses voisins » [Note : Noël DU FAIL. Mémoires des arrêts du Parlement de Bretagne, t. XXXVIII, 1877].

« L'ignorance des bergers qui dorment d'un sommeil de fer... a ouvert la porte aux loups, aux hérétiques qui ont trouvé le temps à propos pour se couler dans en sa bergerie... et qui étranglent les pauvres brebiettes de Jésus-Christ » [Note : D’ORLÉANS loc. cit., p. 124].

Tous ces grands bénéficiers ne pouvaient résider dans leurs multiples paroisses, ni assurer leurs multiples charges. « De plus de cinquante paroisses. écrivait Noël du Fail, il n'y en a pas une qui ait son recteur résident ». En 1571, le procureur général du Parlement de Bretagne se plaignait au sujet « du peu de debvoir que font plusieurs bénéficiers de pays à la célébration du service divin et à la réparation de leurs églises et monastères ».

Maintenant passons aux desservants chargés de remplacer les bénéficiers dans les paroisses, pour la plupart recrutés dans les campagnes. Voyons d 'abord les ombres au tableau.

Jeunes, ils avaient appris à lire et à écrire au presbytère ou chez quelque prêtre du village. Ils avaient reçu quelques notions de latin, lu la Bible, appris le chant au lutrin, étudié le Rituel pour l'administration des sacrements et les rubriques de la messe. On ne leur en demandait pas davantage pour être présentés à l'évêque qui, après un examen sommaire et les délais voulus respectés, leur conférait les ordres.

On n'était donc pas très exigeant sur la science. En 1510, le Concile de Lyon décréta qu'on ne pouvait ordonner que des prêtres sachant lire...

En 1602, l'évêque de Nantes, en conférant un bénéfice à un prêtre, lui demandait de dire les messes votives du Saint-Esprit, de la Sainte Vierge, de Requiem, propter illeteraturam [Note : TRAVERS, Histoire de Nantes, t. III, p. 139. Voici comment Vincent du Pas, curé de Casson et recteur de l'Université de Nantes, appréciait l'enseignement qui était donné alors aux jeunes clercs : « Comme il n'y avait pas de séminaires (avant le Concile de Trente) on allait à l'école et l'on se formait en mangeant son lard. Un prêtre voisin, dont l'érudition était fort bornée, apprenait à lire à Mathurin et à Barthélemy, ensuite quelques bouts de latin, lui expliquant la Bible et le Rituel avec les rubriques du missel... Quand Mathurin avait quelques notions confuses et que l’âge était venu, on le présentait au prélat qui n'en demandait pas si long qu'aujourd'hui... et Mathurin devenait prêtre ! » (1764) (Cf. abbé TRAVERS, Histoire de Nantes)].

Le jeune prêtre est rentré chez lui après l'ordination, en attendant qu'on lui propose une succursale, une chapellenie, une trêve où il exercera le ministère. Très souvent ce sera dans sa propre paroisse. En Bretagne, à côté du desservant qu'on appelle « curé » [Note : Il en est ainsi encore en basse Bretagne : le recteur, c'est an aotrou person ; le vicaire, c'est an aotrou kuré] et qui remplace le bénéficier, on trouve parfois un « sub-curé » et un certain nombre de chapelains et de prêtres auxiliaires. Les chapelains étaient seulement tenus à dire la messe dans une chapelle, par suite d'une fondation, les autres actes du ministère leur étaient interdits. D'autres prêtres auxiliaires faisaient la classe aux enfants, remplissaient dans les églises les fonctions de sacristains (ségretains) ou de chantres.

