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CHEMIN DE FER ET TRAIN DE RENNES A PARIS EN 1857.

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INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DE RENNES A PARIS.

SOMMAIRE. — Les trois Glorieuses et les trois Joyeuses. — Première journée : cérémonie religieuse ; grand gala et grands discours. — La cuisine armoricaine et M. Jourdan. — Deux féodalités en présence : le duc de Bretagne et le duc de l'Ouest. — Deuxième journée : résurrection imprévue des Templiers ; la cavalcade historique ; hommes de fer et chemins de fer ; un dieu dangereux. — Troisième journée : la loterie Rennaise carrousel, le bal. — Opinion de M. Joseph Prudhomme sur tout ceci. — Supplément indispensable à la seconde journée des fêtes de Rennes : la Religion au couronnement des ducs de Bretagne. — Aneries parisiennes. — Miracles et prophéties de M. Edmond Texier. — Conversion de Sully et re-mort du cardinal Ximénès. — La civilisation en robe d'indienne. — Merveilleuse antiquité des forêts armoricaines. — Éloge véridique de la Bretagne d'après les plus hautes autorités.

AU DIRECTEUR DE LA REVUE.
Rennes, 30 avril 1857.

Notre bonne ville de Rennes — car vous savez, mon cher Directeur, que je suis Rennais par ma mère, et à vrai dire j'appartiens autant à Rennes qu'à Nantes — donc, notre bonne ville de Rennes vient d'avoir, elle aussi, ses trois journées, ses soixante-douze heures, comme feu M. Delavigne (Casimir) appelait jadis les défuntes journées de Juillet. Les trois journées de Rennes mériteraient encore d'être surnommées les trois Glorieuses, car chacun y ayant fait parfaitement son devoir, tout le monde s'est couvert de gloire. Mieux vaut pourtant les appeler les trois Joyeuses , car la joie a été le caractère dominant de ces belles fêtes, encore bien que le soleil, cette suprême joie de notre vieux globe, nous ait sevré de ses rayons : M. Kervella en revanche nous a inondés de ses artifices.

26, 27 et 28 avril 1857, telle est la nouvelle date mémorable que Rennes doit inscrire dans ses annales. Voici en trois mots le programme sommaire des fêtes, promises pendant ces trois jours à l'immense foule d'étrangers attirée par ces promesses :

26 avril : inauguration du chemin de fer de Rennes à Paris, — bénédiction de la voie et du matériel, — grand banquet officiel assaisonné de discours officiels et présidé par M. le ministre de l'intérieur, — illumination de la ville.

27 avril : cavalcade historique représentant l'entrée solennelle à Rennes du duc de Bretagne Jean V en l'an 1401 — illumination de la promenade du Thabor et feu d'artifice de M. Kervella.

28 avril : tournoi et carrousel au Champ-de-Mars, — tirage de la loterie Rennaise, — bal à l'Hôtel-de-Ville.

Tout ce programme a été exécuté au pied de la lettre, avec une ponctuelle exactitude qui montre bien que les Bretons sont gens de parole, et, ce qui est plus remarquable encore, avec un ordre parfait sans le moindre accident, au milieu d'une foule énorme infinie, toute variée et bigarrée, toujours mouvante, ondoyante, et pourtant toujours paisible malgré son avide curiosité. Quelle foule, bon Dieu ! quelle foule ! je crois bien que depuis l'entrée d'Henri IV, en 1599 , les rues de Rennes ne s'étaient jamais vues en proie à une pareille invasion.

Le dimanche, 26 avril , à quatre heures du soir, tout le monde était à son poste dans la gare de Rennes, l'évêque et le clergé, les fonctionnaires et les uniformes, les dames et les crinolines, et les flots pressés des spectateurs. A quatre heures cinq minutes, le train d'inauguration est arrivé de Paris, le Ministre de l'Intérieur en est descendu avec les représentants de la Compagnie du chemin de fer de l'Ouest et tous les invités, Mgr l'évêque de Rennes a prononcé une allocution dictée par les circonstances, quatre locomotives fumantes et frémissantes se sont avancées jusqu'au pied de l'autel, et le prélat leur a donné la bénédiction épiscopale au milieu des chants d'usage.

Après cette imposante cérémonie, M. le Ministre s'est rendu à la Préfecture ; le troupeau parisien, venu à sa suite, s'est lancé tout effaré dans les rues et les hôtels de le ville. à la recherche de lits et de gîtes pour la nuit ; tous n'ont pas été heureux dans ce steeple-chase.

