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La Littérature bretonne depuis les origines jusqu'au XVIIIème siècle. |
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Par Littérature bretonne, j’entends la littérature de langue bretonne et celle-là seulement. Il ne peut être question d’englober sous ce titre, les œuvres écrites dans une autre langue, même par des bretonnants. Je diviserai cet exposé en deux parties : a) La littérature écrite, b) La littérature orale.
I
LES ORIGINES.
Lorsque nos ancêtres passèrent la Manche, du milieu du 5ème siècle, jusqu’à, la fin du 6ème, pour venir s’établir en Armorique, ils apportèrent avec eux une civilisation qui, si elle n’avait pas l’éclat extérieur de celles qui fleurirent à Rome et à Athènes, possédait tout de même une valeur incontestable. Ainsi que le prouvent les patientes recherches de d'Arbois de Jubainville [Note : H. d’Artois de Jubainville : La Civilisation des Celtes et celle de l’Epopée homérique] et de René Le Roux [Note : R. Le Roux : Notennou diwar-benn ar Gelted koz], cette civilisation de nos pères avait même sur celles de la Grèce et de Rome, une évidente supériorité morale et sociale, que l’influence pacifique du Christianisme vint encore accentuer, au moment où les civilisations méditerranéennes étaient à leur déclin.
Civilisation et littérature étant toujours intimement liées, la littérature brittonne — c’est-à-dire des Bretons d’avant les émigrations — ne pouvait que réfléter la vie et les institutions celtiques de cette époque.
Si la civilisation romaine n’avait guère touché nos ancêtres, par contre notre littérature nous montre, de bonne heure, que la doctrine du Christ avait marqué d’une profonde empreinte cette race d’idéalistes que furent toujours les Celtes.
Aussi ne faut-il pas être étonné de voir les émigrations conduites principalement par des Moines. C’étaient, d’ailleurs, des chefs qualifiés et dignes de la confiance des Bretons. Ils le prouvèrent, à leur arrivée en Armorique, en dirigeant les clans dans leur établissement, en organisant les défrichements et en s’intéressant aux besoins matériels et intellectuels de leurs compatriotes.
Car ces moines, conducteurs d’hommes, défricheurs, médecins, magistrats, étaient aussi des lettrés.
N’est-ce pas dans leurs cellules, dans leurs monastères que furent établies les premières écoles de notre pays ? Ecoles vraiment étonnantes pour l’époque, où les Sept-Arts étaient enseignés : grammaire, dialectique, rhétorique, géométrie, arithmétique, astronomie et musique.
Certaines de ces écoles, comme celle de Saint-Gildas de Ruys, jouissaient d'une renommée européenne.
Il ne nous reste, de cette période de notre histoire littéraire, que peu de textes ; mais la citation suivante que le Myvyrian attribue à Saint-Cado montre le cas que faisaient nos bons vieux saints de la culture intellectuelle.
Je traduis : Nul n’est fils de la Science, s’il n’est fis de la Poésie — Nul n’aime la Poésie, sans aimer la Lumière ; — Nul n’aime la Lumière, sans aimer la Vérité ; — Nul n’aime la Vérité, sans aimer la Justice ; — Nul n’aime la Justice, sans aimer Dieu ; — Nul n’aime Dieu, sans trouver le Bonheur [Note : Myvyrian Archology of Wales, t. III].
Ainsi que l’écrit de la Borderie, dans son étude sur les écoles bretonnes : « On est en droit de conclure, qu’au VIème siècle, les écoles monastiques maintenaient chez les Bretons le goût des lettres, et entretenaient dans les deux Bretagnes une culture intellectuelle très appréciable » [Note : H. de Bret. T. I. p. 527].
Les émigrés apportèrent naturellement avec eux leur langue nationale, le breton, véhicule d’une littérature des plus originales et d’une culture intellectuelle élevée [Note : Loth : Les Romans de la Table Ronde]. Pendant plusieurs siècles, des relations très suivies, subsistèrent entre les Bretons insulaires et leurs frères émigrés en Armorique.
Il n’était pas rare de voir des moines bretons passer la Manche, pour aller prêcher en Cornwall et en Galles. Et, il est certain que nos ancêtres reçurent aussi la visite des moines insulaires. Cela est rendu évident par le culte dont ils sont toujours l’objet ici, et la présence fréquente de leurs noms dans la toponymie bretonne.
Ayant une langue commune, une Foi commune, des traditions communes, il était normal que leur littérature restât commune, tant que l’évolution, inévitable, des deux rameaux brittonniques séparés, n’eut pas mis entre eux assez de différence pour provoquer la naissance, en Bretagne continentale, d’une littérature distincte.
La période qui précéda cette rupture, fut particulièrement brillante au point de vue littéraire, comme nous le verrons bientôt.
La poésie avait pris chez les Bretons un développement remarquable. « Le trait prédominant de leur caractère, dit Walter Scott, était un enthousiasme religieux pour la poésie et pour la musique ».
C’est au 6ème siècle que florissaient dans le pays de Galles les bardes Aneurin, Taliésin, Llywarc’h Hen, Merzin. Ils nous ont laissé quelques œuvres de belle allure, que nous pourrions considérer comme partie intégrante de notre littérature, mais que je laisserai de côté ce soir, pour ne pas allonger, outre mesure, cette causerie, et me limiter à l’étude de notre littérature bretonne armoricaine.
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LA LITTERATURE DU HAUT MOYEN-AGE
LE CYCLE BRETON.
Malgré l’absence de textes originaux, il serait injuste de dénier à la littérature bretonne, ses droits de propriété sur le Cycle Arthurien et les Romans de la Table Ronde que certains ont voulu considérer comme l’œuvre d’auteurs français du XII siècle.
Joseph Loth, avec une science profonde, s’appuyant sur les gloses incluses dans les traductions, s’est chargé de faire justice de pareilles fantaisies :
« Qui ne sent, dit-il, que ces tableaux sont nés dans l’âme même d’un peuple maritime, dont les tribus étaient disséminées sur les rivages de Cambrie, de Cornouailles et d’Armorique, et à qui la mer était un chemin constant et sans cesse parcouru ? Supposer que de pareils récits sont dus à des auteurs français du XIIème s., qui ne connaissaient même pas de nom, avant leur initiation à la poésie bretonne, les rivages gallois ou armoricains de la mer océane, c’est supposer l’impossible et le supposer gratuitement » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
D’ailleurs Marie de France, en présentant ses lais au lecteur, ne déclare-t-elle pas, elle-même, que le lai de Guigemar (Guiomarc’h) a pour théâtre « Bretaigne la menur » ? Le lai du Frêne est né au pays de Dol, Le Laüstic (OEn estig) ou Rossignol à St-Malo ; Graelent mor n’est autre que notre Gralon-Meur.
Il y a quelque chose de plus précis encore : le manuscrit français du lai d’Eliduc, porte le titre de Guildeluec ha Guilliadun. Cet ha breton, conservé par Marie, est la meilleure des marques d’origine. Elle a pris tout simplement le titre breton. (Ha veut dire et en français).
Le préambule du lai de Léchéor permet une autre précision. Le voici : Jadis à saint Pantelion - Ce nos racontent li Breton - Soloient granz genz asembler - Pour la feste au saint honorer.
Arthur de la Borderie n’hésite pas à identifier ce saint Pantelion, totalement inconnu en Bretagne, sous cette forme, avec Saint Pol de Léon, qui fut toujours un des saints les plus vénérés chez nous. Il y a là une erreur évidente de copiste.
« Ainsi, conclut notre historien national, c’était au fond de la péninsule bretonne, à St-Pol-de-Léon, et sans doute aussi en d’autres villes, que s’élaborait la poésie des lais bretons, dans des assemblées mondaines et littéraires qui témoignent d’une culture intellectuelle supérieure à celle que l’on veut bien d’ordinaire reconnaître, en ce temps-là, à la Bretagne ». [Note : Histoire de Bretagne t. III p. 223]
C’est le clerc Wace, chanoine de Bayeux au XIIIème s. qui, traduisant Georffroy de Monmouth, a le grand mérite d’avoir attiré l’attention du monde sur la « Matière de Bretagne », autrement dit les romans bretons.
Le rayonnement des œuvres bretonnes fut si intense et si prolongé qu’au siècle suivant, nous trouvons, dans un vieux poème roman, La Chanson de Saisnes (des Saxons), l’aveu caractéristique suivant : Ne sont que trois matères à tout homme entendant - De France, de Bretaigne et de Rome la grant - Et de ces trois matères, n’i a nule semblant : - Li conte de Bretaigne sont et vain et plaisant.
C’est surtout aux XIIème s. et XIIIème s. que cette Matière de Bretagne fut exploitée ou traduite dans toutes les langues de l’Europe. « Elle fit oublier, ou passer au second plan, en France même, la littérature nationale » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table de Ronde].
On peut noter son influence sur les plus grands génies littéraires :
Le Dante y a puisé pour sa Francesca de Remini et pour sa Divine Comédie, dont l’idée première se trouve dans les Visions Celtiques ; Le Tasse pour Olinde et Sophronie ; Chauser y prend plusieurs épisodes pour ses contes ; Spencer en reflète les plus douces couleurs dans son harmonieuse Fairy-Queen ; Walter-Scott en faisait sa lecture habituelle et Shakespeare lui a emprunté plusieurs sujets, entre autres le Roi Lear [Note : J. Demogeot ; Hist. de la litt. franc.].
Comment expliquer la vogue de notre littérature à cette période du Moyen-Age ?
L’Europe était lasse de la littérature des jongleurs et des trouvères, en pleine décadence ; lasse aussi des interminables épopées féodales, purement guerrières, et qui ne remplissaient qu’à moitié les qualités que l’Arioste, quelques siècles plus tard, jugeait indispensables à la beauté d’une œuvre littéraire. Elles chantaient bien les cavaliers et les armes. mais non « les dames ni les amours » comme le disait l’auteur du Roland Furieux [Note : Orlando furioso C. L. - Le donne, i cavalier, l’arme, gli amori. - Le cortesie, l’audaci impresse io canto].
