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L’ILE MOLENE DE 1760 A 1793. |
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L’ILE MOLENE DE 1760 A 1793.
On connaît l’étrange prière bretonne que la malignité des gens d'Ouessant prêtait à leurs voisins de l’île Molène, et qui se traduit ainsi :
Madame Marie de Molène,
Envoyez un bon naufrage à mon île,
Et vous, Monseigneur
Saint-Ronan,
N’en envoyez pas un seulement,
Mais plutôt deux et même trois,
Afin
que chacun en ait sa part.
Habitués à vivre de la mer et à tirer d’elle leur subsistance, il est naturel que les insulaires de Molène se soient accoutumés à considérer comme un bienfait du ciel le bris sur leurs rochers de quelque bâtiment bien ventru, chargé de barriques pleines, de caisses de victuailles ou de bois précieux, comme ce campêche que les forgerons de la Paganie utilisèrent longtemps, faute d’autre emploi, pour allumer leurs foyers.
L’existence sur l’île était assez misérable, et le recteur lui-même n’y subsistait qu’en vendant du tabac, avec un bénéfice brut de huit sols par livre, aux pêcheurs de l’archipel. Aussi les magasins de la marine à Brest fournissaient-ils des vivres aux Molénais, « qui sans les bienfaits du Roi ne pourraient vivre, écrivait-on en 1796, et qu’il est important de retenir dans cette île pour la sûreté de la navigation dans un passage très dangereux et très fréquenté ».
Les registres de catholicité de Molène, déposés aux Archives départementales, nous révèlent quelques détails saisissants de la rude vie de cette population d’à peine 160 âmes, où comptaient parmi les plus notables, vers 1760, les « capitaines de barque » Yves Le Marec, garde-magasin des effets du Roi, Jean-René Godefrin, François-Yves Morice et Yves Le Borgne, sans oublier Jean Le Gall et René Le Borgne, pilotes côtiers au service de Sa Majesté.
Le 29 septembre 1776, J. Bégoc, recteur, inhume en terre bénite « un soldat nommé Stranc, de la ville d’Aaken, décédé sur cette isle, parce que son capitaine et son major qui estoient Hollandais, et dont le bâtiment a fait ici naufrage, m’ont affirmé que le dit soldat estoit chrestien et de notre religion, et ont esté présents à son enterrement presque tous les isliens ».
Il n’y avait à Molène qu’un unique fonctionnaire, le sieur Jean-Baptiste Guény, brigadier des fermes du Roi, que sa femme Charlotte Learson rend père d’une fille en 1777. Au mois d’août de la même année, un service est chanté à l’église pour le repos de Vincent Le Borgne, jeune homme de 24 ans, « lequel, écrit le recteur, on m’a assuré estre mort dans les isles au service de Sa Majesté en qualité de matelot ». D’autres « proellas » sont pareillement célébrées, à la même époque, pour des matelots morts dans les hôpitaux de Brest, de Lorient et de Toulon, et, le 19 octobre 1780, pour Noël Cariou, noyé dans le naufrage d’un navire de Saint-Malo qu’il commandait en second, et qui avait fait côte aux environs de Port-Louis.
L’acte de décès suivant prouve que les femmes de l’île ne reculaient pas devant les fatigues et les dangers de la pêche hivernale en pleine mer. « Le 3 février 1779, environ les 7 h. 1/2 du matin, un bateau de cette isle où il y avait cinq personnes allant à la pesche fut chaviré en sortant du port même, à la vue d’une grande partie des marins de cette isle qui, moyennant d’autres bateaux, allèrent le plus promptement possible les sauver et, les ayant tous peschés et mis dans leurs bateaux à demi-morts, ils en sont tous revenus, excepté une nommée Marie-Josèphe Le Guilcher, jeune fille âgée de 18 ans, qui ne donna aucun signe de vie malgré tous les soins qu’on en eut, laquelle fut le lendemain ensevelie dans le cimetière de l’église de Saint-Ronan ».
Moins d’un an plus tard, une vraie catastrophe décima la population masculine de l’îlot. « Je certifie, écrit le recteur à la date du 4 janvier 1780, que le 27 décembre dernier, le bateau d’Yves Le Borgne de cette isle, estant parti d’ici à dessein de sauver une ancre et un câble qu’un bâtiment hollandois avoit été obligé de couper quelques jours auparavant auprès de l’isle de Béniguet pour se sauver, y a péri avec 9 hommes d’équipage de cette isle qui y étoient, la nuit du 27 au 28 dudit mois.
Savoir le dit Yves Le Borgne, patron, marié avec Marie-Renée Godefroy, âgé d’environ 27 ans ; Nicolas Créach, âgé de 35 ans ; Noël Le Borgne, âgé de 28 ans ; Yves Féas, âgé de 33 ans ; Michel Créach, âgé de 57 ans ; Ronan Le Masson, âgé de 44 ans ; Ambroise Le Masson, âgé de 43 ans ; Florent Cam, âgé de 48 ans ; Noël Brénéol, âgé de 19 ans, une partie des hardes des susdits particuliers ayant été trouvée sur le rivage de cette isle de Molennes, et leur bateau ayant été vu au fond de la mer auprès de ladite isle de Béniguet par les bateaux de pesche de Plougastel, quoiqu’on n’ait trouvé le cadavre d’aucun d’eux, certifie avant chanté à la prière de leurs parents neuf services solennels pour le repos de leurs âmes ». Que de veuves et d’orphelins, que de sanglots et de pleurs à ces poignantes cérémonies !