Tous ces prêtres de « seconde ou de troisième classe » vivaient assez pauvrement. Dans la première moitié du XVIème siècle, à la suite des guerres d'Italie, les rentes avaient diminué, et avec elles la puissance d'achat. Les décimes, les « crues de décimes » avaient accablé le clergé : que restait-il à un desservant chaque année ? De trente à cinquante livres, les miettes de la dîme et le maigre casuel des paroisses bretonnes. Il était obligé de batailler sans répit avec le bénéficier, avec les paroissiens, de chicaner sur la gerbe de blé. Quelquefois, car il faut bien vivre, il s'associera avec ses parents pour exploiter une boutique ou une auberge, une ferme. Dans ces conditions, il était difficile à ce clergé rural d'acquérir une culture intellectuelle, de préparer l'homélie du dimanche. Le prêtre est un paysan, qui reste paysan et qui vit en paysan. Son cellier est mieux garni que sa bibliothèque. Il n'a pas perdu par son éducation cléricale le contact avec son milieu. Il en a gardé les habitudes : il prend part aux travaux des champs, il joue à la paume, aux dés, aux quilles avec ses paroissiens, il assiste aux banquets. Noël du Fail nous présente « Messire Jean haulsant les orées de sa robe, tenant un peu sa gravité, interprétant l'Evangile du jour, en conférant avec la plus ancienne matronne, près luy assise ». Et voici la danse qui s'organise. Messire Jean y prend part et cependant personne n'est scandalisé.

On a beaucoup critiqué la valeur morale de ce clergé. Qu'il y ait eu quelques ivrognes et quelques débauchés parmi les desservants de ces paroisses, ce n'est pas niable. Les registres paroissiaux de Châteaubourg relatent que le prieur Dom Jean Vallays passait son temps à « ivrougner » dans une taverne du bourg, rentrait dans l'église et « sonnoit les cloches comme un foul » pendant que le « curé » Royer chantait la grand-messe. Des faits de ce genre étaient tout de même des exceptions, et il faut ajouter que celui-ci se passait pendant les guerres de Religion, période particulièrement troublée.

Que faisait la hiérarchie ? Elle ne restait pas impassible, elle édictait des règlements réformateurs. Il aurait été d'un grand intérêt pour nous de connaître les statuts diocésains promulgués sous l'épiscopat d'Yves Mahyeuc [Note : Dès 1464, les statuts synodaux de Rennes demandaient aux pasteurs de résider dans leurs paroisses sous peine d'excommunication]. Ils auraient reflété sa pensée et nous donneraient en grande partie au moins l'objet des réformes qu'il désirait entreprendre pour la sanctification du clergé et des fidèles. Ils font défaut, et pourtant chaque année Yves Mahyeuc réunissait le synode diocésain [Note : Dans le diocèse de Saint-Malo, le synode se réunissait deux fois par an. Tous les bénéficiers y étaient convoqués], comme cela se faisait dans tous les diocèses. Il faut donc faire appel ailleurs pour déterminer les préoccupations d'évêques tels que Yves Mahyeuc qui désiraient assurer le bon ordre et la dignité dans le clergé et la société chrétienne. Les besoins étaient à peu près les mêmes dans tous les diocèses. Les statuts de Saint-Brieuc sont particulièrement intéressants.

Vers 1420 Alain de La Rue, évêque de Saint-Brieuc, qui a laissé la réputation d'un grand législateur et d'un grand réformateur, promulgua des statuts diocésains qui constituaient un véritable traité de pastorale, rappelant les choses essentielles sur l'administration des sacrements. La sainteté du prêtre était le principal objet de ses préoccupations.

Un de ses successeurs, Christophe de Penmarc’h, évêque (1471-1525), « prélat magnifique et libéral », au dire d'Albert Le Grand, reprit l’œuvre d'Alain de La Rue et s'attaqua à la réforme de son clergé [Note : Les statuts, de Christophe de Penmarc'h ont été conservés aux Archives vaticanes et publiés par le chanoine Campion. Cet évêque fut un signataire du mariage de Louis XII avec Anne de Bretagne]. Il rappela aux recteurs le devoir de la résidence et leur défendit de s'occuper des affaires civiles.

Défense aux prêtres d'avoir plusieurs bénéfices sans une permission du Saint-Siège (mais on sait qu'ils l'obtenaient facilement !). Certains articles intéressent particulièrement les archidiacres qui outrepassaient leurs droits. Christophe les rappelle à l'ordre et leur demande de n'accepter à leur tribunal, en qualité d'avocats, que des hommes discrets, probes, irréprochables, doctes et habiles. Il rappelle aux prêtres et aux religieux la législation ecclésiastique sur les cas réservés, l'obligation grave de ne dire la messe que sur des autels consacrés. Il signale un abus fréquent : certains prêtres recommençaient la messe pour faire plaisir à de nouveaux arrivants, même après la récitation du Confiteor.