A sept heures le banquet officiel, offert par la ville de Rennes à M. le Ministre et à tous les invités, a eu lieu dans la salle des Pas-Perdus, au Palais de Justice. Ce gala était fort de 420 bouches, dont quelques-unes se sont ouvertes au dessert pour prononcer des discours et porter des toasts : quatre toasts et trois discours, m'a-t-on dit, — car je n'étais pas du gala — discours de M. le Ministre, discours de M. le Préfet, discours de M. le baron de l'Epée, président de la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest : dans tout cela trop de politique pour que je vous en parle, beaucoup de sympathie pour la vieille province bretonne, et M. de l'Epée a dû voir qu'il avait frappé juste quand il a porté son toast : A la ville de Rennes et à la Bretagne ! La salle a failli crouler au bruit des applaudissements.

Notons comme une singularité que la Bretagne, en cette circonstance, s'est noblement insurgée contre la centralisation culinaire. D'ordinaire quand il arrive, en province, de célébrer de pareils repas, ces repas arrivent eux-mêmes de Paris, grâce à Chevet, cuits à point, à toute vapeur, avec le train d'inauguration. Mais Rennes, cette vieille cité armoricaine, comme l'appellent tous les feuilletonistes de Paris, a voulu faire goûter aux feuilletonistes la cuisine armoricaine. Tous ces messieurs s'en sent parfaitement trouvés, et l'un d'éux s'est écrié la bouche pleine : — Décidément ces Armoricains ne sont point aussi farouches qu'on pourrait le croire ; un peuple capable de pareilles sauces a droit à tous nos respects ! — On attribue ce propos à M. Jourdan [Note : M. Louis Jourdan ne représentait pas là le Siècle, qui prenait part au festin par la bouche de M. Edmond Texier, tandis que M. Jourdan fonctionnait pour le compte du Journal des Actionnaires, comme il le dit lui-même dans le n° de cette feuille du 2 mai dernier] — Le Vatel rennais qui nous a valu des choses si flatteuses se nomme M. Cren. Fasse Dieu qu'il ait toujours sa marée à temps !

Les illuminations ne valaient pas le banquet ; on a pourtant allumé beaucoup de lampions, le vent et la pluie se sont amusés à les éteindre.

Ainsi, vous le voyez, si le second jour des fêtes rennaises devait reproduire à nos yeux les pompes de la féodalité du moyen-âge, la première journée a été toute consacrée la féodalité moderne. — La féodalité moderne, allez-vous dire, qu'est cela ? — Une chose fort simple. Vous m'accorderez bien que dans le monde où nous vivons aujourd'hui la principale influence appartient à l'argent et à l'industrie ou, si vous voulez, à l'industrialisme — un mot qui rime carrément à barbarisme. — Dès lors, quand je vois de grandes Compagnies financières et industrielles traiter avec l'Etat et recevoir de lui le droit exclusif d'exploiter, à travers plusieurs provinces, quelque grand service public dont personne ne peut se passer, comme celui des transports, je salue, par analogie , dans ces Compagnies, puissantes les grands feudataires de notre époque. Mais , suivant ce qu'on nous rapporte, la féodalité était une organisation tyrannique, au lieu que maintenant nous sommes libres... — Sans doute, libres d'aller ou non de Rennes Paris ; mais du moment que nous voulons, pour une cause ou pour une autre, transporter notre personne ou nos biens dans cette direction, notre liberté consiste à payer tribut à la Compagnie du chemin de fer de l'Ouest. Le tout soit dit sans la moindre idée de critique, mais pour constater un fait et pour justifier mon expression.

Et veuillez considérer que si ces grands feudataires ont leurs tributaires et leurs sujets, ils ont aussi leur ost, habillé à leurs couleurs et de leur livrée, absolument comme jadis les hauts barons du moyen-âge avaient le leur : j'entends parler de ces employés de tout grade et de toute fonction, échelonnés d'un bout à l'autre d'une ligne de chemins de fer, avec leurs uniformes et leurs casquettes galonnées, et qui forment une armée véritable.

Voyez encore comme ces analogies se poursuivent et se complètent dans les fêtes de Rennes. Au moyen-âge quand un grand feudataire, — soit par exemple le duc de Bretagne — voulait prendre régulièrement possession de son fief, il devait recevoir l'investiture du souverain : dimanche dernier, à Rennes , le souverain a envoyé l'un de ses ministres mettre la Compagnie, j'allais dire le Duc de l’0uest, en possession de son domaine et de sa capitale. La religion appelait sur le nouveau prince breton les bénédictions du ciel, en consacrant spécialement les insignes de son pouvoir, son épée et sa couronne : je vous ai dit comment Mgr de Rennes a béni la voie et le matériel, c'est-à-dire l'épée et la couronne du duc de l'Ouest. D'ordinaire, à ces grandes fêtes féodales il y avait toujours des bardes et des trouvères, chargés de chanter la gloire et les pompes du Nouveau prince : or la Compagnie avait eu soin d'amener avec elle ; dans ses wagons, toute une troupe de ménestrels parisiens, qui ont chanté de belles antiennes en son honneur dans les grands journaux de la capitale. Il y avait toujours un grand gala : il y a eu grand gala. Et la fête se terminait par des largesses au peuple ; ici de même, je me plais à le constater, on a fait largesse aux pauvres par l'intermédiaire des maires et des curés.

