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PAPETERIES ET PAPETIERS. |
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PAPETERIES ET PAPETIERS.
Les papeteries, papetiers et moulins à papier morlaisiens en Bretagne.
Cambry, écrivant en 1795 la relation du voyage qu’il venait d’effectuer à travers le Finistère, prétend que « sur cinquante moulins (à papier) établis dans le Finistère, il y en avait quarante-cinq près de Morlaix ». Ces chiffres paraissent grossis de moitié. D'après une liste dressée en 1776, par un inspecteur des manufactures, il n’existait alors, dans la circonscription territoriale qui forma plus tard notre département, que vingt-six ou vingt-sept moulins, dont vingt, il est vrai, appartenaient à la région morlaisienne. La rivière du Queffleut était la plus « papetière » de toute la Bretagne. Depuis le Clos jusqu’à Lesquiffiou, douze moulins à papier (Le Clos, Le Dresec, les trois de Penlan, la Lande, les trois de Roudougoalen, les deux de Rosanvern et celui de Pontpaul), égrenés au fil du courant, faisaient retentir le vallon du bruissement de leurs chutes d’eau et du fracas de leurs pilons. Par contre, le Jarlot ne possédait qu’une seule papeterie, celle de l'Ermitage. Le ruisseau de Bodister actionnait le Vieux-Moulin. Sur la Penzé tournaient les moulins de la Motte et de Coasvoult ; sur son affluent le Coatsoulsac'h, ceux de Penhoat et de Penanvern. Le Dourdu avait aussi le moulin de Kervilzic, en Garlan, disparu au XVIIIème siècle ; enfin les seigneurs de Brézal, en Plounéventer, afféageaient à un papetier leur romantique moulin féodal, qui est, en face des ruines enterrées de l’église de Pont-Christ, un des charmes de la vallée de l’Elorn.
L’érudit archiviste d’Ille-et-Vilaine, M. Bourde de la Rogerie, a étudié, dans un travail aussi documenté qu’intéressant, l’histoire de nos vieilles papeteries morlaisiennes [Note : Bulletin du Comité des Travaux historiques, année 1911, nos 3 et 4, p. 312 à 363]. Il a rencontré la plus ancienne mention de cette industrie en Bretagne, dans un contrat d’échange conclu en 1499 entre Jean de Kerloaguen, sieur de Rosampoul, et Yves Pinart, sieur du Val, où le premier cède au second une rente de trente-six rames de papier à lui due sur le moulin à papier « situé et assis sur la rivière du Jarleau, près le moulin du Val », c’est-à-dire en Saint-Mathieu de Morlaix, vers l’emplacement actuel de la scierie Cam. En échange, le sieur de Rosampoul reçoit une rente de onze livres de monnaie qu’il consacre à augmenter la dotation de sa chapelle de Saint-Eutrope, fondée en 1442 par sa mère Louise Béchet, originaire de Saintonge, en l’honneur du glorieux patron de la ville de Saintes. Lors de la Séparation, la fabrique de Saint-Eutrope jouissait encore de cette rente. Quant au moulin à papier du Val, il n’existait plus dès le XVIIème siècle.
L’acte précité ne nomme pas le papetier qui dirigeait cette usine. Il était très probablement originaire de Normandie, comme tous ces marchands de chevaux, poëlliers, quincailliers, fondeurs de cloches, drapiers, horlogers, marchands ambulants, libraires, imprimeurs, faïenciers, etc., qui accouraient en Bretagne et, profitant du peu d’aptitude des habitants pour les affaires, accaparaient presque toutes les branches de commerce et d’industrie. Normand, le premier libraire de Morlaix, Richard Rogerie, arrivé vers 1505 de Hudimesnil près Coutances ; Normands, les grands armateurs morlaisiens Allain de la Marre, Boudin de Longpré, Daumesnil, Demoy, Pitot du Hellès, Le Gris du Clos, Mazurié de Pennanec’h, etc. Normands aussi, tous les papetiers qui vinrent à l’époque de Louis XIII restaurer dans notre région l’industrie papetière.