La tenue extérieure des prêtres est souvent à l'ordre du jour. Des peines sont portées contre les prêtres qui s'affublent de longues manches, tellement larges qu'on y voit plus d'étoffe que dans tout le reste de leur tunique, « qui se pavanent dans les rues avec des chaussures à poulaine et des manteaux bizarres de diverses oculeurs ». La bizarrerie de leur costume indique la bizarrerie de leur esprit.

Ceci pour le haut clergé des villes. Maintenant voici pour les ruraux : « Plusieurs prêtres ou clercs fréquentent les tavernes [Note : On en voit qui accompagnent leurs amis dans les tavernes en aube et en surplis (PERENNÉS)] et ne rougissent pas de porter ouvertement ou dans les réunions publiques des vêtements indécents et des habits laïques et ruraux, au scandale de toute l'Église. » (1507).

Les statuts reviennent souvent sur cette question de la tenue du clergé : « Certains usent de "rotondes" et autres semblables "affiquets" ; d'autres s'obstinent à ne pas vouloir porter les cheveux courts avec la couronne, la barbe razé ou court, tondue ou au moins médiocre ». Il était en effet prescrit « de tenir court le poil en la lèvre supérieure, afin qu'il ne mouille au calice et n'apporte empêchement de communier » [Note : Olivier de Chastel, contemporain d'Yves Mahyeuc, évêque de Saint-Brieuc (1505-1525), rigide observateur des lois de l’Eglise, interdit « toute messéance qui peut naître de l'excès ou du deffault ». Il demandait aux prêtres de se raser au moins tous les huit jours et de s'habiller « ni en courtisans, ni en vignerons »].

Le respect pour les choses saintes était rappelé. On signale que l'autel est parfois encombré de choses hétéroclites, tels « mouchoirs, gants, chapeaux, robbes ».

Aux défenses, aux blâmes, il faut ajouter les recommandations qui invitent les membres du clergé à pratiquer la mortification chrétienne, à sanctifier les actions de la journée. « Les clers doivent vivre honeste et sobrie ; qu'ils ne mangent ni ne boivent, à moins de nécessité, avant l'heure de Tierce, qu'ils ne cherchent pas les aliments trop délicats, et qu'ils n'oublient pas de commencer les repas par le "Benedicite" et de le finir par les Grâces ».

Il y eut au temps d'Yves Mahyeuc des tentatives sérieuses pour réformer les abus les plus criants. En 1522 se tint le Concile de la province de Sens. Parmi les canons les plus importants on trouve les suivants [Note : FLICHE - MARTIN. Histoire de l'Eglise. — L. CRISTIANI, l’Eglise à l'époque du Concile de Trente, 1948, p. 37] :

Défense d'exiger quoi que ce soit pour l'administration des sacrements.

Défense aux évêques d'ordonner un prêtre sans avoir un certificat de bonne vie et mœurs de son curé, attesté de deux témoins, et sans lui avoir fait subir un examen de capacité.

Les curés seront tenus à la résidence [Note : Quelque temps après la mort d'Yves Mahyeuc, le Parlement de Bretagne défendit aux évêques d'expédier des lettres de « non-résidences » (Noël DU FAIL., Mémoires, arrêts du Parlement, p. 1193)]. En 1507, on comptait au Synode de Nantes 158 curés qui demandaient à être dispensés de l'obligation de la résidence [Note : DE CALAN, op. cit.].

Ils expliqueront tous les dimanches en langue vulgaire les dix commandements de Dieu et les articles de la foi, ou, s'ils n'ont pas assez de science pour prêcher eux-mêmes, ils devront lire en chaire le livre de Gerson intitulé Livre des Trois Parties : Décalogue, Credo, Pater.