Ainsi — après avoir contemplé, le dimanche 26 avril 1857, l'entrée solennelle du duc de l'Ouest dans la ville de Rennes, — nous avons pu dès le lendemain, grâce à la cavalcade historique, admirer par forme de comparaison l'entrée du duc de Bretagne en cette même ville, telle ou à peu près qu'elle fut en l'an de grâce 1401, le 22ème jour de mars.

Le duc Jean V, à cette date, était, un enfant de douze ans, orphelin depuis deux ans de son père Jean IV. On eût pu craindre de voir sa minorité troublée par les entreprises des partisans des Penthièvre. Le souvenir était chaud encore des longues guerres qui avaient divisé les deux branches de la maison ducale de Bretagne, tant de sang versé avait laissé dans les cœurs de longs ressentiments, le parti des Penthièvre était puissant, il avait pour chef le vaillant connétable de Clisson. Que de sujets de crainte ! Mais le patriotisme et le bons sens des Bretons surmontèrent tous les obstacles. Les partisans des deux branches sacrifièrent leurs passions et leurs rancunes pour se serrer d'un même cœur autour du jeune prince qui seul pouvait garantir l'indépendance et la tranquillité de la patrie ; et l'on vit le vieux Clisson, oubliant toutes ses querelles contre le feu duc. Jean IV, venir donner à son fils Jean V une solennelle accolade en l'armant chevalier. Noble inspiration du patriotisme, bien digne aujourd'hui encore d'être donnée en spectacle et proposée en exemple, bien propre à rehausser l'attrait de la cavalcade historique dont elle devait fournir le principal épisode.

Mais pourquoi être allé mettre en tête de ce magnifique cortège des chevaliers du Temple ? Le supplice du malheureux Jacques Molay, dernier grand-maître, est-il assez oublié pour ne plus rappeler la date de l'abolition définitive de l'Ordre du Temple, fixée par toutes les histoire à 1312-1314, et qui rend, comme on le voit, fort improbable la présence des Templiers à l'entrée du duc Jean V en 1401 ? Mais ne soyons pas trop sévères, car voici, immédiatement après les Templiers, le char de la Charité, avec son ermitage ou chapelle gothique, son clocher et sa petite cloche qui tinte pour appeler l'aumône, avec ses trente pèlerins-quêteurs, vêtus de divers costumes d'Ordres religieux et s'en allant de tous côtés recueillir en faveur de la misère l'obole de la curiosité. Si nous sommes bien informés, cette obole s'est abondamment multipliée, et la quête a été bonne.

Après la Charité l'Histoire reprenait ses droits, et là commençait véritablement le cortège de l'entrée de Jean V. Il s'avançait dans l'ordre suivant.

Les trompettes de la ville de Rennes, à cheval, sonnant des fanfares, — le capitaine-gouverneur de Rennes, en riche costume, suivi des officiers portant les bannières de la cité — plusieurs pelotons de hallebardiers, salade en tête, — les trompettes du Duc, les hérauts d'armes, les officiers portant les bannières du Duc, trente musiciens à cheval.

LE DUC, monté sur un dextrier richement caparaçonné, coiffé d'un chaperon à couronne ducale, portant en dessus de son armure dorée une casaque semée d'hermines et un manteau de drap d'or flottant sur ses épaules. — Le Duc était placé entre ses deux jeunes frères, Arthur et Gilles de Bretagne, et ensuite venait messire Olivier de Clisson, connétable de France.

Derrière ces illustres personnages s'avançait la cour ducale, pages, écuyers et seigneurs, partagés en huit groupes ; enfin divers pelotons de chevaliers armés et d'hommes d'armes qui terminaient la cavalcade militaire.

Dans la foule immense des spectateurs, tout le monde s'est accordé à admirer et à louer le hon goût, la variété, la richesse, l'effet, saisissant de cette brillante représentation, la belle prestance des cavaliers, l'éclat des armures. Quant à moi, toutes ces armures, ces armes et ces chevaliers m'ont remis sous les yeux un nouveau rapport entre la féodalité du moyen-âge et la nôtre, l'une qui fit des hommes de fer et l'autre qui fait des chemins de fer.