La langue française, encore en incubation, ne possédait pas les riches moyens d’expression que plus d’un millénaire de vie littéraire, particulièrement intense, avait donnés au breton.
La France n’était-elle pas d'ailleurs privée, pour ainsi dire, de toute tradition ? Elle avait abandonné sa langue primitive, renié son nom pour prendre la langue et le nom de ses envahisseurs. Désemparée, elle cherchait sa voie et crut reconnaître dans la chanson bretonne, comme une vibration de l’âme celtique qu’elle avait laissé étouffer en elle par les influences étrangères.
« Tandis que la rude société du XIIème siècle s’enivrait de sa propre force, aux chansons violentes des jongleurs, une mélodie jamais entendue, s’éleva au loin, du côté de la mystérieuse Armorique ; les âmes s’étonnèrent et se détendirent ; les femmes, lasses des grands coups d’épée, écoutèrent avec délices la voix qui parut étrangement pure, et cette harpe inconnue qui fondait les cœurs ; une lumière surnaturelle s’insinuait doucement, transfigurant le décor ordinaire de la vie ; et le Rêve Celtique dont nul ne sait encore aujourd’hui par quelles voies il procéda, apparut au milieu du monde roman, avec son cortège de fées, de chevaliers aventureux et d’amants que l’amour consume.
Il chantait le pays des féeries où les barques voguent sans pilotes, où les biches parlent, où vole l'oiseau bleu, où les fées s’éprennent des jeunes héros et les ravissent en croupe de leurs chevaux vers l’île de la félicité éternelle ; surtout il chantait l’amour, l'enivrement, la mélancolie, la douceur et l'angoisse d’aimer. Et ses vers grêles versaient dans les cœurs un philtre mystérieux que rien n’en pourra plus chasser » [Note : Paul Tuffrau : Les lais de Marie de France. Préface].
C’est donc un besoin réel qui fait naître, presqu’en même temps, en France et dans l’Europe, le goût des Romans bretons et des fictions antiques de la Grèce.
Quant au caractère chevaleresque et humain de la littérature bretonne médiévale, il s’explique par ce fait que la femme avait toujours eu, dans la société celtique, un prestige considérable, et qu’elle y tenait de la législation, des droits presqu'égaux à ceux de l’homme. En effet, dans la société celtique, la femme était respectée et sa compagnie recherchée. Les guerriers eux-mêmes, malgré la rudesse de leurs mœurs, s’inclinaient devant sa gracieuse souveraineté, et dans les repas servis en l’honneur des héros, ceux-ci se gardaient bien de toucher aux viandes placées devant eux, avant que la maîtresse de maison ne soit venue prélever sa part et celle de ses femmes.
Chez les Celtes, les femmes conservaient la libre disposition de leurs biens, et pouvait ester en justice en ce qui les concernait.
Il y a avait parmi elles des médecins, des juristes.
Elles avaient des réunions où se discutaient les intérêts féminins et d’où étaient exclus les hommes.
La femme bretonne jouissait donc d’une situation vraiment privilégiée pour cette époque.
Ne trouvez-vous pas que la législation française, même en 1938, en ce qui concerne la femme, est légèrement en retard sur celle de nos ancêtres ?...
Ce prestige féminin devait inévitablement se retrouver dans la littérature. Les poètes firent en effet une large place à la femme amante, épouse et mère et aux divers sentiments qu’elle fait naître dans ces différents états.
Les éléments naturels, indispensable parure de toute inspiration sentimentale, vinrent ajouter un autre attrait à notre littérature. Les poètes vécurent en communion parfaite avec la nature, lui prêtant même une conscience, comme le prouve ce gracieux épisode de la vie de Saint Senan :
« Un enfant, jouant aux côtés de sa mère, près d’un précipice, tombe à la mer, mais est sauvé par l’intercession du saint. Quelqu’un accourt aux cris perçants de la mère, descend la falaise et le trouve assis, sain et sauf, dans l’entre-deux des lames : il jouait avec les vagues, car les vagues avaient l’air de vouloir l’atteindre et riaient autour de lui ; et lui riait aux vagues ; il mettait la paume de sa main sur l’écume de leur crête et la léchait, comme l’écume du lait nouvellement trait » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
« En un temps du moyen-âge, dit Dottin, le regretté doyen de la Faculté des Lettres de Rennes, où aucune littérature n’avait encore exprimé la poésie de la nature, les Celtes chantaient déjà le charme de la terre où ils vivaient. Du IXème s. datent des poèmes où les arbres, les animaux tiennent la place des héros de la poésie nationale » [Note : G. Dottin : Les Littératures Celtiques].
Pendant que florissait la partie profane des Romans de la Table Ronde, les écrivains religieux ne restaient pas inactifs. Avec autant de talent que d'imagination, ils bâtissaient ce magnifique poème mystique du Graal que mon ami et collaborateur, l’abbé Héno, entreprit de rétablir en breton et dont j’ai édité la première partie [Note : J. M. Héneu : En Graal Santel. Edition de « Dihunamb ». Hennebont].
Il convient aussi d’arrêter notre attention sur une autre branche de la littérature bretonne : La Légende dorée. Il est évident que les jolies et naïves légendes de nos saints bretons sont pour la plupart d’inspiration celtique. Beaucoup parmi elles ont été primitivement rédigées en breton. Elles sont bien caractéristiques du mysticisme celtique. On y rencontre la même puissance d’imagination, le même amour de la nature, le même réalisme dans les descriptions qui caractérisent notre ancienne littérature profane.
Après ce résumé d’Histoire littéraire, je voudrais, avant de quitter le haut moyen-âge, vous faire apprécier cette littérature, par quelques citations ou analyses des œuvres principales.
Voyons d’abord l’Epopée Arthurienne :
Arthur, c'est le héros essentiellement national, qui personnifie chez les Bretons, la lutte contre les Saxons.
A la bataille du mont Badon, dit un document latin-gallois du IXème s., il porte la croix sur son épaule pendant 3 jours et 3 nuits et obtient ainsi la défaite des Saxons.
On représente son règne comme une époque incomparable où le monde entier avait été dominé et ébloui par les Bretons [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
D’après la légende bretonne, il fut grièvement blessé à la bataille de Camlan et amené par une barque enchantée dans une île mystérieuse. Il devait revenir un jour, pour remettre les Bretons en possession de la Grande-Bretagne. Il ne fait pas de doute, des documents de l’époque en témoignent, qu’au XIIème s., Bretons insulaires et d’Armorique attendaient, avec obstination, sa résurrection et sa venue.
Sa cour se tenait à Caer-leon-sur-Wysc ou à Tintagel en Cornwall. Elle était le rendez-vous de tous les héros de l’époque et c’est pour ne pas faire de jaloux parmi eux qu’Arthur imagina la Table ronde, où personne ne pouvait prétendre occuper la place d’honneur.
Cette table, à laquelle pouvaient s’asseoir 1.600 personnes, suivait Arthur dans tous ses déplacements. Elle permettait d’éviter des querelles sanglantes entre convives, querelles fréquentes auparavant, et qui amenèrent un jour l'extermination d’un clan entier à coups de couteaux de table.
« Il est curieux de suivre le travail de la crédulité populaire autour de la légende d’Arthur, de voir s’élever peu à peu le monument poétique, auquel chaque âge apporte pour ainsi dire, sa pierre. C’est voir naître et grandir l’épopée, c’est étudier en quelque sorte, l’histoire naturelle de l’imagination » [Note : J. Demogeot : Hist. de la littér. franç. p. 94].
De tous les romans
de la Table Ronde que nous possédons, dit Loth, le plus frappant, le plus
dramatique et le plus original est incontestablement celui de Tristan et d’Iseut
[Note : Iseut sans l. La forme
Iseult est empruntée au germanique. C'est, sans doute, Gottfried de Strasbourg
qui introduisit, le premier, cette graphie au XIIIème siècle, sous la forme
Isolt]. Malheureusement nous ne possédons pas l’œuvre primitive, ni même en entier,
les poèmes qui la reproduisent de plus près. Le plus ancien de ces poèmes est le
poème français de Beroul qui a été écrit en Angleterre vers 1150 (il en reste
4.487 vers) ; nous avons, il est vrai, une version allemande complète faite vers
1175 par Eilhart d’Oberg.
Tristan de Leonois est un héros de la poésie
celtique ; c’est le premier des guerriers, des chasseurs, des musiciens ; c’est un
harpeur sans égal. Tristan vivait chez son oncle, le roi Marc de Cornouaille ;
il est blessé d’un glaive empoisonné dans un combat contre une sorte de
minotaure irlandais, le Morholt, qui réclamait de la Cornouaille un tribut de
jeunes filles. Tristan se fait coucher dans un bateau sans voiles et sans
gouvernail et aborde en Irlande, où la sœur même de l’ennemi qu’il a tué, le
guérit sans le connaître.
Plus tard, son oncle l’envoie demander pour lui en mariage Iseut, la fille de cette même reine d’Irlande; il délivre le pays d’un dragon ; reconnu pour le meurtrier du frère de la reine, il échappe à la mort en exposant le but de son voyage. On lui confie Iseult et on remet à sa suivante Brangien, un breuvage merveilleux qu’elle doit partager avec son époux, et qui fera naître en eux un amour sans fin et sans bornes. Par une fatale erreur, c'est avec Tristan qu’Iseut le partage, à bord du vaisseau qui les emmène en Cornouaille. Depuis lors, un amour invincible les enchaîne l’un à l’autre. Après mille incidents amenés par cette passion, ils sont obligés de se séparer, et Tristan épouse à Carhaix, en Armorique, une seconde Iseut. Mais il ne peut oublier, il n’aime que la première. Il reçoit dans un combat une blessure empoisonnée et, sachant qu’Iseut de Cornouaille peut seule le guérir, il lui envoie un messager, auquel il prescrit de dresser sur son vaisseau, au retour, une voile blanche s’il la ramène, une voile noire si elle refuse de venir. Iseut abandonne tout pour aller à lui ; mais l’autre Iseut, qui a surpris le secret de son époux, annonce à Tristan que le vaisseau revient avec une voile noire. Tristan expire aussitôt, et Iseut, le trouvant mort en débarquant, meurt sur son corps.