Les curés devront avertir leurs paroissiens d'assister à la messe les dimanches et fêtes, d'écouter le prône avec attention et de dénoncer aux promoteurs (procureurs de l'officialité) ceux qui auront manqué à la messe un certain nombre de dimanches consécutifs. Ils devront en outre exhorter les paroissiens à se confesser fréquemment, à recevoir l'Eucharistie, surtout les jours de fête ou dans les maladies, ou avant de partir en voyage, de prendre garde que tous communient au moins une fois par an.

Défense de faire entrer dans les églises des bateleurs pour y jouer des instruments ou d'y faire la fête des fous. Interdiction de jouer sur les orgues des airs lascifs ou des chansons profanes.

Les chanoines bénéficiaires que l'on trouvera se promenant ou causant autour de l'église, pendant qu'on y récite les heures canoniales, seront privés des distributions (jetons de présence) tout le jour.

Défense aux abbés ou aux abbesses de laisser sortir du cloître les religieux ou religieuses.

Les ecclésiastiques ne porteront aucun habit de soie, ni dans, ni hors de la maison... Les ecclésiastiques ne porteront pas d'habits qui soient ouverts, mais fermés sur le col, sur les côtés, par derrière et sur les poignets.

Les ecclésiastiques auront soin que leurs habits longs ne soient ni trop amples, ni trop étroits, qu'on n'y voie rien qui ressente le faste, et qu'ils ne soient ni froncés, ni plissés. Ils fuiront également la propreté trop affectée et l'air trop crasseux. Leurs chaussures ne seront point de diverses couleurs, et leurs souliers ne seront ni trop pointus, ni trop ronds, ni trop ouverts, et selon qu'il est prescrit dans le Concile de Latran, les ecclésiastiques ne s'habilleront point de drap rouge ou vert.

Les ecclésiastiques s'abstiendront de jouer en public à la paume ou tout autre jeu. Ils ne joueront pas au jeu de hasard, et surtout avec les laïques, ni ne se trouveront dans les lieux où l'on joue à ces sortes de jeux. Ils ne se trouveront pas aux danses, ils ne chanteront aucune chanson d'amourette et ne se trouveront point aux lieux où elles se chanteront, et leur conversation n'aura rien que d'honnête.

Le Concile de Bourges, en 1528, dit des choses analogues, et il est curieux de constater que les besoins de réforme se faisaient sentir sur les mêmes points un peu partout.

Les évêques réformateurs prenaient soin des fidèles autant que de leur clergé. Les laïques du diocèse de Saint-Brieuc où nous revenons avaient également besoin d'être ramenés dans le droit chemin. Ils doivent se confesser au moins une fois par an à leur propre recteur et non aux religieux qui passaient [Note : Christophe de Penmarc'h s'élève contre les religieux prédicateurs, quêteurs, qui font du ministère dans les paroisses ou qui sollicitent les aumônes des paroissiens sans avoir obtenu l'autorisation authentique de l'évêque].

Défense est faite d'organiser et de participer aux « filanderies ou fileries avec danses, folies et extravagances ». Ces réunions le soir dans les fermes, pendant que les femmes filaient, étaient occasion de fautes entre jeunes gens et jeunes filles (1493).

Défense de jurer hors la nécessité, défense de faire des défis à qui boirait le plus. Toutes ces fautes étaient frappées d'excommunication et d'amendes.

Certaines prescriptions nous paraissent curieuses à notre époque et méritent d'être signalées à titre de souvenir. Défense était faite aux mères et aux nourrices de coucher avec leurs nourrissons tant que ceux-ci n'auraient au moins un an, cela sous peine d'excommunication.

Il arrivait comme maintenant que des femmes mariées étaient injuriées par des voisins et vilipendées comme des femmes de mauvaise vie. Parfois les maris prenaient prétexte de ces injures pour chasser leurs épouses sans examen, jusqu'à ce que leur innocence fût prouvée. Les statuts de Saint-Brieuc (1455) défendent aux époux de chasser leurs femmes jusqu'à ce que preuve soit faite, conformément à l'équité et aux canons de l'Eglise.

Défense était portée de faire des contrats et des marchés dans les églises, ou de regarder la maison du Seigneur comme un grenier ou une grange où l'on ramassait le blé et les charrettes.