Après la cavalcade militaire se déployaient les divers corps d'ouvriers et enfin la longue file des neuf chars industriels et emblématiques, qui fermait définitivement la marche de la procession. Rien ne m'a plus intéressé ; mais, je dois vous l'avouer, mon cher Directeur, ma verve descriptive est en ce moment presque épuisée et les lecteurs de la Revue, pour qui je vous envoie cette longue missive, gagneront tout à ce que je leur cite ici, sans cérémonie, un passage de l'excellent compte-rendu des fêtes, publié par M. Vert dans le Journal de Rennes. Voici donc ce qui regarde les chars et les corporations.

« Venait ensuite (dit le Journal de Rennes) le défilé des nombreuses corporations d'ouvriers, précédées de la musique militaire et portant leurs chefs-d'œuvre, dont la plupart étaient remarquables celui des maçons était un délicieux monument en pierres blanches ; celui des menuisiers un ravissant clocheton destiné à couronner la chaire de la chapelle des frères Lamennais, à Ploërmel ; celui des couvreurs un château et une chapelle en ardoises découpées avec une délicatesse toute poétique.

A la suite des corporations se, montrait la série des chars emblématiques :

1° Le char des Ardoisiers, portant un simulacre de montagne sur laquelle on voyait des ouvriers taillant l'ardoise ;

2° Le char de l'Imprimerie portant deux presses, l'une typographique, l'autre lithographique, lesquelles fonctionnaient pendant la marche du cortége, et escorté d'ouvriers imprimeurs et lithographes avec leurs bannières ; les produits des deux presses étaient distribués aux spectateurs : c'était d'une part une pièce de vers sur la Charité, d'autre part le sceau du duc Jean V ;

3° Le char des Tanneurs, chargé de rouleaux de cuir, et portant un très-élégant pavillon rustique ;

4° Le char des Mécaniciens, décoré d'attributs caractéristiques et faisant entendre sur son passage les sonneries harmonieuses d'une horloge ;

5° Le char des Fours chaux de Lormandière, qui représentait fidèlement, malgré l'exiguité de l'espace et les difficultés de détail, l'aspect monumental et grâcieux en même temps de cette importante usine. Sur le devant du char, à droite et à gauche, s'élevaient deux ingénieux emblèmes, l'un rappelant les trésors d'abondance que la chaux procure à l'agriculture, l'autre une élégante construction ;

6° Le char des Pipiers, qui portait une usine avec sa haute cheminée, et des ouvrier façonnant des pipes et les distribuant à la foule des amateurs ;

7° Le char de l'Agriculture, composé avec un art merveilleux qui dénotait un agriculteur consommé ; vingt chevaux traînaient cette imposante masse. Il était impossible de déployer plus de bon goût dans la disposition des machines et des richesses agricoles qui y étaient rassemblées. Il est regrettable seulement que les lois de la mécanique n'aient pas été assez scrupuleusement observées dans la construction d'un char destiné à porter cette masse d'instruments et de produits, car il n'a pu suivre le cortège dans tout son parcours, et il a fini par se renverser à l'entrée de la place Sainte-Anne ;

8° Le char de l'Horticulture, ravissant d'élégance et de fraîcheur ;

9° Enfin le char de la Guerre, surmonté d'un aigle et chargé d’une tour carrée, laquelle était couronnée de créneaux, formée de fusils et de sabres entourée de trophées d'armes et de drapeaux.

Un peloton de chasseurs à cheval fermait la marche ».

Cette brillante et pittoresque procession, sortie de la caserne du Colombier vers midi et demi, a parcouru les principales rues de la ville de Rennes et est venue ensuite faire halte sur la place de la Mairie : là les divers groupes du cortège se développant à l'aise et de manière à ce que l'ensemble pût être saisi d'un coup-d'œil, ont présenté un spectacle vraiment splendide.

Alors, au milieu de la place, des varlets ont étendu un riche tapis et posé des coussins, sur lesquels le jeune Duc, descendu de son cheval, s'est agenouillé. Aussitôt Olivier de Clisson s'approche du prince, tire son épée, en frappe l'épaule de Jean V, et lui donnant l'accolade, l'arme chevalier. En cet instant solennel toutes les trompettes sonnent, au bruit des fanfares le Duc s'élance sur son cheval et salue le peuple assemblé. Après quoi le cortège reprend sa marche triomphale, qui n'a pas duré moins de quatre heures.