« Quand le roi Marc apprit la mort des amants, lit-on dans la charmante version moderne donnée par Joseph Bédier [Note : Joseph Bédier : Le Roman de Tristan et Iseut], il franchit la mer, et, venu en Bretagne, fit ouvrer deux cercueils, l’un de chalcédoine pour Iseut, l’autre de béryl pour Tristan. Il emporta sur sa nef, vers Tintagel, leurs corps aimés. Auprès d’une chapelle, à gauche et à droite de l’abside, il les ensevelit en deux tombeaux. Mais pendant la nuit, de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuillue, aux forts rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s’élevant par-dessus la chapelle s’enfonça dans la tombe d’Iseut. Les gens du pays coupèrent la ronce ; au lendemain, elle renaît aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace, et plonge encore au lit d’Iseut la blonde. Par trois fois, ils voulurent la détruire : vainement. Enfin ils rapportèrent la merveille au roi Marc : le roi défendit de couper la ronce désormais ».
« Ce qui est neuf, dans cette légende, dit Loth, ce n’est pas la trinité du mari, de la femme, de l’amant, les tours qu’ils jouent au péril de leur vie ; c’est d’abord la violence d’un amour auquel Tristan et Iseut ne peuvent résister, symbolisé par le breuvage mystérieux, et surtout le conflit de l’amour et de la loi. La conception centrale du drame, c’est un couple de héros liés à jamais par l’amour, mais sentant sur eux la pression de la loi sociale qui soumet la femme à l’époux, le vassal au seigneur, et subissant cette loi en telle guise que chacune de leurs voluptés se mèle d’horreur et de repentir.
La douleur, la mort, ont en quelque sorte purifié cet amour fatal. Marc lui-même pardonne » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
Un épisode de Tristan et Iseut, montre la puissance d’imagination de nos vieux poètes. Il s’agit de l’épisode de l’épreuve du fer rouge :
« Iseut, pour se justifier de l’accusation d’adultère, a accepté l’épreuve du fer rougi au feu. Elle se sent coupable cependant. Et voici l’artifice véritablement inimaginable auquel Tristan et elle ont recours pour lui permettre de jurer sans forfaiture.
Tristan attend la reine au gué aventureux, déguisé en pèlerin » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
« Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et Ls barons de Cornouaille, ayant chevauché jusqu’à la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l’autre rive, les chevaliers d’Artur les saluèrent de leurs bannières brillantes.
Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébille de bois et demandait l’aumône d’une voix aiguë et dolente.
A force de rames, les barques de Cornouaille approchaient. Quand elles furent près d'atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient :
« Seigneurs, comment pourrais-je atteindre la terre ferme, sans souiller mes longs vêtements dans cette fange ? Il faudrait qu’un passeur vînt m’aider ».
L’un des chevaliers héla le pèlerin :
« Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à mi-route ».
L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas : « Ami ! ».
Puis, tout bas encore : « Laisse-toi choir sur le sable ».
Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre ses bras. Ecuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre hère.
« Laissez-le, dit la reine ; sans doute un long pèlerinage l’avait affaibli ».
Et, détachant un fermail d’or fin, elle le jeta au pèlerin.
Devant le pavillon d’Artur, un riche drap de soie de Nicèe était étendu sur l'herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et Ké le sénéchal les gardaient.
La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses mains et les donna aux pauvres mendiants ; elle détacha son manteau de pourpre et sa guimpe fine, et les donna ; elle donna son chainse et son bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, s’avança devant les deux rois. A l’entour, les barons la contemplaient en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier. Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des saints, et dit :
« Roi de Logres et vous. Roi de Cornouaille, et vous, sire Gauvain. sire Ké, sire Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme né de femme, ne m’a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon seigneur, et le pauvre pèlerin qui. tout à l’heure, s’est laissé choir à vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il ? — Oui, Reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement ! — Amen ! dit Iseut. Elle s’approche du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient : le fer était rouge ; alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis, l’ayant rejetée, étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair était plus saine que prune de prunier.
Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu » [Note : Joseph Bedier : Le Roman de Tristan et Iseut. Piazza, éditeur].
« Pour les critiques, dit Loth [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde], ce qui fait surtout l’attrait des Romans de la Table Ronde, c’est le merveilleux, le fantastique même dans lequel se meuvent les personnages de ces romans, comme dans leur monde habituel ; c’est aussi la part prépondérante qu’y joue l’amour, l’amour violent, passionné, ne reculant devant aucun obstacle. Nous sommes ici bien loin de l’amour courtois et platonique des romans de Chrétien de Troyes et de ses imitateurs ; et le contraste est grand entre les aventures bizarres, et souvent féroces, qui faisaient le fond des contes celtiques et le caractère des personnages, aussi raisonnables qu’accomplis, qui tiennent les premiers rôles dans les romans français.
Le merveilleux, la puissance de l’amour, ce sont là, en effet, deux traits caractéristiques des traditions celtiques qui ont fait le fond de nos romans » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
LES LAIS.
Passons aux lais, qui ont exercé certainement le plus d’influence sur la littérature européenne. Ils sont à la naissance de tous les Romans de la Table Ronde et en particulier de celui de Tristan et d’Iseut.
La plupart des lais doivent avoir été écrits avant le XIIème siècle.
Qu’était-ce donc que le lai ? C’était, à l’origine, un récit en prose, coupé, aux passages les plus lyriques, par des mélodies chantées, soutenues par la harpe ou la rote.
Marie de France le précise bien dans le lai de Guyonvarc’h, quand elle dit : Qu’on le fait en harpe et en rote - Bonne en est à ouïr la note.
Le tout était précédé d’une explication ou prologue.
Morceau de musique et récit furent désignés en français sous le nom de lai. (Du mot anglais lay, venant lui-même du celtique).
La vogue des lais fut prodigieuse.
Le plus célèbre traducteur de lais fut une femme, Marie (dite de France), d’origine flamande d'après les uns, normande selon les autres. Elle vécut sûrement en France, au commencement du XIIIème siècle et probablement en Bretagne ; mais quand elle publia ses lais elle habitait la Grande-Bretagne.
Marie sut tirer un magnifique parti des contes bretons qui disparaissaient à cette époque.
Dans son intéressant ouvrage sur les lais de Marie de France, M. Ernest Hœpffner, Professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg, constate que les lais « ramènent la littérature sur le plan humain et qui mieux est sur le plan moral, puisque le crime, la faute y sont toujours punis » [Note : Ernest Hœpffner : Les Lais de Marie de France].
Nous avons pu constater que des variantes des thèmes qui ont servi à Marie de France, existent toujours dans le folklore breton.
A l’intention de ceux qui ne connaîtraient pas ce genre littéraire, j’ai choisi le plus court, mais non le moins charmant des lais de Marie. C’est le Laüstic, dit-elle ; en réalité En Estig ou Le Rossignol.
Afin qu’il soit compris de tous, il vous sera lu dans la transposition enprose moderne de Tuffrau.
(Lecture en est faite par Mademoiselle Hélène Herrieu).
LE LAUSTIC.
[Note : Paul Tuffrau : Les Lais de
Marie de France. Piazza, éditeur].
Je vais vous dire une aventure dont les anciens Bretons firent un lai. Son nom est Laüstic : ainsi l’appellent-ils en leur pays. C’est « rossignol » en français et « nightingale » en anglais. Dans le pays de Saint-Malo était une ville fameuse. Deux chevaliers y demeuraient. Telle était l’excellence de ces deux barons que la ville en avait bonne renommée. L’un avait épousé une femme sage, courtoise et toujours bien parée : c’est merveille d’ouir les soins qu’elle prenait d’elle selon les meilleurs usages du temps. L’autre était un bachelier bien connu parmi ses pairs pour sa prouesse, sa grande valeur et son accueil généreux. Il était de tous les tournois, dépensait et donnait volontiers ce qu’il avait.
Il aima la femme de son voisin. Il lui fit si grandes requêtes, si grandes prières, il y avait si grand bien en lui, qu’elle l’aima plus que toute chose, tant pour le bien qu’elle en ouït dire que parce qu’il habitait près d’elle. Ils s'entraimèrent sagement et bien. Ils tinrent leur amour très secret et prirent garde qu’ils ne fussent aperçus, ni surpris, ni soupçonnés. Et ils le pouvaient facilement faire, car leurs demeures étaient proches. Voisines étaient leurs maisons, leurs donjons et leurs salles ; il n’y avait ni barrière ni séparation, fors une haute muraille de pierre brune. De la chambre où la dame couchait, quand elle se tenait à la fenêtre, elle pouvait parler à son ami, et lui à elle de l’autre côté ; ils entrechangeaient leurs gages d’amour en les jetant et en les lançant. Rien ne les troublait. Ils étaient tous deux bien aises, lorsqu’ils ne pouvaient du tout venir ensemble à leur volonté, car la dame était étroitement gardée quand son ami était dans la ville. Mais ils en avaient dédommagement soit de jour, soit de nuit, dans les paroles qu’ils se disaient : car nul ne les pouvait empêcher de venir à leurs fenêtres et là, de se voir.
Longtemps ils s’entraimèrent, tant que l’été arriva : les bois et les prés reverdirent, les vergers fleurirent. Les oiselets menèrent, à voix très douce, leur joie au sommet des fleurs. Ce n’est pas merveille si celui qui aime s’y adonne alors davantage. Et le chevalier et la dame s’y adonnèrent de tout leur cœur, par paroles et par regards. Les nuits, quand la lune luisait et que son seigneur était couché, souvent elle quittait son côté, se levait, s’enveloppait de son manteau. Elle venait s’appuyer à la fenêtre pour son ami qu’elle savait là ; lui faisait de même et veillait la plus grande partie de la nuit. Ils avaient grande joie à se regarder, puisqu’ils ne pouvaient avoir plus.