On se permettait des inscriptions dans les églises, même de faire des dessins malhonnêtes sur les murs. Contre les délinquants, l'excommunication était portée.

Défense était aux femmes d'assister à la messe dans le chameau (chœur) et de marcher au milieu des hommes dans les processions.

« Lorsqu'une église ou chapelle a été enrichie d'indulgences et qu'il s'y fait un grand concours de peuple (au jour des pardons), on installe auprès de ces églises un théâtre avec danses, au son des « rebers », des chalumeaux et autres instruments de musique, avec accompagnement de chansons ; tout cela est cause de nombreux scandales et de péchés et empêche toute la dévotion du peuple. Il faut donc supprimer tous ces amusements aux jours de pardon » [Note : Chaque année, au synode diocésain, des prières étaient demandées « pour Louis XII, duc de Bretagne, et pour la duchesse Anne »].

Chaque dimanche on lisait en chaire les noms des excommuniés. Ceux-ei ne devaient pas rester plus d'un an sous le coup de l'excommunication et étaient invités à rentrer dans le bercail de l'Eglise.

Ces prescriptions et d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, concernant clergé et fidèles, indiquent que malgré les circonstances défavorables dues en grande partie aux institutions de l'époque, il y avait de la part de la hiérarchie un effort sérieux pour réformer la société chrétienne, avant que Luther et Calvin aient réussi à entraîner des pays entiers dans l'hérésie [Note : A titre d'exemple, on peut citer le cas de la collégiale de Champeaux. A la fin du XVème siècle, les seigneurs d'Espinay fondèrent une collégiale à Champeaux. L'église témoigne encore de la munificence de ceux qui l'ont ornée. Le sire d'Espinay, fondateur de la collégiale Sainte-Madeleine de Champeaux, « fit bastir et édifier des maisons et les fit enclore et cerner de bonnes et fortes murailles pour loger cinq chapelains et un doyen qui priassent Dieu en icelle église, y célébrant journellement le divin Office, comme Grandes Messes et Heures Canoniales, à la façon des églises Cathédrales ». Les chapelains devaient demeurer dans le cloitre ; chacun d'eux avait sa maison avec cour et jardin ; leur chef habitait l'hôtel du Doyenné, situé également dans le cloître, et au milieu de celui-ci se trouvait un puits commun. Les statuts de cette collégiale étaient sévères. Ils furent approuvés par le pape Sixte IV en 1484. « Aucun des membres du chapitre ne pouvait coucher ou prendre sa nourriture ordinaire hors des maisons du cloître ; aucun d'eux ne pourra s'absenter sans demander congé au chapitre. Ils ne pourront avoir aucune femme pour servante, voire même leurs parentes, et même ne pourra coucher aucune femme dans le dit collège. Les portes du cloître étaient fermées tous les jours à la nuit tombante. Pour les longues absences, un mois par exemple, les chanoines et les chapelains devaient prendre congé de Mgr l'Evêque de Rennes, du patron et du fondateur ». Une pareille institution indique le désir qu'on avait de voir un clergé digne d'assurer le culte et que des prêtres se pliaient aux exigences de leurs fonctions].

Beaucoup d'historiens ont étalé les misères trop réelles de cette période de la vie de l'Eglise, mais des faits, regrettables sans doute, ne permettent pas d'englober tous les ecclésiastiques dans la même réprobation.

On oublie trop facilement de dire l'influence salutaire exercée par ce clergé sur le peuple. Chaque dimanche, le curé, « bonnet en tête », rappelait à tous ses paroissiens leurs devoirs. Chaque mois, il faisait la lecture des statuts synodaux, lecture qui durait une heure. Il maintenait un esprit religieux dans la paroisse.

« Sans les « curés-desservants », les paroisses auraient été vouées à un état d'ignorance et d'irréligion lamentable. Grâce à eux, la masse continua à être enseignée et la Réforme même n'atteignit qu'une toute petite partie de la population bretonne sans l'entamer » [Note : D'après M. GICQUELLO, op. cit.].