A la nuit, toute la promenade du Thabor a été illuminée avec un éclat, une variété une magnificence dont ma pauvre plume si humble, si terne, si peu brillante, est tout-à-fait incapable de vous donner une idée. M. Kervella, le grand illuminateur rennais, ne s'est pas surpassé, on croit la chose impossible ; mais il est resté digne de lui-même, on ne pouvait lui demander plus. Dans le carré du Guesclin, qui forme l'entrée de la promenade, un beau feu d'artifice a été tiré, dont la principale pièce représentait le Temple de l'industrie avec une Locomotive sur l'autel. Voilà un dieu qui, si ses prêtres le chauffent trop, pourrait bien faire sauter son propre temple.

Le lendemain mardi, 28 avril, à midi et demi, a eu lieu au Cirque le dernier tirage de la Loterie Rennaise ; le gros lot de dix mille francs est échu au numéro 36,303. On n'a pu me dire le nom de l'heureux mortel favorisé par le sort ; mais puisque ce n'est point moi, je souhaite que ce soit vous, mon cher Directeur, — ou vous, bien-aimé lecteur.

A deux heures et demie, un carrousel a été exécuté au Champ-de-Mars par les adroits cavaliers et avec les beaux costumes historiques de la grande cavalcade de la veille. Vous savez quel magnifique emplacement le Champ-de-Mars de Rennes présente pour ces sortes de spectacle : les tenants du carrousel, par leur habileté, leur bonne grâce, leur élégance, ont su se montrer dignes de ce beau théâtre et des applaudissements enthousiastes dont la foule immense des spectateurs saluait leurs prodiges d'adresse.

Le soir, pour la clôture définitive des fêtes rennaises, un grand bal a eu lieu à l'Hôtel-de-Ville, dont la façade, ainsi que celle du Théâtre, était splendidement illuminée. On me dit que ce bal a été très-beau ; il n'avait que le tort de venir trop tard, après trop de beautés, de splendeurs et de joies. Les joies fatiguent comme les peines. Pour ma part, à l'heure où il fallait aller au bal, le courage m'a manqué, et je suis misérablement allé... au lit. Que voulez-vous, mon cher Directeur ? Les forces humaines ont un terme, comme disait aux Montagnards, en agitant sa sonnette, l'héroïque M. Dupin.

Pour résumer tous mes sentiments sur ces trois beaux jours de fête, je me trouve véritablement réduit à la triple exclamation de M. Joseph Prudhomme Parfait ! Parfait !! Parfait !!!. — Tous ceux qui, dans ces trois jours, ont bien voulu contribuer à nos plaisirs, acteurs et ordonnateurs, héros et comparses, tous ont les droits les plus légitimes à nos félicitations et à nos remerciments. Je leur adresse donc les miens bien sincèrement, et si je ne nomme personne, c'est que pour être juste il faudrait nommer tout le monde, à quoi ma pauvre mémoire se refuse.

Voici, mon cher Directeur, un récit rapide, mais à peu de chose près complet des fêtes de Rennes. J'y joindrai une petite glose. Si belle et si brillante qu'ait été la cavalcade historique du 27 avril, ceux qui l'ont vue se tromperaient fort en croyant avoir eu devant les yeux une complète représentation des solennités requises pour l'entrée et le couronnement d'un duc de Bretagne dans la capitale de son duché. Tout un côté de ces solennités, le plus sublime et le plus grandiose sans contredit, a dû être omis, j'entends les cérémonies religieuses. Heureusement je suis en mesure de réparer un peu, pour les lecteurs de la Revue, cette omission forcée. Un de nos amis, M. Paul Delabigne-Villeneuve, m'a fait lire tout ce beau cérémonial dans un manuscrit richement enluminé, de la fin du XVème siècle, et qui fut le pontifical de messire Michel Guibé, évêque de Rennes, aujourd'hui dans la bibliothèque du vénérable chapitre de cetté ville. J'en vais donner l'analyse, en suivant presque partout le texte même du manuscrit et en essayant de traduire tellement quellement quelques-unes de ces belles prières latines.

Ci ensuit la forme et manière de la première entrée que doivent faire les ducs de Bretagne à Rennes.

« Entrer doivent par la porte Mordelaise, et avant d'entrer doivent faire le serment qui suit, sur les reliques de l'église, c'est à savoir. Vous jurez à Dieu la foi catholique et l'église de Bretagne en ses libertés défendre et garder, les barons et nobles de Bretagne en leurs libertés observer, et au peuple de Bretagne vraie justice à votre pouvoir exhiber. Et le Duc répondra : Ainsi je le jure.