Tant et tant elle se leva, tant et tant elle s’accouda que son sire en fut irrité. Maintes fois il voulut savoir pourquoi elle se levait et où elle allait.
« Sire, lui répondait la dame, celui-là ignore la joie en ce monde, qui n’écoute pas le laüstic chanter : c’est pour l’entendre que je viens m’accouder ici. Si douce est sa voix dans la nuit que l’ouïr m’est un grand délice : et j’ai tel désir de cette jouissance que je ne peux fermer les yeux et dormir ».
Quand le sire entendait ce qu’elle disait, il jetait un ris courroucé et méchant. Il réfléchit tant qu’il trouve ceci : il prendra le laüstic au piège. Il n’a valet en sa maison qui ne fasse engin, rêts ou lacet : puis ils vont les mettre dans le verger. Pas de coudrier ni de châtaignier où ils n'aient disposé lacs et glu. Tant qu’ils prennent le laüstic. Alors ils l’apportent tout vif au seigneur. Quand il le tient, il en est très joyeux. Il vient dans la chambre de la dame.
« Dame, fait-il, où êtes-vous ? Venez ici, que je vous parle ! J’ai pris dans un piège le laüstic, à cause duquel vous avez tant veillé. Désormais vous pouvez reposer en paix, il ne vous éveillera plus ! ».
Quand la dame l’entend, elle est dolente et courroucée. Elle le demande à son seigneur. Et lui occit l’oiselet avec emportement ; il lui rompt le cou avec ses deux mains ; puis il fait une chose trop vilaine à conter ; il jette le corps sur la dame, si bien qu’il lui ensanglante sa robe un peu au-dessus de la poitrine. Et il sort de la chambre.
La dame prend le corps, tout petit. Elle pleure durement, elle maudit ceux qui firent les engins et les lacs et prirent traîtreusement le laüstic ; car ils lui ont retiré une grande joie.
« Lasse, dit-elle, le malheur est sur moi ! Je ne pourrai plus me lever la nuit, ni m’accouder à la fenêtre d’où j’avais coutume de voir mon ami. Il croira que je l’aime moins ; c’est chose dont je suis assurée. Aussi faut-il que j’avise ; je lui ferai tenir le laüstic, je lui manderai l’aventure ».
En une pièce de samit, brodée d’or, où elle raconte tout par écrit, elle enveloppe le petit oiseau. Elle appelle un sien valet. Elle le charge de le porter à son ami. Il vient au chevalier. De la part de la dame, il lui fait un salut, lui conte tout son message et lui présente le laüstic.
Quand il lui eut tout dit et montré, le chevalier, qui l’avait bien écouté, fut dolent de l’aventure ; mais il n’agit point en vilain ni en homme lent. Il fit forger un vaisselet. Il n’y entra ni fer ni acier : tout entier il fut en or fin, avec de bonnes pierres très chères et très précieuses ; on y mit un couvercle qui fermait très bien. Il y déposa le laüstic ; puis il fit sceller la châsse et toujours la porta sur lui.
Cette aventure fut contée : on ne put la caler longtemps. Les Bretons en firent un lai. On l’appelle le Laüstic.
« Y a-t-il rien de plus exquis, dit le transpositeur, que ce lai où deux amants, qui ne pouvaient se joindre, prenaient un amer plaisir à se regarder de loin, au clair de lune, en écoutant le rossignal chanter ? » [Note : Tuffrau : Les lais de Marie de France. Préface].
« Cet amour innocent somme toute, n’entraîne pour aucun d’eux de graves conséquences. Mais pourtant l’ombre de la mort plane même sur cette idylle inoffensive. Il y a la mort de l’oiseau ; il y a cette goutte de sang qui teinte d’une tache rouge le blanc vêtement de la dame. Cette tache, si menue qu’elle soit, a, elle surtout, une valeur symbolique. Elle dit que le bonheur ici-bas, même le plus modeste, se paie. L’amour, rappelle-t-elle, a la fragilité de toutes choses humaines. Elle donne à la tendre idylle une teinte de tristesse et de deuil. On reconnaît, sous une forme atténuée, la grande idée fondamentale des Romans de Tristan, la mort, cruelle rançon de l’amour coupable ». Ainsi Marie, en traduisant nos vieux bardes, pratique, longtemps avant Racine, l’art difficile de faire quelque chose de Rien. D’une anecdote anodine elle ne tire pas seulement un récit gracieux et touchant, mais elle en dégage aussi un sens profond, une vérité éternelle. [Note : E. Hœpffner : Les lais p. 142-143].
LE SAINT-GRAAL.
Quant au Roman du Saint Graal, voici son origine :
Le Graal est cette « écuelle bénie » avec laquelle, au dire de la légende, N.-S. « fit son Sacrement » la veille de la Passion.
Elle fut recueillie par un juif, dans la maison de Simon le Lépreux, où eut lieu la cène, et remise à Pilate.
Ce dernier, ne voulant pas garder quelque chose qui avait appartenu à Jésus la donna à Joseph d’Arimathie. Celui-ci s’en servit pour recueillir les gouttes de sang qui découlaient du divin Crucifié, au moment de la descente de la Croix. Puis il s’empressa de la porter chez lui, et il « l’estoia en plus net lieu qu’il pot trover », dit la vieille version française du Graal.
Cependant les Juifs irrités de la résurrection de Jésus, voulurent faire expier ce miracle à Joseph et l’enfermèrent dans un pilier creux.
Là, le Sauveur apparut à Joseph et lui apporta le Saint Graal, dont les vertus surnaturelles lui permirent de vivre 42 ans dans ce cachot, sans la moindre gêne.
La présence du Graal suffisait pour faire oublier au prisonnier les angoisses de la faim et lui conserver une jeunesse de forme qui le rendit méconnaissable à ses proches.
A l'expiration de ces quarante-deux années, qui n’avaient été, pour Joseph, qu’un long jour et une longue nuit, Vespasien, empereur de Rome, ayant été guéri miraculeusement de la lèpre, par la simple vue de la Sainte Face de la Véronique, voulut tirer vengeance des outrages que les Juifs avaient fait subir à Jésus et se rendit en Judée, avec une armée.
A la suite d’uns enquête, il trouva Joseph et le fit sortir de prison. Ce dernier n’eut garde d’oublier le Saint Graal : il l'emporta précieusement et commença à prêcher « la divine créance par les étranges terres ». Une de ces « étranges terres » fut la Grande-Bretagne où Joseph et sa suite finirent par aborder, après un voyage miraculeux sur leurs tuniques posées sur l’eau.
Le Saint-Graal les accompagnait, naturellement, renfermé dans un reliquaire précieux et suffisait à rassasier de grâces célestes et de « bienfaits terriens » tous ceux qui conservaient l’état de grâce [Note : E. Hucher : Le Saint Graal].
Ayant été caché, le Saint Graal provoqua la fameuse « queste du Saint Graal », à laquelle prirent part les principaux héros légendaires de la Celtie.
Cette légende, pensent certains commentateurs, « n’est pas aussi fabuleuse qu’elle paraît l’être : il suffit, pour en sentir la vérité, de substituer la doctrine chrétienne au vase mystérieux, sa poétique image » [Note : Demogeot : Hist. de la littérature française].
D’après Taliesin, les bardes gallois connaissaient déjà avant le christianisme, un bassin précieux qui inspirait le génie poétique, donnait la sagesse et découvrait à ses adorateurs la science de l’avenir, les mystères du monde, le trésor entier des connaissances humaines [Note : Taliesin : Myvirian, T. I].
Est-ce la légende préchrétienne, tansfigurée par le symbolisme mystique de la nouvelle croyance, qui a servi à nos bardes chrétiens pour bâtir leur Légende du Saint-Graal ; ou celui-ci est-il sorti de toute pièce de leur imagination ? Il est bien probable qu’on ne le saura jamais.
Une chose est certaine, c’est qu’ici, comme pour les autres romans de la Table Ronde, les matériaux poétiques ont été fournis par les légendes brittonnes.
« Il fallait donc, qu’il y eut quelque chose de bien poétique dans cette invention de la Table Ronde pour qu’elle ait vécu à travers mille transformations dans la mémoire des hommes et dans les œuvres des poètes » [Note : J. Demogeot : Hist. de la Litt. Franç.].
Tel est, en résumé, l’apport de la « Matière de Bretagne » à la littérature européenne du Haut Moyen-Age.
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DU MOYEN-AGE AU XVIIIème SIECLE.
Après avoir brillé d’un si vif éclat, ne semble-t-il pas surprenant que, pendant cinq siècles, notre littérature nationale soit restée comme muette ? Il faut convenir que si l’histoire politique de notre malheureux pays, ne venait éclairer un peu les ténèbres de notre histoire littéraire, il y aurait un phénomène inexplicable et peu ordinaire dans cette brusque coupure du Xème siècle, qui eut pour conséquence de nous faire attendre 500 ans les nouveaux balbutiements de la Muse bretonne.
Notre histoire politique va nous expliquer ce silence.
Au Xème siècle, avec les invasions nordiques, puis aux XIème et XIIème siècles, la langue bretonne perdait dans les diocèses de Dol, Saint-Malo, partie de Saint-Brieuc et de Vannes. En tout le tiers du territoire occupé par elle au IXème siècle [Note : Dès le 9ème siècle, on notait en France une désaffection visible pour la langue bretonne. Un religieux de l’abbaye de Fleury, qui traduisit à cette époque, en latin, un vie de Saint-Pol-de-Léon, dit : « J’ai trouvé la vie de ce Saint écrite dans un confus bavardage breton qui fatiguait le lecteur ». La phrase du moine Abélard : « lingua mihi turpis et ignota » en parlant de sa langue maternelle n’est-elle pas elle-même significative ?].