Le premier connu d’entre eux est Pierre Pain, qui afféagea vers 1621 le moulin de Roudougoalen, possédé par la famille Le Borgne de Lesquiffiou. L’entreprise dut réussir, car en quelques années la même famille afféagea à d’autres papetiers de Basse-Normandie sept ou huit moulins aux dépendances de Lesquiffiou : Lanarcoat, Quirin, Kermorin, deux à Roudougoalen, deux à Rosanvern, moyennant certaines redevances en nature et en argent. Mathieu Frémin s’engage en 1632 à payer, pour son moulin de Rosanvern, dix livres monnaie, une rame de papier grand fin, une branche de laurier et douze pommes de reinette. De plus, à chaque mutation, une paire d’éperons dorés sera offerte au seigneur de Lesquiffiou, et le papier portera en filigrane le blason de cette terre. On retrouve en effet, aux archives du château, un grand nombre de titres à filigranes armoriés, accolant aux trois souches déracinées de Lesquiffiou le chevron accompagné de trois étoiles des Gillouart et le fermail des Kersauson. Au XVIIIème siècle, ces filigranes furent remplacés par les armes des Barbier de Lescoet : un écu chargé de deux fasces, supporté par deux lions et accompagné de la devise : Sur ma vie.
Le moulin de Pontpaul dut sa création à Julien Cordier, papetier de Normandie, d’abord établi au moulin de Glaslan et qui afféagea en 1635 celui de Pontpaul, appartenant au seigneur de Coatanscour, à des conditions passablement onéreuses : rente perpétuelle de 60 livres, commission de 500 livres, prix exorbitant de 420 livres pour seize pieds d’arbres, etc. Le fait de voir ce pauvre diable assumer d’aussi lourdes charges prouve combien la concurrence était grande entre les maîtres papetiers, tous désireux de s’établir sur le Queffleut, à cause de « la propreté de ses eaux », et de la proximité du chemin de La Feuillée, par lequel les pillaouers des montagnes venaient apporter aux usines leur récolte de chiffons. Mais à peine Julien Cordier s’était-il établi dans son moulin que le seigneur de Lesquiffiou lui chercha noise, prétendant que les travaux faits pour augmenter la chute provoquaient l’inondation de ses prairies, et que le bruit des pilons troublait son repos. Un procès s’engagea, qui ruina net le malheureux papetier. Son chétif ménage, sa vache, ses deux ou trois chaudrons, ses fagots, furent saisis et vendus ; lui-même était, en 1637, détenu aux prisons de Morlaix, et il disparut du pays bien avant la fin du procès, qu’un arrêt du Parlement, rendu en 1650, termina en faveur du seigneur de Coatanscour. Vers 1750, le moulin de Pontpaul était exploité par la famille Plassart.
Tous les papetiers n’échouèrent pas aussi misérablement que Julien Cordier, mais bien peu arrivèrent à quelque aisance. Leurs maisons étaient couvertes de genêts ou de paille ; de pauvres appentis servaient d’ateliers et de magasins. Les inventaires dressés après décès décrivent de très modestes mobiliers, aussi humbles que ceux des paysans voisins. Quelques familles, les Huet, les Le Loutre, les Piton, les Gigant, acquirent cependant une certaine fortune. La première encore représentée de nos jours, et qui a produit de nombreuses générations de papetiers en Tréguier et en Cornouaille, descend de Jean Huet et Nicole Rouxel sa femme, natifs de Normandie, qui exploitaient en 1636 le moulin de Lesquiffiou, puis le moulin de Coat-an-Fers en Ploudiry. En 1750, les moulins du Drezec, Neuf de Penlan, et du Clos, étaient dirigés par des Huet. Le moulin de Rosanvern leur avait aussi appartenu avant de passer aux Le Loutre (autre famille normande fixée d’abord à Plourin) par le mariage de Jean-Maurice Le Loutre-Després et de Catherine Huet, en 1707. Un de leurs fils, Jean-Louis Le Loutre, né à Morlaix en 1709, se fit missionnaire, et si le nom de ce bon Français est oublié de ses compatriotes, il est demeuré célèbre dans l’ancienne Acadie, où le P. Le Loutre dépensa sans compter ses labeurs et sa peine à secourir les infortunés si barbarement proscrits par l’Angleterre. Jeté lui-même dans les prisons saxonnes, il n’en sortit que pour consacrer les dernières années de sa vie à soulager la misère des Acadiens transportés en France.
Il aurait voulu les grouper en colonie à Belle-Isle-en-Mer, et reconstituer pour eux, sur les rives de Bretagne, la patrie perdue ; mais ses généreux efforts ne purent aboutir, et il mourut à Nantes en 1772.