Le jour que le Duc entrera en la cité de Rennes, il doit veiller toute la nuit devant l'autel de Saint-Pierre en la cathédrale, jusqu'après matines. Le lendemain, après matines, le Duc reviendra à son logis où il se reposera à son plaisir, en attendant la procession qui le doit venir quérir de la cathédrale avant la grand’messe. Cette procession venue et le Duc étant sorti de sa chambre, l'évêque de Rennes dit une oraison, après quoi deux autres évêques, aussi en ornements pontificaux, avec la crosse et la mitre, prendront le Duc à dextre et à senestre honorablement ; puis l'évêque de Rennes et tout le clergé de la ville, orné de chappes, la croix en tête, avec chandeliers, cierges, encens et le Saint Évangile, conduiront le Duc jusqu'à la porte de l'église Saint-Pierre, en chantant le répons : Ecce ego mitto angelum, meum qui precedat te et custodiat semper, etc. Les barons, les nobles et tout le peuple suivront la procession, qui, étant arrivée devant la porte de la cathédrale, s'arrêtera pour laisser le temps à l'évêque de Rennes de dire une autre oraison, après quoi elle entrera dans l'église, s'arrêtera de nouveau à l'entrée du chœur pour le même motif, et après l'oraison dite, la procession entrera au chœur qui sera tout paré de tentures et garni de tapis. Le Duc sera conduit jusqu'au degré proche du grand autel, où il s'agenouillera à son accoudoir, toujours accompagné des deux évêques dont il a été question ci-dessus ; et l'évêque de Rennes, s'étant de même agenouillé à son prie-Dieu placé proche le milieu du grand autel , entonnera l'hymne Veni Creator. L'hymne achevé, le chœur chantera une partie de la litanie des saints, vers la fin de laquelle l'évêque de Rennes se lèvera pour chanter lui-même cette triple invocation : Ut hunc Ducem nostrum benedicere digneris, Te rogamus audi nos. Ut hunc Ducem nostrum benedicere et conservare digneris, Te, etc. Ut hunc Ducem nostrum benedicere conservare et custodire digneris, Te, etc. Et après la litanie, l'évêque tourné vers le Duc, dira l'oraison qui suit (et que j'essaie de traduire) :

« O Dieu, qui êtes la gloire des justes et la miséricorde des pécheurs, qui avez envoyé votre divin Fils racheter de son sang précieux le genre humain, qui terrassez les armées et combattez pour ceux-là qui mettent en vous leur espoir ; Vous dont la volonté borne la puissance de tous les maîtres du monde, nous vous en supplions humblement, daignez bénir et aider sur son trône ducal votre serviteur Jean, ici présent, qui met en vous sa confiance, qui implore votre protection pour le défendre et le fortifier contre tous ses adversaires. O Seigneur, faites-le heureux, faites-le vainqueur et triomphateur auguste de ses ennemis, ceignez sa tête de couronne de justice et de piété, afin que, croyant en vous de tout son cœur et de tout son esprit, il vous serve fidèlement, défende et exalte votre sainte-Eglise, gouverne justement le peuple que vous lui avez confié et convertisse aussi ce peuple aux lois de la justice. Seigneur, embrasez son cœur au feu de votre amour, afin qu'il aime la justice et qu'après avoir toujours marché dans cette voie , après avoir jusqu'au bout parcouru avec bonheur, dans l'exercice de sa dignité ducale, le cercle des ans que vous lui destinez, il mérite de parvenir aux joies éternelles ! ».

« Pendant cette oraison, comme pendant la litanie le Veni Creator, en un mot depuis l'entrée de la procession au chœur, l'épée ducale toute nue sera tenue (dit notre manuscrit) par le plus ancien chanoine de l'église de Rennes, au côté droit de l'autel, et la couronne ou cercle ducal par un autre chanoine au côté gauche : les deux chanoines ornés de chappes honnêtement. Mais après, l'oraison que l'on vient de lire, l'évêque prendra l'épée des mains du premier chanoine et la remettra au Duc en disant (je traduis encore) :

« Recevez cette épée de nos mains indignes et cependant consacrées par l'autorité des saints apôtres ; recevez cette épée que votre charge ducale vous impose et que notre bénédiction consacre pour la défense de la sainte Eglise de Dieu ; souvenez-vous en la recevant de la prophétie du Psalmiste qui dit : Ceignez puissamment votre glaive sur votre cuisse ; et ainsi puissiez-vous, par cette épée, déployer la force de la justice, ruiner puissamment la digue de l'iniquité, protéger les fidèles et la sainte Église de Dieu, détruire les ennemis cachés ou déclarés du nom chrétien, aider et défendre bénignement les veuves et les orphelins, relever ce qui est désolé, conserver ce qui est relevé, venger les injustices et confirmer les bienfaits. Ainsi faisant et procurant le triomphe de la vertu et de la justice, vous vous couvrirez de gloire et mériterez de régner sans fin avec le Sauveur du monde ! ».