La partie bretonnante de la Bretagne, voisine de la mer, était sans cesse ravagée par les pirates normands qui ne respectaient pas plus les richesses intellectuelles, accumulées dans nos monastères, que leurs richesses matérielles. Ceci explique l’absence des textes primitifs de cette littérature médiévale dont je viens de vous entretenir. Les uns furent détruits par le feu ; d’autres suivirent les moines dans leur exil en France. A leur mort, ces précieux parchemins, écrits dans une langue inconnue des copistes, furent sans doute lavés pour servir de nouveau, suivant l’habitude de ces temps où l’imprimerie n’existait pas encore.
A peine a-t-on trouvé, par ci, par là, quelques manuscrits latins contenant des gloses que nos savants celtistes ont dépouillées et étudiées. C’est tout ce qui nous reste comme documents écrits de la langue bretonne à cette époque reculée.
D’autres événements politiques, beaucoup plus graves, précipitèrent la décadence de notre langue nationale.
La race des Ducs nationaux s’éteignit au milieu du 12ème siècle, avec Conan III. La langue bretonne cessait, par voie de conséquence, d’être la langue officielle de la cour ducale.
Les Ducs d’origine étrangère s’entourèrent d’une cour de fonctionnaires et de dignitaires ecclésiastiques étrangers au pays. Entre Bretons et Français, se nouèrent de nécessaires relations, en vue de résister aux attaques anglaises et entre Bretons et Anglais, lorsque les attaquants étaient les Français. Des relations et des mariages aussi.
Le peuple évidemment, se tient en dehors de ce courant qui entraîne surtout la classe dirigeante ; mais, privé de ses conseillers et de ses guides, le peuple breton se replie sur lui-même et finit par former une caste à part, méprisée de cette élite étrangère ou débretonnisée.
Sevré de toute culture dans sa langue, son esprit national s’obscurcit. Le breton ne servant plus qu’à de rares lettrés, s’appauvrit à chaque génération, et devient incapable d’exprimer autre chose que les besoins matériels d’un peuple malheureux et sans cesse harcelé par les soudards étrangers.
Les invasions d’abord, l’influence étrangère ensuite, jointes à la trahison des élites, avaient contribué au mutisme temporaire de la littérature bretonne. Ce ne sera qu’au XVème siècle qu’elle manifestera de nouveau son existence.
Les premiers textes bretons suivis remontent en effet au XVème siècle.
« Il ne faudrait cependant pas conclure de l’absence de textes bretons antérieurs au XVème siècle, dit Loth [Note : J. Loth : Chrestomathie bretonne pp. 237-238], qu’il n’y a pas eu, en pays breton, de culture ni de littérature bretonne. On ne saurait s’expliquer la conservation, jusqu’au XVIème siècle, du système compliqué de la versification bretonne, système dont les traits essentiels se retrouvent dans la poésie du Pays de Galles et de la Cornouaille anglaise, sans une école de bardes ou de trouvères bretons.
La disparition de leurs œuvres s’explique facilement en dehors des accidents qui atteignent les manuscrits, si l’on songe que la production littéraire savante était forcément restreinte et que la transmission des poèmes devait la plupart du temps, se faire oralement ».
En tout cas, il nous est impossible de juger la production forcément restreinte des 500 années dont je viens de vous entretenir, puisqu’il ne nous en reste ni texte, ni traduction.
Examinons donc les œuvres littéraires à partir du XVème siècle.
Il faut avouer qu’ici nous sommes loin, comme fond, de l’étonnante imagination des premiers bardes bretons.
La littérature que nous allons examiner se compose principalement de mistères. Les principaux, car le nombre en est imposant (plus de cent. dit Dottin) sont les mistères de Ste. Nonna (XVème siècle), que l’auteur fait mourir à Dirinon ; de St Mériadec, de St Bieuzy, de Ste Barbe, Le grand mistere de Jésus, Les quatre fils Aymon, etc....
Par exception, la même époque nous donna une vie de Ste Catherine en prose.
Il convient de signaler quelques poèmes :
Tremenvan an Itron Guerhez Maria (le Trépas de la Vierge) ; Pemzeck levenez Maria (les 15 joies de Marie) ; Buhez Mabden (la vie de l’homme) ; Le Miroir de la Mort et le Miroer de la Confession.
Je citerai encore Doctrin ar Christenien, du 17ème siècle, et les Quinze signes du Jugement, œuvres en prose, de médiocre intérêt littéraire.
L’ensemble de cette littérature est fait de traductions, ou de paraphrases d’ouvrages latins ou français.
Chose curieuse, la plupart des auteurs marquent une prédilection pour la versification, pourtant bien compliquée. Et cet engouement se perpétue jusqu’au 18ème siècle. Un Heuryou brezonnek, que je possède, est presqu’entièrement en vers, et il compte 700 pages !
Il est visible, dans toutes ces productions, que la conscience nationale des auteurs s’est fortement obnubilée. A peine y trouve-t-on quelques rares Breiz, bro vreton, Nation an Bretoned. Mais aucune réminiscence de l’ancienne littérature nationale, que les écrivains paraissent ignorer complètement.
La langue s'est corrompue chez tous les auteurs, qui semblent marquer une prédilection pour les mots français, inconnus du peuple, afin, sans doute, de lui en imposer par l’étalage de leur savoir.
Le peuple, lui, continue de parler un bon breton, à vocabulaire restreint, c’est entendu, mais à syntaxe bien celtique.
L’exemple suivant, emprunté à la préface d’un recueil de cantiques du 18ème siècle, vous montrera ce qu’était devenu le breton sous la plume de certains clercs : Hon mam iliz an des brepet - Hon exortet hon instrujet - Dre cantiqueu spirituel - Da servijign Doue fidel. Inutile de traduire, n’est-ce pas !
Il ne faudrait pas cependant inférer de la faiblesse littéraire des mistères, qu’ils furent inutiles. Ils nous ont conservé maints tableaux de mœurs et de caractères bien observés.
Les poètes bretons ont su marquer, souvent, d’un cachet original, ces œuvres qu’ils n’avaient pas conçues et ils leur arrivent parfois, de surpasser leurs modèles en sincérité et en relief dans les descriptions.
« La littérature dramatique de cette époque, dit Dottin, constitue un des rares exemples conservés d’un Théâtre populaire, œuvres de clercs à demi lettrés et même de simples artisans, que des copistes patients et malhabiles, laboureurs, tisserands, matelots, employaient leurs rares loisirs à transcrire, et que des paysans pleins de zèle, plutôt que de talent, représentaient sur des tréteaux grossiers, où des draps tendus faisaient l’office de décors » [Note : G. Dottin : Les Littératures Celtiques].
Les mistères eurent aussi pour effet d’entretenir, chez le peuple breton, cette soif d’idéal qui a toujours caractérisé notre race, et d’obliger les auteurs à écrire en breton. Leur influence se fit sentir dans un autre domaine. La Foi chrétienne y retrouve, c’est certain, un regain d’enthousiasme, qui s’extériorisa par cette magnifique floraison de chapelles, de calvaires, de fontaines, édifiés au cours de cette période, et dont les spécimens les plus caractérisés ne sont pas toujours ceux que nous signalent les guides touristiques.
Pour que de pareilles édifications fussent possibles, en des lieux difficiles d’accès souvent, et avec un matériau particulièrement rebelle au burin, il fallait, ou une forte culture littéraire, génératrice d’un mouvement artistique d’envergure, ou alors un enthousiasme religieux extraordinaire.
Nous venons de constater l’absence de la première. L’examen minutieux des sculptures a permis à certains chercheurs avisés, comme mon ami Y. Le Diberder, d’y retrouver des réminiscences caractéristiques de certains épisodes dramatiques appartenant aux mistères. On a remarqué d’autre part, que nombre de chapelles et calvaires furent édifiés là où se tenaient les « jeux » dramatiques, souvent en dehors de toute agglomération.
D’où je n’hésite pas à conclure que l’architecture en Bretagne, du 15ème au 17ème siècle, et nonobstant l’influence architecturale d’autres régions, est bien, pour une grande part, fille de l’enthousiasme religieux suscité par la représentation des mistères bretons.
Au point de vue littéraire, les mistères eurent surtout le mérite inestimable de nous conserver la métrique bretonne ancienne, métrique qui donnait à notre poésie une richesse et une sonorité incomparables.
Ce qui caractérisait cette métrique, c’étaient l’allitération et les rimes internes. Quelques exemples suffiront à vous en donner une idée.
Remarquez ce vers : Da ober bec da Rebecca (Pour faire la cours à Rebecca) avec ses assonances internes en a ber bec et celui-ci : Daoulagad lem levriz vel lano eul lenn lor (Yeux profonds et doux comme l’onde d’un lac tranquille). Pourrait-on, sans cette labiale, répétée si souvent, mettre autant d’harmonie légère et de tendre douceur dans ce vers ?
Voici maintenant un exemple de deux vers de 17 syllabes, à rimes internes doubles : Goude an poan an doan an huanad a breparat d’hon tadou - Dre’n aval glas allas ! a zébras flam Eva hag Adam a dammou. (Après la peine, l’angoisse, la douleur donnée à nos pères par la vertu de la pomme verte qu’hélas ! mangèrent avidement Eve et Adam par morceaux).
Mistères et poèmes étaient écrits suivant les règles de cette prosodie compliquée.
Il faut noter que les écrivains avaient le choix entre les vers de 2-3-4-5-6-8-10-11-12-13-15-16-17 et 20 syllabes, ce qui leur donnait, de ce côté du moins, une certaine aisance dans l’expression de leur pensée.
La versification bretonne n'en restait pas moins pleine de difficultés pour le poète, et c’est sans doute pour cette raison, qu’à partir du XVIIème siècle, les auteurs l’ont peu à peu abandonnée.
Nous en trouvons cependant des traces dans des chansons et proverbes, sans doute postérieurs à cette époque. Le premier couplet de la si jolie sone de En ter seien contient ce vers : É karen é karein hag é vezen karet.
Pour vous donner un exemple de la poésie bretonne du 16ème siècle, je vais vous citer quelques strophes de Buhez Mab Dén :


(1) A. de la Villemarqué : Poèmes bretons du Moyen-Age.
TRADUCTION.