Des Huet exploitaient encore le moulin de Brézal et celui de Coasvoult. Celui de Penarfez, en Locmélar ou Ploudiry, avait pour locataire, en 1704, le papetier Jean Le Loutre, nommé dans un acte relatant une bagarre survenue entre ses ouvriers et lui, sans doute au sujet du salaire. Ce moulin passa ensuite aux Piton, qui paraissent s’y être enrichis, d’après un inventaire de 1782 estimant le mobilier à la somme respectable de 2.485 livres. La provision de lard et de bœuf salé, évaluée 110 livres, nous révèle qu’on faisait là meilleure chère que dans la plupart des chétives papeteries morlaisiennes.
Les familles Guesdon ou Guédon, Faudet, Georget, toujours existantes dans la région, sont également de souche normande et « papetière ». La première exploitait le moulin Quirin, près Lesquiffiou, qu’elle acquit en l’an V comme bien national provenant de l’émigré de Lescoët. Jeanne Guesdon, veuve de Maurice Huet, dirigeait, vers 1753, le moulin neuf de Penlan ; le moulin vieux du même nom avait pour fermier François Faudet, époux de Catherine Georget. Louis Georget dirigeait le Vieux-Moulin. Des Georget allèrent même s’établir — et se ruiner — au fond de la Cornouaille, au moulin de Kersalaün en Leuhan. Sous la Révolution, alors que presque toutes les papeteries suspendaient leurs travaux, le citoyen Georget, « homme ingénieux, plein de courage », dit Cambry, fondait une manufacture nouvelle près Quimperlé et fournissait à l’administration ce beau papier timbré, marqué du filigrane GEORGET qu’on employa dans le Finistère jusqu’à la fin de l’Empire.
A part de très rares exceptions, les maîtres papetiers n’étaient guère plus instruits ni plus riches que leurs ouvriers. A sa mort (1742), François Huet, papetier à la Lande, ne laissait en caisse que 13 livres 9 sols, et en magasin que 170 rames de papier. Ses collègues non plus n’amassaient pas grande pécune. Ils avaient affaire à des ouvriers peu maniables, qui déjà connaissaient ces soi-disant inventions des travailleurs conscients d’aujourd’hui : le syndicat, la grève, la « chasse au renard » et l’action directe. Aussi se plaignaient-ils amèrement aux inspecteurs et aux subdélégués de « l’insubordination des compagnons qui leur font loi sur la perfection, le prix et la durée du travail journalier, sur les salaires et la nourriture ».
Vers 1786, les ouvriers décident qu’il y a lieu de réduire la production journalière ; ils s’attroupent, envahissent les moulins, houspillent les patrons, entraînent les compagnons de gré ou de force. L’un des règlements édictés par eux, et imposés aux fabricants, portait qu’on ne devait admettre à l’apprentissage que des fils de maîtres ou de compagnons. Nonobstant cette ordonnance, Jean Huet, papetier à la Motte, près du Penhoat, « ennuyé d'avoir des compagnons qui dérangeaient sa fabrique et lui faisaient la loi », se procura en 1786 un jeune ouvrier de Rosporden, sortant d'apprentissage, qu’on lui donna « pour être docile et avoir de la conduite ». Mais ces qualités n’effaçaient pas sa tare originelle. Si sa mère était, selon l’expression de Huet. « sortie de la papeterie », son père, en revanche, n’était qu’un vulgaire chapelier. Aussi le syndicat signifia-t-il au fabricant de mettre son ouvrier à la porte, pour cause de pedigree défectueux. Jean Huet, estimant qu’après tout, papetier, comme charbonnier, est maître chez soi, s’obstina à le garder. Le dimanche suivant, son moulin fut envahi par une bande de forcenés, qui lui donnèrent une hue, c’est-à-dire un charivari infernal agrémenté d’injures et de coups de poing.
Quelques jours après, ses enfants étaient encore molestés au retour du pardon de Pensez. Perdant patience, Maître Huet porta plainte à l’autorité, qui fit mettre en prison les deux plus « militants » de ses ennemis.
Chaque moulin occupait douze ou treize personnes : ouvriers, filles de salle et du délissoir, gens pour fondre la colle, valets et journaliers ; les mieux payés recevaient dix sous par jour ; les autres de deux à six sous. Tous étaient nourris aux frais du patron. Apparentés les uns aux autres, se soutenant étroitement, les ouvriers papetiers constituaient une caste douée d’un vif esprit de corps. Leur patronne était Sainte-Anne et ils en célébraient la fête en grande pompe, le jour du 26 juillet, à la chapelle de Saint-Fiacre en Plourin. Deux papetiers revêtus d’un rochet par-dessus leurs habits, ornés d’écharpes en bandoulière, portaient la statue de la sainte, derrière laquelle marchaient en bon ordre les compagnons, le fusil sur l’épaule. Un feu de salve saluait le retour de la procession ; puis les danses commençaient au pied du monastère, sous le regard indulgent des Pères Minimes, au son des violons payés par les papetiers. Après la ruine de Saint-Fiacre, le jeu des papetiers fut transféré à Glaslan, où la famille Andrieux avait dédié, dans l’enceinte de son usine, une chapelle à Sainte-Anne, et il s’y perpétua jusqu’à la disparition de l’établissement.