Sur la semaine, le recteur fait le catéchisme aux enfants, et si la paroisse n'est pas assez riche pour avoir un maître d'école, il fait la classe lui-même. Quiconque voulait s'instruire pouvait aller trouver son « curé », qui assurait ainsi le recrutement sacerdotal dans les campagnes. Ce n'est pas la moindre de ses gloires.

C'est encore le « curé » qui administre la paroisse, qui en présente les comptes à l'official, après avoir examiné ceux des trésoriers. « La paroisse bretonne au XVIème siècle n'est pas seulement une unité religieuse, c'est encore une unité à la fois politique et religieuse où les deux éléments sont inséparables : l'élément religieux, le recteur ; l'élément politique, le général, c'est-à-dire l'ensemble, la généralité des paroissiens » [Note : DE SAINT-SAUVEUR, Histoire de Bretagne, t. II].

Noël du Fail ne ménage pas ses railleries à l'égard du clergé ; cependant il propose que la justice soit rendue aux paysans par le prêtre chargé de la paroisse, d'accord avec le seigneur, car c'est le prêtre paysan qui rendait le plus de services à ses frères. C'est lai qui était le conseiller des familles. On avait recours à lui pour lire les papiers de famille, signer chez le notaire les actes courants, transcrire les testaments. Dans cette intimité quotidienne tous se connaissaient, et on sait de nos jours l'influence que peut exercer un secrétaire de mairie. Cette influence, seul le prêtre au XVIème siècle pouvait l'exercer, car seul il était capable de débrouiller les affaires des villageois et de leur rendre service.

A tous ces arguments en faveur du clergé de cette époque, ne pourrait-on pas en apporter un autre ? Le P. Michel Le Nobletz et le P. Maunoir auraient-ils trouvé tant d'auxiliaires parmi les prêtres des paroisses, si ceux-ci n'avaient eu un certain zèle apostolique ?

Il ne faut pas exagérer non plus le manque de science dans le clergé du XVIème siècle. L'abbé Travers signale qu'en 1557, à Savenay, le curé faisait d'excellents vers latins. Au début du même siècle, la plupart des registres paroissiaux étaient rédigés en latin, ce qui suppose une certaine culture : à Louvigné-de-Bais jusqu'en 1583 ; à Noyal-sur-Seiche jusqu'en 1548 ; à Poligné jusqu'en 1554.

Dom Noël Georges, biographe du recteur de Maxent, Pierre Porcher (diocèse de Saint-Malo), raconte comment se faisait l'éducation cléricale au XVIème siècle : « Pierre Porcher reçut d'un prêtre de Maxent les premiers rudiments de grammaire et les principaux points de la doctrine chrétienne, puis fut conduit aux escholles du dehors, chez différents prêtres, au Couldray de Baulon, chez Dom Pierre Le Roy, puis à Bréal chez Dom Jean Ruault, renommé en ce temps-là, après chez maître Julien Poulain, au lieu de la Basse-Forêt en Saint-Thurial, où ses compagnons et lui coururent ensemble fort heureusement les carrières des études, de la grammaire et aultres humanités. Il n'avait pas encore terminé la théologie lorsqu'il fut ordonné prêtre en 1585. Il alla à Paris compléter ses études. La famine le contraignit à revenir en Bretagne » [Note : Manuscrit, 1623-1629].

Au XVIème siècle, on constate un recrutement sacerdotal intense. Quelles en sont les raisons ? Pour beaucoup sans doute, l'espoir d'arriver à un bénéfice ecclésiastique. Doit-on éliminer d'autres raisons plus nobles ? Non, car ce serait nier l'action de l'Esprit-Saint dans l'Eglise, action que les vieux parchemins qui livrent le nom des prêtres de ce temps n'avaient pas pour mission de révéler.

En compulsant les registres des baptêmes et sépultures, on peut relever, entre 1500 et 1550, un nombre respectable de prêtres [Note : PARIS-JALLOBERT, Anciens Registres paroissiaux]. Voici quelques chiffres : Availles, 4 ; Betton, 12 ; Louvigné-de-Bais, 21 ; Montreuil-sur-Ille, 20 ; Moulins, 20 ; Visseiche, 29 ; Montgermont (entre 1529 et 1550), 11 ; Noyal-sur-Seiche, 14.