Après tes dignités et tes vanités, tes beaux habits et tes parures, la Mort viendra gaiement, quand tu seras prêt pour elle, te tuer roide, et ta face deviendra un objet d’horreur et de tristesse pour jamais.
Quand ta chair sera morte, froide et glacée, il n’est sur terre, je l’atteste, ami, ni ennemi, ni personne, ni homme de ta maison, ni epouse, quelque amour qu’on ait eu pour toi, qui voulût te voir davantage.
En outre, au temps où tu mourras, tu n’emporteras avec toi sur tes épaules, rien de plus qu’un méchant drap dans lequel tu seras cousu à la hâte, grossièrement, et enveloppé ; tu n’auras rien de plus du monde.
Après cela, quand viendra l’heure, tu seras mis sur le dos, en terre, et là, si beau, si brillant que tu aies été, ventre et dos, pieds et tête, œil et nez et veines, tout en toi pourrira, tu seras tout décomposé...
... Ah ! voici un bon témoignage : lorsque tu passeras devant un ossuaire, ô vieillard, arrête-toi et regarde ! Si subtil que tu sois, est-ce que tu pourrais distinguer entre mille, l’homme de qualité du vilain ?...
... Noble et vilain, au cimetière font même figure ; et il n’est homme, si instruit fût-il, si grand philosophe, si savant, si sage, si prompt à bien juger, qui pût faire la différence entre eux.
Il n’est homme, si habile fût-il en tout genre, ou si avisé de naissance ; il n’est personne dans tout le monde qui pût distinguer ses amis de ses parents, ou son frère de sa sœur, par aucun signe, quand ils sont couchés dans la tombe.
Donc maintenant, vous tous, peuple du monde, considérez dans votre cœur qu’à l’heure de votre trépas vous serez rendus tous égaux, sans différer en quoi que ce soit de ceux qui partirent les premiers...
Remarquez que l’auteur de ce poème, d’un réalisme si poignant, procède par strophes de six vers octosyllabiques, dont le 1er rime avec le 2ème et, en outre, avec la 4ème ou 5ème syllabe du 3ème ; le 3ème vers avec le 6ème ; le 4ème avec le 5ème et de plus avec la 3ème, 4ème ou 5ème syllabe du 6ème, lequel rime ordinairement lui-même avec les 2 premiers vers de la strophe suivante et avec la 4ème et 5ème syllabe du 3ème vers de cette nouvelle strophe.
Indépendamment de ces triples rimes multipliées, méthodiquement croisées, il y en a d'intérieures qui sont doubles et parallèlement alignées :
stad, et pad dans pompadou - mant et mant dans Guiscamant et paramantou - ou et ou dans Anquou et louen etc.... ».
Dans l’art dramatique, cette assonance interne, ainsi que la rime finale, étaient souvent accentuées par des coups de pied sur la scène ou par un autre moyen.
J’ai assisté, il y a une trentaine d'années, à une reconstitution d’un acte emprunté au Mistère des trois Rois et joué par de vieux acteurs populaires. Ceux-ci déclamaient leurs rôles, en arpentant la scène et en scandant, du choc de leurs épées, certaines rimes internes ou finales. Je vous assure que la scène ne manquait pas de pittoresque.
J’aurais voulu vous donner quelques extraits de mistères et vous décrire une représentation populaire, mais cela m’entraînerait trop loin.
Les personnes qui s’intéresseraient à l’art dramatique breton, trouveront une ample documentation dans la Revue Celtique, le Mystère de Jésus, de la Villemarqué ; les Derniers Bretons, de Souvestre ; Le Mystère de Ste Barbe, d’E. Ernault ; le Théâtre breton, de Le Braz et dans la brochure de mon vénérable maître et ami, M. l’abbé Le Goff, sur les Mystères bretons du Pays de Vannes.
Je vous signale, en passant, que l’orthographe vannetaise actuelle est bien plus proche de celle des mistères et du moyen-breton, que celle que Le Gonidec a mise à la mode, sous l’influence de l’allemand.
Il convient de signaler, malgré leur faible mérite littéraire, les autres ouvrages bretons des 17ème et 18ème s. :
Tout d’abord le Sacré Collège de Jésus du P. Maunoir, lequel innova, au point du vue orthographique ; un recueil de cantiques inédit de 1710 par Pierre Barisy, rect:ur d’Inguiniel, qui eut l’idée originale de modifier son breton, de façon à le rendre intelligible dans toute la Bretagne.
On voit que l’idée d’unification des dialectes n’est pas nouvelle !
Un Pedenneu de Ch. Bellec en 1712 ;
Des cantiques vannetais en 1734 ;
Un mistère : Robert Le Diable, en vers, de 1741 ;
Michel Morin et Le chien, poèmes amusants de Claude-Marie Le Lae (1745-1791).
La Création du Monde, de Claude Le Bihan, un Trécorrois, en 1760 ;
La Tragédie de Saint Alexis, inédite, de source inconnue, en vers, représentée à Plescop en 1799.
Je ne voudrais pas clore cette liste, sans vous signaler l’œuvre abondante d’un écrivain religieux du Pays de Vannes, M. Marion, qui fut recteur d’Hoëdic pendant la Révolution.
Nous lui devons de nombreuses traductions ou imitations. Malgré son vocabulaire francisé, cet auteur, natif d’Arradon et excellent bretonnant, a su conserver à la phrase bretonne ses caractères et son expression ; son élégance aussi.
Son Magasin Spirituel, son Inizen er Vertu réédité récemment et expurgé, ses Histoérieu, constituent, pour l’étudiant breton, des modèles de style, riche en celticismes, et plein de naturel.
Des mistères, quelques poèmes, des cantiques, des livres de dévotion, tel est donc, à peu près, le bilan littéraire des XVème, XVIème, XVIIème, XVIII siècles. Le tout imité du français, du latin et de l’étranger.
La lecture de ces œuvres, nous donne de plus en plus l’impression que l’élite intellectuelle de notre pays était fortement imprégnée de classicisme latin. Si elle écrit en breton, c'est beaucoup plus avec la pensée de mettre quelques vérités religieuses ou morales à la portée d'un peuple peu instruit, que par un sentiment conscient de sa nationalité ou par souci d'art.
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II.
LA LITTÉRATURE ORALE.
Passons à la littérature orale.
« Le véritable titre littéraire de la Bretagne, dit J. Loth, réside dans sa merveilleuse collection de légendes et de chants populaires » [Note : J. Loth : Chrestomatie bretonne].
Je suis de son avis. Mais on ne doit pas se borner, quand il est question de littérature orale, à faire état seulement des contes, légendes et chansons. Il faut n’avoir jamais glané dans le vaste champ de nos traditions populaires, pour ignorer quelle merveilleuse cueillette y attend le folkloriste : proverbes, dictons, croyances, formules magiques, etc... Il y a là, pour les artisans de notre renouveau littéraire une mine inépuisable et d’une singulière richesse imaginative, qu’ils auraient tort de négliger.
Légendes et contes sont mieux connus, du moins ceux qui ont été traduits par Souvestre, Luzel, Le Braz, Cadic, etc... Certaines légendes, comme celle de la Ville d’Is, que vous connaissez tous, ont fait le tour du monde.
Les traductions, à défaut de la saveur du texte original, nous donnent une idée de l’imagination si fertile de nos conteurs populaires et de leur manière de développer un thème.
Il me paraît inutile de vous donner un spécimen de nos légendes : elles sont trop connues. Constatons seulement qu’elles furent pour nos ancêtres ce qu’est la poésie pour nous : une échappée d’idéal au milieu des tristes réalités de l'existence...
Arrêtons-nous plutôt, quelques instants, sur les proverbes ou dictons bretons, moins connus des lettrés. Ils ont eux aussi leur cachet particulier, et s’ils disent parfois des vérités universelles, vous constaterez que ce n’est pas sans originalité, ni parfois sans sel.
Vous connaissez, sans doute, ceux que notre bon poète Brizeux recueillit dans son Furnez Breiz. En voici quelques autres :
Le bon laboureur est peint par celui-ci :
Ul labourer mat n’uz ket é lavreg ar é rèr. (Un bon laboureur n’use pas son pantalon au derrière).
Le gourmand satisfait :
Me hoén èm hov me garehè ma vehè noz - Sul arhoah ha gouil en trenoz (Mon souper dans mon ventre, je vous voudrais qu’il fût nuit que demain soit dimanche et le lendemain fête !).
La persévérance dans l’effort :
Goudé ma vér skuih éh ér hoah pèl ! (Après que l’on est fatigué on va encore loin...);
La lenteur d’une guérison :
Er hlenùed e za ar varh hag e ia ar droed. (La maladie vient à cheval et s’en va à pied).
La mesure dans le boire et le manger :
Un tam hag ul lom - E zalh un dén én é blom - Ul lom hep un tam - E hra d’en dén lam. (Un morceau et une goutte - Tiennent l’homme d’aplomb - Une goutte sans un morceau - font l'homme choir).
Et cette allusion malicieuse à la différence de régime entre la ville et la campagne :
Biskoah peizant n’en des taget get ran moh - Nag eutru get plu klujar (Jamais paysan ne fut étranglé par de la soie de porc - Ni bourgeois par du duvet de perdrix).
Voici un conseil donné d’une façon peu banale : Maget mat hou korv houh inéan e chomo pelloh abarh. (Nourrissez bien votre corps : votre âme y séjournera plus longtemps !).
Pour dire que la dépense est facile : En argant e zo ber a lost (L’argent a la queue courte).
Sur les vertus du mariage : En hani e hellehé derhel er blei hag en dimèein e hrehè un oén anehon. (Celui qui pourrait prendre un loup et le marier, en ferait un agneau).
Sur l’opportunité de faire le bien :
Groeit vad pe helleet - Hui hrei droug pe gareet (Faites le bien quand vous pourrez, vous ferez le mal quand vous voudrez).
Nos proverbes touchent à tout : religion, travail, morale, vie humaine, nourriture, fortune, femme, temps, professions, etc... C’est une riche documentation à consulter.