En 1789, les 28 moulins des environs de Morlaix occupaient 224 ouvriers, qui fabriquaient annuellement 109.000 rames de papier divers, bâtard, écu, pot, gênes, étresse, de qualité moyenne et bulle. A part une faible partie, 2.700 rames environ (qui, destinée à l’écriture et à l’impression, se consommait en Bretagne), le reste, consistant en papiers d’emballage, s’exportait en Angleterre, en Espagne et au Portugal. Les produits de Basse-Bretagne étaient d’ailleurs de qualité très médiocre. Les fabricants ne cherchaient point à perfectionner leurs produits. D’aucuns préféraient réaliser d’illicites bénéfices, en trompant les acheteurs sur le poids et la qualité du papier. Les imprimeurs s’en plaignaient surtout. Ils trouvaient dans les rames nombre de feuilles trouées ou déchirées, par conséquent inutilisables. Les mains, au lieu de contenir 25 feuilles, n’en avaient souvent que 24 ou 23. Ces friponneries soulevaient de vives doléances et rebutaient les clients de l’étranger. Les Etats de Bretagne s’efforcèrent en vain d’améliorer cette industrie. En 1756, ils promirent une récompense au papetier qui imiterait le mieux les papiers de Hollande et de Gênes. Mais c’est en vain qu’ils firent déposer dans les principaux moulins des spécimens de beaux papiers ; c’est en vain qu’en 1771 le ministre Necker fit distribuer aux rustiques fabricants bas-bretons le trop savant mémoire de l’académicien Desmaret sur la fabrication du papier de Hollande ; c’est encore en vain que Joseph Gigant du Mont tenta d’établir en 1772, près de La Roche-Maurice, une importante manufacture de papier fin. La routine, la défiance et le manque de capitaux s’opposèrent à tout progrès.
La Révolution porta un coup sensible à l’industrie papetière. Huit moulins seulement purent, dans la banlieue de Morlaix, se soustraire au chômage. Sous le premier Empire fut créée la papeterie de Kervaon, en Saint-Martin-des-Champs, et M. Andrieux transforma le moulin de Glaslan en une usine productive de « beaux et bons papiers » qu’il exportait en Angleterre. En 1829, 16 moulins à papier tournaient encore sur le Queffleut. Les plus importants étaient ceux de Kervaon (15 ouvriers produisant 2.390 rames), de Monferrant (ancien de Roudougoalen ; 15 ouvriers ; 2.390 rames) et de Glaslan (20 ouvriers, 5.186 rames). Le moulin de Penanvern, sur le Coatoulsac’h, occupait 18 ouvriers, fabriquant 2.860 rames. Celui de Brézal avait le même personnel et la même production.
Ce renouveau de l’industrie papetière apportée dans notre pays par les compagnons normands fut le dernier éclat d’un feu près de s’éteindre. L’un après l’autre, écrasés par la concurrence, les moulins à papier s’arrêtèrent ; les pilons se turent, les roues motrices pourrirent immobiles contre les vieux pignons lézardés. On retrouve encore, sur les bords du Queffleut, les ruines lamentables de quelques-uns, Kervaon, Capitoulic, Penlan. Après avoir étranglé tous ses humbles voisins, connu des jours prospères, vu des centaines d’ouvriers franchir son portail, la manufacture de Glaslan a succombé à son tour. « En Basse-Bretagne comme partout ailleurs, conclut M. de la Rogerie, la petite industrie rurale a définitivement cessé de vivre. La même époque qui a vu la ruine des innombrables tisserands et marchands de toile de Léon, de Cornouaille et de Tréguier, a vu aussi s’arrêter les derniers moulins à papier ». Et le pillaouer de Loqueffret, célébré par une sône fameuse, ne se rencontre plus dans la vallée, avec son croc à peser, et son cheval à la maigre échine pliant sous les sacs de « pillous » immondes que les marteaux des fabriques transformaient comme par magie en un beau papier lisse et blanc.
(Louis Guennec - 1937).
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