« Il y a peu de provinces au monde, écrivait le P. Verjus un siècle plus tard, où la noblesse ait plus de cœur et d'esprit et plus de dispositions naturelles à la vertu et à l'honneur que dans la basse Bretagne, et je puis dire qu'il n'y a aucune dont les peuples soient plus enclins à la piété et plus capables de profiter des soins que Dieu appelle à prêcher son Evangile et à gagner les âmes à son service.

L'Armorique a toujours esté honorée plus que tous les autres pays du monde de marques de la toute-puissance de Dieu et qu'il a voulu ainsi reconnaître dans toutes les peuples de cette province cette simplicité et cette constance de la foy à laquelle le Sauveur a promis les effets plus extraordinaires que ne le firent autrefois ses propres miracles » [Note : P. VERJUS, Vie de Michel Le Nobletz. Cité par F. RENAUD, même vie, p, 27. Le P. Verjus ajoutait : « Cependant cette même foy que les Bretons avaient préservée du venin de l'hérésie ne laissait pas d'être corrompue par plusieurs restes honteux des superstitions de paganisme, par un grand nombre de vices horribles et par une ignorance pitoyable de nos mystères »].

Et ce peuple avait la foi, il faisait des pèlerinages, récitait des prières, s'inscrivait dans les pieuses confréries, jeûnait, faisait l'aumône. L'histoire de la Bonne Armelle nous révèle que chez ses maîtres elle trouvait partout les mêmes habitudes chrétiennes, prière en commun, lecture de la vie des saints. Sans vouloir diminuer en rien le zèle apostolique du P. Michel Le Nobletz, du bienheureux P. Maunoir, de saint Grignion de Montfort, on est en droit de reconnaîttre que, dans la plupart des cas, ils ont eu à travailler des populations qui avaient déjà un minimum de vie chrétienne ; et si l'on compare les résultats des missions en Bretagne avec d'autres contrées de la France évangélisées par saint Vincent de Paul et par saint Jean Eudes et leurs émules, il faut bien constater que, depuis, ces régions ont continué à déchoir au point de vue religieux et que nos campagnes, dans l'ensemble, sont restées meilleures parce que les missionnaires ont travaillé sur un fonds plus solide.

Il appartenait au Concile de Trente d'opérer la vraie réforme de l'Eglise, dont maintenant encore nous bénéficions.

On peut être certain que Yves Mahyeuc travailla avec un zèle vraiment apostolique à préparer cette réforme. « Il n'est pas possible, écrit l'abbé Tresvaux, qu'un pasteur aussi pénétré de ses devoirs que Yves Malyeuc souffrît le désordre chez les autres. Aussi travailla-t-il à réformer le clergé sans se rebuter des peines et des difficultés qui accompagnent ordinairement de pareilles entreprises ».

Cependant il lui était impossible de changer des institutions. Il n'y songea pas. Nous en avons la preuve dans les faits suivants. Un bourgeois de Vitré, Jehan de Gennes, relate dans ses mémoires qu'il fit conférer la tonsure à son fils Jehan, âgé seulement de dix ans. Pour être tonsuré, il suffisait d'être baptisé, confirmé et d'avoir passé sept ans, savoir lire, écrire et prononcer distinctement l'oraison dominicale, la salutation angélique, les articles de la foi, les commandements de Dieu et de l'église. Les tonsurés ne prenaient aucun engagement pour l'avenir, mais la tonsure était une condition indispensable pour obtenir un bénéfice ecclésiastique.

Charles d'Espinay, qui devint plus tard évêque de Dol, célèbre parmi les poètes de la Renaissance, reçut la tonsure des mains d'Yves Mahyeuc le 8 avril 1533, dès sa plus tendre enfance, dans la chapelle Saint-Guillaume du manoir épiscopal.