« Et après ledit évêque de Rennes mettra révérentement la couronne, appelée Cercle ducal, sur la tête du prince, en disant à voix basse une oraison latine analogue à celle que l'on vient de traduire pour la bénédiction de l'épée ; et ensuite, parlant au Duc, il ajoutera en français :

« L'on vous a baillé ce Cercle au nom de Dieu et de monseigneur saint Pierre ; il désigne que vous recevez votre puissance de Dieu le Tout-Puissant qui, comme cercle rond, n'a ni fin ni commencement ; duquel vous aurez loyer et couronne perpétuelle en Paradis, faisant votre devoir, par bon gouvernement de votre seigneurie, à l'exaltation de la Foi, protection de l'église et défense de vos sujets. Ce que vous octroie Dieu par sa sainte grâce ! ».

« Lors le Duc, couronne en tête, montera à l'autel, jurera, la main sur l'autel, de respecter spécialement les droits et franchises de l'église de Rennes, et quand il sera revenu et agenouillé de nouveau à son prie-Dieu, l'évêque récitera la belle prière qui suit (troisième essai de traduction) :

« O Dieu Tout-Puissant ! jetez un œil favorable sur votre glorieux serviteur Jean ici présent, et comme vous avez béni Abraham, Isaac et Jacob, ainsi daignez épancher sur lui la bénédiction de vos grâces spirituelles et la plénitude de votre puissance. Donnez-lui en abondance la rosée du ciel et la graisse de la terre, prodiguez-lui longtemps et sans mesure le froment, le vin, l'huile, tous les fruits de la terre, afin que sous son règne et avec lui régnent dans notre patrie la santé des corps, la paix inviolée, et que dans son duché brille à tous les yeux du plus vif éclat la glorieuse dignité du palais ducal. O Dieu Tout-Puissant ! accordez-lui d'être le protecteur vaillant de la patrie, le consolateur des églises et le bienfaiteur des saints monastères, le plus brave des princes, le vainqueur glorieux de ses adversaires, l'oppresseur des rebelles et des païens. Qu'il soit terrible à ses ennemis, doux à ses sujets libéral à ses barons et à ses fidèles, aimable à tous, craint et chéri de tous ! Faites sortir de son sang une longue suite de ducs pour gouverner son duché dans la succession des âges. Et lui-même, après avoir joui dans la vie présente de la gloire et de la félicité temporelles, puisse-t-il mériter de goûter ensuite les joies éternelles du bonheur qui ne finit point ! ».

Après cette magnifique prière, l'évêque entonnait le Te Deum, et pendant que le chœur continuait de chanter les strophes de ce sublime cantique, la procession se reformait et sortait de l'église par la grande porte, le Duc marchant le dernier, son épée nue à la main. La procession faisait par dehors le tour de la cathédrale, rentrait ensuite et revenait au chœur. Le Duc, arrivé au pied de l'autel, mettait l'épée au fourreau et la déposait aux mains du maréchal de Bretagne, qui en avait la garde jusqu'à la fin de la cérémonie. L'évêque dépouillait sa chappe, prenait sa chasuble, et pendant qu'il s'arrangeait pour dire la messe, le Duc sur les marches de l'autel recevait l'hommage des barons. Après la cérémonie de l'hommage, on commençait aussitôt à chanter la messe, qui était une messe du Saint-Esprit, avec l'oraison du Vendredi-Saint Pro Rege et Duce. Et enfin la messe achevée, avant la séparation de l'auguste assemblée, le pontife du pied de l'autel bénissait solennellement, avec la formule suivante (quatrième et dernier essai de traduction), le peuple et son nouveau prince.

Bénédiction solennelle.

« Que le Seigneur Vous bénisse ! Que le Seigneur Vous garde ! Et comme il a voulu Vous faire Duc, de ce peuple, ainsi puisse-t-il Vous donner le bonheur temporel en ce monde et la félicité éternelle en l'autre !

Ainsi puisse-t-il accorder à ce peuple que, dans sa miséricorde, il a voulu réunir sous votre autorité, d'être longtemps et heureusement gouverné, par votre ministère sous sa divine direction !

Afin que docile aux divins préceptes, exempt de maux, comblé de biens, soumis avec amour et bonheur à votre puissance ducale, ce peuple goûte dans le siècle présent les douceurs de la paix et mérite d'être reçu avec Vous dans la cité éternelle !

Ainsi daigne nous l'accorder Celui dont le règne et l'empire persiste sans fin dans les siècles des siècles !