Beaucoup de ces proverbes sont entrés dans la composition d’une satire sociale appelée Er Bugul fur qui fut très populaire à la campagne au siècle dernier. Beaucoup aussi lui ont été empruntés.
Une autre branche de la littérature orale doit spécialement retenir notre attention, parce qu’elle est toujours vivace et toujours aimée : c’est la poésie chantée.
Elle peut se classer en trois grandes divisions : Guerzes, Sones, Kannenneu.
Une guerze est une composition poétique, qui rappelle un peu, pour la forme, les ballades des peuples nordiques. Je dis un peu, car de l’avis de Dottin, la Guerze appartient en propre à la Bretagne [Note : Les littératures Celtiques p. 40].
Elle a pour objet de commémorer des événements particuliers, calamités, crimes, malheurs, guerres etc... Les guerzes peuvent servir de témoignages des croyances, et souvent des mœurs, de l’époque où elles ont été composées. Elles constituent parfois de précieux documents historiques.
Voici la Peste d’Elliant, empruntée au Barzas Breiz de la Villemarqué. Quoiqu’il faille parfois, faire des réserves sur les textes donnés par la Villemarqué et surtout sur ses interprétations, je crois que celle-ci, qui relate un fait local, conserve bien le cachet des compositions populaires :

Note : Cette guerze, d’après H. de la Villemarqué, fait allusion à la peste qui désola l’Europe au VIème siècle et fit de grands ravages en Armorique
TRADUCTION.
Entre Langolen et Le Faouet, habite un saint barde, qu’on appelle le Père Ratian ;
Il a dit aux hommes du Faouët : Faites célébrer chaque mois une messe, une messe dans votre église.
La peste est partie dElliant, mais non pas sans fournée : elle emporte sept mille cent âmes !
En vérité, la mort est descendue dans le pays d’Elliant, tout le monde a péri, hormis deux personnes.
Une pauvre vieille femme de soixante ans et son fils unique.
« La peste est au bout de ma maison, disait-elle ; Quand Dieu voudra elle entrera ; lorsqu’elle entrera, nous sortirons ».
Sur la place publique d’Elliant, on trouverait de l’herbe à faucher,
Hormis dans l’étroit passage de la charrette qui conduit les morts en terre.
Dur eût été le cœur qui n’eut pas pleuré, au pays d’Elliant quel qu’il fut,
En voyant dix-huit charrettes pleines à la porte du cimetière, et dix-huit autres y venir.
Il y avait neuf enfants dans une même maison, un même tombereau les porta en terre,
Et leur pauvre mère les traînait.
Le père suivait en sifflant... Il avait perdu la raison.
Elle hurlait, elle appelait Dieu, elle était bouleversée corps et âme :
— Enterrez mes neuf fils, et je vous promets un cordon de cire qui fera trois fois le tour de vos murs.
Qui fera trois fois le tour de votre église et trois fois le tour de votre asile.
J’avais neuf fils que j’avais mis au monde, et voilà que la Mort est venue me les prendre.
Me les prendre sur le seuil de ma porte ; plus personne pour me donner une petite goutte d’eau !
Le cimetière est plein jusqu’aux murs ; l’église pleine jusqu’aux degrés : Il faut bénir les champs pour enterrer les cadavres... [Note : H. de la Villemarqué : Barzaz Breiz — Perrin, éditeur].
Voici à présent un autre exemple : quelques vers d’une guerze religieuse, cette émouvante Guerze des Ames qui se chante encore à la porte de nos chaumières le soir de la Toussaint. Nous y retrouvons la manière des anciens hardis, leurs procédés émotifs, leurs croyances aussi.
Ecoutez
les chanteurs vous rappeler l’antique croyance celtique
de la divagation des âmes en peine : Hui zo ’n hou kuélé kousket és - En Inéan
beur e zo diés - Hui zo ’n hou kuélé kousket mat En Inéan beur e zo’ kerhat...
(Vous êtes dans votre lit mollement couché — La pauvre âme est en peine —
Vous êtes dans votre lit, dormant bien — La pauvre âme est errante).
Votre esprit écarte-t-il la pensée de votre fin dernière ? Le poème, comme dans Bûchez Mabden, vous rappelle en quatre vers, d’une brutale précision, le sort commun de tous les hommes :
Ul linsel uen pear pen planken, - Un torchad plouz édan hou pen, - Doar édandoh, ha doar arnoh ; - Chetu el loden e za deoh. (Un linceul blanc, quatre bouts de planche, Une poignée de paille sous votre tête, De la terre pour couche, de la terre pour couverture : Voilà la part qui vous revient).
D’autres guerzes, d’inspiration religieuse, étaient très populaires, il y a à peine un demi-siècle et se chantaient, comme celle-ci, à la porte des fermes ou sur la place du bourg : La Passion, la Noël, l'Eginanneh ou Etrennes etc... Plusieurs, comme la demande en mariage, constituaient de véritables scénarios populaires.
Certaines guerzes sont de vrais canevas dramatiques ou comiques. C’est ce qui faisait dire à Anatole Le Braz que, si nous manquons de littérature dramatique originale, nous possédons, par contre, une matière dramatique incomparable dans notre littérature populaire. Puissent nos jeunes écrivains s’y intéresser et ne pas laisser à des étrangers, la gloire de nous révéler nos propres richesses, comme cela s’est vu pour La Lépreuse.
LA SONE.
La Sône est peut-être la composition populaire la plus remarquable. C’est un peu la vieille chanson française, l’élégie aussi. C'est une confession d’amour, un chagrin de cœur. En un mot c’est le roman breton. « Ce sont, disait Emile Souvestre, d’intimes songeries, de douces plaintes, roulant toujours à peu près, sur le même sujet ; des légèretés de jeunes filles, des refus de parents, des désespoirs de kloareks ; quelquefois de courtes ivresses d’amour, de longs et suaves adieux murmurés au clair de lune, comme ceux de Juliette et de Roméo ».
Puis il ajoute :
« C’est le monde, invisible à la foule, qui se révèle au jeune homme dans ses premiers rêves : univers enchanté, où les oiseaux, les fleurs, les étoiles, ont un langage intelligible et harmonieux, où tout prend une poétique attitude, où l’on effeuille son cœur au vent comme une fleur épanouie, où les sacrifices rendent joyeux, où les larmes sont un trésor dont on jouit en secret, où tout enfin est délicieux et céleste, même la douleur ! » [Note : Emile Souvestre : Les derniers Bretons].
Les sônes touchent aussi cependant à d’autres sujets : il en existe de dramatiques, de comiques. Quelques-unes comme celles du Peizant revêtent un caractère de revendications sociales...
La satire se servait aussi de la Sône contre certaines professions, les tailleurs par exemple. Je dois vous dire que les tailleurs étaient cordialement méprisés en Bretagne, à tel point qu’un dicton affirme qu’il en faut trois pour faire un homme !
D’où leur venait ce mépris ? Sans doute de leur métier sédentaire ; le Breton n’ayant que peu d’estime pour les professions « assises ». De leurs exigences aussi, surtout au point de vue alimentaire. Mais je pense qu’on leur en voulait encore parce qu’ils possédaient le don de « lever » ou de composer des sones. Ils en abusaient parfois. On le leur rendait d’ailleurs, avec usure, en des chansons comme celle des Trois Tailleurs de Priziac, ou en dictons comme celui-ci : Ur hemenér ne hel ket koéhel - Pe goéhehé é koehehè én ihuern ! (Un tailleur ne peut pas tomber ; d’ailleurs s’il tombait ce serait en enfer). C’est dans le genre Sône que se sont surtout complus les Bretons. Tout Breton naît poëte, dit-on. On est tenté de le croire, lorsqu’on réfléchit au nombre incalculable de chansons populaires recueillies par les collectionneurs, de celles qui n’ont pu être recueillies avant leur disparition et de celles qui restent à recueillir, sans compter celles qu’on « lève » encore de nos jours.
Toutes ces productions n’ont pas évidemment la même valeur. Les unes sont venues jusqu’à nous sans être sensiblement altérées, alors que d’autres ont subi le sort de tout ce qui touche aux traditions populaires. Mais certaines sont de purs chefs-d’œuvre.
Ici, je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais vous donner ce qu’il y a de plus beau. J’ai préféré, pour ne pas mettre mon esprit à la torture, prendre le thème connu de la Mal Mariée, traité par un de nos poètes populaires. Vous remarquerez que, si les deux époux sont bien mal assortis, l’air et les paroles, par contre, s’harmonisent parfaitement dans leur désinvolture.

TRADUCTION.
— Quand j’étais jeune fille, jeune fille à marier, — Je trouvais des galants plus qu’il ne m’en fallait.
— Je trouvais des galants, en ville comme à la campagne, — Qui venaient me voir le dimanche, par bandes.
— Maintenant que je suis mariée, j’ai eu un vieillard, — Un pitoyable petit vieillard ratatiné que je n’aime pas.
— Un pitoyable petit vieillard de plus de soixante ans, — Et je suis une jeune élégante de dix-sept à dix-huit ans !
— Un pitoyable petit vieillard, recourbé des deux bouts, — Alors que je suis une jeune élégante, aussi droite qu’un chanvre.
— « Silence, jeune fille, le bonhomme mourra, — Et vous êtes jeune élégante, vous ferez la cour de nouveau ! »
— « Voilà mort le vieillard, et mis en terre : — Que celui qui le regrette le pleure maintenant !
— Le dimanche du Sacre, le plus grand dimanche de l’année, — Je mettrai les sonneurs à jouer sur sa tombe ;
— Je mettrai des sonneurs, avec des fifres d’argent. — Pour honorer le bonhomme à cause de ses biens.
— Je mettrai des sonneurs à jouer sur sa tombe ; — Et si les autres se mettent à danser, je danserai aussi... » [Note : L. Herrieu : Chansons populaires du Pays de Vannes. Airs notés, textes bretons et traductions. Editions de Dihunamb, Hennebont].