Yves Mahyeuc s'efforça surtout de faire respecter par tous les règlements ecclésiastiques. Aux chanoines de la cathédrale, il demande de rester fidèles aux obligations de leurs charges. Au deuxième livre des Délibérations capitulaires, « commencées en 1526, 1er août, Clément VII, pape, et R. D. Yves évêque, François Ier roi de France et Charles V empereur », on lit que des chanoines furent délégués auprès de l'évêque pour lui demander la confirmation des statuts du chapitre. Yves Mahyeuc répondit qu'il les examinerait avec Hervé Mahyeuc [Note : Hervé Mahyeuc était le cousin de l'évêque de Rennes et devint scolastique du diocèse. Il fut enterré dans la cathédrale et le gisant de son tombeau se trouve au musée archéologique de Rennes], son secrétaire. N'est-ce pas la preuve qu'il entendait faire respecter les lois ecclésiastiques par les plus hauts dignitaires ?

Il exigeait la résidence. Le 17 avril 1541, Jehan Du Breil obtint la permission de s'absenter huit jours pour aller voir sa mère mourante. Petit fait sans doute, mais suffisant pour montrer que les statuts étaient respectés [Note : Archives du chapitre] entre l'évêque et le chapitre. A Rennes, au contraire, les chanoines sont remplis de vénération pour le pasteur du diocèse. Ils prennent même sa défense dans une circonstance dont nous ne connaissons pas la cause. Yves Mahyeuc avait été injurié à Bruz, dans son manoir ; on rapporte que ses serviteurs le maltraitèrent : ex quo fertur publice quod ejus servitores male tractant eum. A la réunion capitulaire du 15 octobre 1537, un procureur fut nommé pour prendre la défense d'Yves Mahyeuc [Note : Pro quaddam illata sibi injuria in personam R. in X. Patris et D. Yvonis in suo manerio de Bruz. F. Poisson et beaucoup d'autres étaient présents].

Le 29, le chapitre chargea Olivier Brunel et Guillaume Villeboul, chanoines, de conduire le procès contre ceux qui avaient insulté le seigneur évêque. Un chanoine donna même six sous d'or de ses biens personnels pour contribuer aux frais du procès. Preuve que tout en maintenant la discipline dans son clergé, il avait su gagner son affection, car ses vertus resplendissaient aux yeux de tous.

Il fut un modèle pour tous. Il garda la résidence, malgré les désirs qu'avait Anne de Bretagne de le voir à la cour. Il ne s'absenta qu'une fois de son diocèse pour aller prononcer l'éloge funèbre de Louis XII à Saint-Denis

Il se consacra donc tout entier à son clergé et à ses diocésains. Il s'efforça de faire respecter les statuts synodaux et les décrets des conciles, et afin d'encourager son clergé à remplir exactement les devoirs du ministère pastoral, il se donna lui-même aux exercices de ce ministère, à Bruz en particulier, où il avait son manoir épiscopal. Il se faisait le recteur de la paroisse, enseignant le catéchisme aux enfants et aux ignorants, prêchant, baptisant, entendant les confessions, donnant la sainte Communion, visitant les pauvres malades, les consolant, leur administrant les derniers sacrements. Il assistait à leurs funérailles et chantait leur messe de Requiem.

Un tel exemple venant du seigneur évêque, chose à laquelle on n'était peut-être plus habitué, ne pouvait avoir qu'une heureuse influence sur les pasteurs des paroisses [Note : D'après Dom LOBINEAU. Abbé TRESVAUX. t. III, p. 307. Çà et là on peut glaner des actes de la curie épiscopale : en 1517 Yves Mahyeuc permit à Alain Le Marec, seigneur de La Martinière et de Montbarot, d'avoir un banc dans le chœur de l'église de Saint-Aubin de Rennes. Autorisation confirmée en 1540 à la suite d'un démêlé avec Jean Thomasse, recteur de Saint-Aubin. En 1526, il confirma les droits des seigneurs de Chanteloup. (Pouillé historique, t. IV, p. 313)]. On savait que l'évêque ne ménageait pas sa peine pour le salut des âmes. On le disait, on en causait dans les presbytères, et l'on aime à penser que la vie de l'homme de Dieu avait une influence considérable sur le clergé et les fidèles. Exempla trahunt.

(Abbé Henri Poisson).

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