L’hiver de 1783 fut marqué par un naufrage important aux abords de l’île, si l’on en juge par le nombre de noyés qui furent recueillis. Le 22 janvier 1783, le recteur donna la sépulture à « cinq cadavres trouvés en la mer, et inhumés en terre bénite, ayant trouvé sur eux des marques qui indiquoient d’une manière à ne laisser aucun doute que ces personnes noyées étoient de la religion catholique ». Du 29 au 4 février, 14 autres cadavres provenant du même sinistre vinrent aussi reposer dans le cimetière de Saint-Ronan, mais aucun des actes de sépulture n’indique leur nationalité ni leur nom.
Le 9 février 1786, le corps le « Pierre-Antoine Troude, capitaine du bâtiment marchand le Pierre-Louis, de Dieppe, naufragé et noyé sur la côte de Triellen le 7 », est enterré dans cet îlot en même temps que deux de ses hommes, Augustin Le Fèvre et Parchal, de Rouen. Cette année, le chevalier Félicien Labbé de Blanchard, « chargé du détail des classes », résida temporairement à Molène. Malgré les intempéries et la vivacité de l’air, les octogénaires n’étaient pas rares dans l’île, qui compta même une centenaire, Catherine Quéré, morte « âgée de plus de 100 ans » en 1762. Sans atteindre l’âge de cette rivale de Jean Causeur, Jeanne Cozou et Anne Créach meurent à 80 ans en 1760, Guillaume Cadalen à 80 ans en 1780, Anne Sounnic à 87 ans en 1780, François Brénéol à 87 ans en 1782, Madeleine Masson à 84 ans en 1784, Isabelle Le Mao à 86 ans en 1787. La plupart de ces vieillards sont des femmes, les hommes payant un lourd tribut aux dangers du Fromveur et des navigations lointaines. Pourtant, en 1789, René Le Goaneur, « maître de barque entretenu à la demi-solde », s’éteint à 80 ans.
Les autochtones résistaient sans doute mieux que les personnes transplantées du continent. La gouvernante du recteur, Marie-Jeanne Rohou, native de Plouguin, trépasse à 46 ans, en 1781, et son maître désolé note que tous les habitants de l’île, où la brave carabassen devait faire figure d’oracle, ont assisté à ses obsèques.
La moyenne des décès annuels est de quatre, contre une douzaine de naissances et quatre ou cinq mariages.
Le navire Le Duc de Normandie périt près de Molène dans la nuit du 13 au 14 décembre 1791. Son second capitaine, le sieur Azéma, fut enterré le 16 « à la prière de Jean Provost, assesseur de la justice de paix et surveillant au bris ». Le 24 décembre, le cuisinier du bord, Antoine Girod, et le lieutenant Marie-François Lambert le rejoignirent dans la tombe. Leurs actes de décès détaillent, je ne sais pourquoi, la façon dont les cadavres étaient vêtus, et nous apprennent que le malheureux lieutenant portait « un gilet de moelton, une culotte bleue, une culotte longue étoffe de capucin, et deux paires de bas de laine blanche ».
Le recteur, Louis Oaleneur, avait refusé le serment à la Constitution civile, mais il ne fut remplacé qu’en août 1792 par Guillaume Le Bras, curé de Molène. Au mois de janvier précédent, il se trouvait « absent à grande terre à raison de maladie », lorsque mourut un jeune enfant de Jean-Louis Le Mao. Les obsèques eurent donc lieu sans clergé ; mais, dès son retour à l’île, le recteur consigna sur son cahier la façon très rituelle dont les fidèles y avaient procédé. Le petit corps avait été « envoyé de la maison à l’église par Jean-Pierre Guilcher et Jacques Foly au chant du Laudate Dominum de Cœlis, après avoir chanté pour les parents défunts du dit Jean-Louis Le Mao et son épouse In Placebo ».
Du 20 au 26 mars 1793, cinq cadavres vinrent à la côte « qui sembloient provenir de l’équipage du bâtiment qui naguère avoit fait naufrage sur notre isle ». Le 8 avril suivant, « le citoyen André Trébou, de Lézardrieux, capitaine du corsaire Le Hazard, de Morlaix, inscrit lui-même sur le registre, d’une main plus exercée au maniement des manœuvres qu’à celle de la plume : qu’ayant été chassé par un corsaire anglais de l’île de Grenesey, nous étant deffendu l’espace d’un demi-heure contre ledit corsaire armé de 14 canons qui nous a tuez Rene Rébourgt, capitaine d’armes à Morlaix, et nous a blessé François Cariou, d’idem, ledit Rébourgt nous avons fait inhumer dans le cimetière de Molène, par le citoyen curé dudit lieu ».
(Louis Guennec).
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