La kannen, ou cantique, est le chant religieux commun à tous les peuples-chrétiens. Certains de nos cantiques cependant sortent de l’ordinaire, tel ce cantique du Paradis que la tradition attribue à Saint Hervé et qui arrachait des larmes à Brizeux.
Parmi les nombreux cantiques du Pays de Vannes, il convient de mentionner ceux de Quelven, de Ste-Anne. Le cantique du Chemin de la Croix mérite aussi de retenir l’attention, ne fut-ce que pour l’accord parfait de certains passages de la mélodie avec les sentiments exprimés par les paroles.
En voici le refrain : É oèd e verch ol é bazeu - Damb d’er golhein get hon dareu. [Note : Livr kannenneu get en tonnieu. N° 44] (Son sang marque chacun de ses pas — Allons le laver de nos larmes).
Et nous voici au terme de cette longue promenade, que je vous ai infligée parmi des œuvres de valeur inégale, il faut en convenir, mais qui n’en constituent pas moins une richesse intellectuelle appréciable.
N’avait-il pas raison, Gabriel Vicaire, lorsqu’il affirmait, dans son étude sur la poésie populaire, que les auteurs des chants populaires types étaient bien de vrais poètes, de grands poètes ?
« Alors que la littérature savante change et se renouvelle perpétuellement — car c’est la condition même de son existence (artificielle — ajouterais-je) alors que les maîtres les plus incontestés semblent parfois démodés et rococos, la littérature populaire, cette aïeule toujours immuable, est toujours jeune parce qu’elle est restée fidèle à ses origines profondément humaines » [Note : Gabriel Vicaire : Etude sur la poésie populaire].
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CONCLUSIONS.
Après ce coup d’œil jeté sur notre vieille littérature, vous jugerez peut-être comme moi, compte étant tenu des malheurs de notre pays, que notre patrimoine littéraire n’est nullement négligeable et qu’il n’est pas juste de nous le laisser ignorer.
Elles sont rares les petites nations de 2 à 3 millions d’habitants, privées de leur liberté politique et de la possibilité de cultiver leur langue, pendant plus de mille ans, qui peuvent présenter à la postérité pareil héritage littéraire, et se flatter d’avoir exercé une telle influence sur la littérature mondiale.
Comme le concluait l’éminent professeur G. Dottin, dans son étude sur les littératures celtiques :
« Il semble donc que la race celtique ait apporté sa part à cet ensemble complexe de sentiments et d’idées dont s’est formée, au cours des siècles, la civilisation de l’Europe.
Que si même, ces questions d’origine et d’influence n’arrivaient jamais à la pleine lumière de la certitude, on ne pourrait plus nier aujourd’hui que les littératures celtiques valussent la peine d’être étudiées pour elles-mêmes, abstraction faite de l’intérêt qu’elles présentent pour le folkloriste et pour l’historien du Haut-Moyen-Age ». [Note : Les Littératures Celtiques].
« Et, ajoute J. Loth, n’auraient-elles enrichi le patrimoine littéraire de l’Europe que des traditions et de l’esprit celtiques, que leur part serait encore assez considérable dans l’histoire des conquêtes de la pensée et de l’art européen.
C’est un commencement de revanche pour ces peuples celtiques si longtemps et si injustement méconnus.
Il en est, en effet, des peuples comme des individus. A chaque instant on entend parler de gens qui n’ont pas réussi et à qui cependant tout faisait présager un avenir heureux : l’homme qui avait tout pour lui, suivant notre expression française, et à qui finalement il ne reste rien, est un type assez banal.
Ainsi des Celtes. Il est peu de races qui aient été aussi bien douées pour la lutte des nations, et il n’en est guère qui aient plus étonné le monde par leurs succès, puis par leurs revers.
Et cependant, c’est de ces débris de peuples, de ces nations déchues, confinées à l’extrême ouest de l’Europe, que sont parties les puissantes influences qui ont révolutionné le goût et l’art européens » [Note : J. Loth : Les Romans de la Table Ronde].
Il y a, c’est entendu, dans la période envisagée par moi ce soir une solution de continuité, du moins apparente. Mais pouvait-il en être autrement, vu les conditions d’existence de la Bretagne ?
Un savant que je me plais à citer, non pas seulement parce qu’il voulut m’honorer de son amitié, mais parce que ni sa probité scientifique, ni sa sympathie pour la France, ne sauraient être suspectées, Joseph Loth, ne craignit pas d’affirmer qu’il n’est pas de littérature originale sans esprit national. Avec lui, je suis persuadé que la Bretagne ne sera digne de s’asseoir de nouveau à la Table ronde de la littérature universelle, que si elle prend pleine conscience de sa personnalité.
Plus se développera le sentiment national breton — non pas cet emballement juvénile qui consiste à honnir tout ce qui semble étranger, alors que l’on est encore incapable de discerner ce qui est réellement breton de ce qui ne l’est pas — mais ce sentiment respectable, basé sur l’étude raisonnée du passé, de l’ancienne littérature, de la langue bretonne, de notre folklore, plus nos écrivains bretonnants se trouveront en possession des éléments indispensables à l’éclosion de leur talent dans sa pleine originalité. Le renouveau littéraire amorcé au 19ème siècle en est une preuve.
Et le développement de cette mentalité n'a rien qui puisse inquiéter l’Etat français, pourvu qu’il renonce à la ridicule prétention de vouloir couler dans le même moule, comme d’inconsistants camemberts, les cerveaux des multiples races qui constituent la France.
L’épanouissement du sentiment breton ne suppose pas, le moins du monde, le développement parallèle d’un sentiment de haine contre ce qui est français. Une forte culture bretonne et une exacte conscience de notre valeur humaine ne sont ni exclusives ni destructives ; et l'amour de ce qui nous appartient en propre, n’a pas besoin de s’alimenter de la haine de ce qui est aux autres.
Point n’est besoin de sacrifier la rose d’une plate-bande, pour nous permettre d’admirer la joliesse de la pervenche. Mais l’opération contraire ne se justifierait pas davantage. Et c’est pourtant ce que les Bretons ont à reprocher aux divers gouvernements français, depuis plusieurs siècles.
Tous les efforts de ces gouvernements ont tendu à l’aneantissemnt de l’entité bretonne et à son assimilation, sous le prétexte d’une unification aussi chimérique que funeste.
Je dis funeste, car il est indiscutable que la francisation des élites bretonnes a tari en elles la source même de l’inspiration celtique, et cela sans contre-partie.
Nous l’avons vu au cours de cette causerie.
Il serait incompréhensible autrement qu'avec une littérature orale aussi riche et aussi caractéristique, une ancienne littérature écrite, géniale somme toute, et dont le rayonnement fut si grand, la Bretagne n'ait pu produire, depuis le Moyen-Age jusqu’au 19ème siècle, qu’une littérature d’imitation et de peu d’envergure ?
Cette stérilité intellectuelle n’est que la conséquence de la débretonnisation des élites. Tous nos écrivains ont dû subir l'influence d’une culture étrangère bâtarde, non adaptée à leur esprit, ni à leur tempérament. C’est uniquemnt à l’Ecole de Rome et d’Athènes qu'ils ont dû s’initier à l’art du Beau, puisque leurs propres richesses leurs étaient systématiquement cachées.
Tant que les Bretons eurent conscience de leur valeur propre, ils furent capables de produire des œuvres remarquables, que les autres peuples envièrent et imitèrent ; dès qu’ils perdirent le contact avec la tradition celtique, ils devinrent à leur tour des imitateurs.
Ce qui oblige bien à convenir que l'un des plus graves inconvenients de l'assimilation d’un peuple par un autre, réside dans sa désorientation intellectuelle. Et ici, je suis heureux de me rencontrer avec Camille Jullian, l’admirable historien des Gaules [Note : Camille Jullian (1859-1933) est un grand historien, philologue et archéologue français. Il a révolutionné l'étude de l'antiquité nationale grâce à son Histoire de la Gaule œuvre monumentale en huit volumes publiée entre 1907 et 1928], qui regrettait lui aussi la déceltisation de la France.
En perdant le contact avec son passé, une nation perd du même coup sa fierté et la foi en elle-même. La manie d’imitation remplace chez elle le vouloir créateur. Intellectuellement elle devient un peuple hybride privé de toute personnalité, de toute initiative dans le sens traditionnel, de toute puissance génératrice.
Et un autre inconvénient, qui n’est que le corollaire du précédent, c'est de semer dans le cœur des peuples soumis, des ferments de haine pour l’avenir.
L’exemple de l’Irlande, de la Pologne et d’autres petites nations est là qui devrait faire réfléchir les hommes politiques tentés de croire encore au dangereux mythe de l’assimilation des minorités. Cette chimère a coûté trop ae sang à l’humanité dans le passé. N’est-elle pas encore hélas ! à la base des nombreux conflits qui menacent la Paix du monde ?
Souhaitons donc, et ce sera ma conclusion, que vous ne serez pas surpris de me voir placer un peu en marge de la littérature, souhaitons que l’on comprenne enfin en France, comme ailleurs, que la disparition d’une des composantes du trésor intellectuel de l'humanité, aussi modeste qu’elle soit, constitue par là même, un appauvrissement irréparable de la pensée humaine et de ses moyens d’expression.
Que l’on nous permette donc d’être purement Bretons, dans le cadre d'une France compréhensive ; que les moyens nous soient donnés de cultiver notre vénérable langue bretonne et de lui restituer le lustre que son riche passé lui a mérité amplement.
Qu'on renonce à vouloir nous débretonniser.
Les croisements intellectuels, comme les croisements raciques sont à condamner parce qu'ils méconnaissent cette admirable loi de la différenciation des êtres et des choses qui régit l’univers. Inéluctablement ils aboutissent au déséquilibre ou à l’atrophie des facultés essentielles.
La nature, elle, tend à la perfection par la sélection, à la beauté par la diversité ; et l’harmonie de son ensemble qui nous émerveille, n’est que la synthèse des innombrables parties autonomes, mais solidaires, dont elle se compose.
Puissent les politiques comprendre l’immuable leçon qu’elle leur donne !
(Loeiz Herrieu).
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