Et que la bénédiction de Dieu Tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, descende sur Vous et demeure en Vous à jamais ! ». [Note : Notre collaborateur M. de Kerjean paraît ignorer que le cérémonial de la première entrée des ducs de Bretagne a été publié, dans son texte original, par le Bulletin archéologique de l'Association Bretonne (t. 11, 2ème partie, pp. 167-172). En s'y reportant on verra que M. de Kerjean, tout en modernisant quelque peu le style et l'orthographe de ce document en a reproduit tous les traits avec une très-grande fidélité].

Je ne sais, mon cher Directeur, si vous serez de mon avis. Mais quand je songe à tout ce que le gros des publicistes nous débite depuis cent ans sur l'origine du pouvoir, ses devoirs, ses droits, etc., et qu'ensuite je relis ces admirables prières, où vit la foi d'une race forte et l’ardente inspiration de la Vérité, il me semble découvrir un nouveau monde, autant au-dessus du nôtre que le ciel l'est de la terre. Il y a là les droits des Rois et les droits des Peuples, mais surtout les devoirs des Peuples et les devoirs des Rois : et pour sanction cette Eternité terrible et fatale, que rien ne peut retarder, dont le nom revient au bout de chaque prière comme un refrein sublime, cette Eternité, la couronne des bons sans doute, mais pour les mauvais rois et les méchants peuples supplice plus effroyable cent fois que tous les échafauds de la tyrannie et les piques ensanglantées des révolutions !

Mais il le faut, de ces sommets du passé redescendons aux platitudes du présent. On comprend que je vais parler des journalistes parisiens et des âneries plantureuses dont foisonnent leurs comptes-rendus [Note : Voir entre autres le Journal des Débats et le Siècle du 29 avril, la Presse des 28 et 29 avril]. Pourtant je ne ferai que glisser sur ce chapitre ; je ne veux point donner à ces sornettes une importance qu'elles n'ont pas.

Il a plu à M. Bapst, du Journal des Débats, d'ériger de sa pleine autorité l'évêché de Rennes en métropole, de découvrir au Palais de Justice une salle des Etats, que personne n'y connaît et, par une mystérieuse prédilection pour la commune de Noyal-sur-Vilaine d'y transplanter, de quatre, de six de sept lieues, — le château de la Prévalaie dont il fait une ferme, le château des Nétumières dont il écorche le nom et l'étang de Pain-Tourteau qu'il dédaigne de nommer.

M. Brainne, de son côté, a bien voulu nous révéler, dans les colonnes de la Presse, qu'en suivant le chemin de fer du Mans à Laval il avait eu l'agrément de traverser le Bocage vendéen, bonne fortune qui n'était encore advenue à aucun mortel et qui oncques plus n'adviendra ; pour faire niche à M. Bapst qui prétendait porter le château des Nétumières auprès de Rennes, Brainne s'est amusé à le rapprocher de Laval de trois à quatre lieues, en le plaçant sur les bords de l'étang du Port-Brillet (département de la Mayenne) ; même il lui a semblé bon de mettre à Châteaubourg le berceau de du Guesclin et de faire un erratum à toutes nos histoires de Bretagne, en prêtant au duc Jean V l'histoire de son père Jean IV.

Enfin le voyageur du Siècle, M. Edmond Texier, au rebours de M. Bapst (deux fois nommé) qui transforme les évêques en archevêques, s'est avisé de changer en bourg la cité épiscopale de Tréguier ; il a bien voulu décrire, pour les avoir vus de son wagon, des monuments éloignés de la ligne du chemin de fer, les uns d'une lieue et demie, les autres de six à sept lieues, comme le château des Rochers et le dolmen de la Roche-aux-Fées , — afin de prouver sans doute que les rédacteurs du Siècle sont très capables de faire des miracles, ainsi que l'assure dans cette estimable feuille l'illustre M. Jourdan, — et il a encore daigné nous prédire d'un ton d'oracle que bientôt, grâce au chemin de fer, les paysans bretons, autour de Vitré, ne manqueront point de parler le français, — la seule langue qu'ils parlent depuis dix siècles !

Mon Dieu, si la mise au jour de toutes ces propositions saugrenues peut amuser ces messieurs de Paris ou leurs béats abonnés, il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour s'en offusquer. Peut-être au reste ces grands hommes pensent-ils sincèrement que les curiosités historiques et naturelles des contrées où leur présence se manifeste pour la première fois accourent avec émotion au bord du chemin de fer les regarder passer, — tout comme on lit dans les vieilles histoires que les populations empressées accouraient jadis au bord des grandes routes où passait le carrosse du Roi pour vénérer les traits de leur souverain. Respectons d'aussi touchantes illusions. D'autant que personne n'en sera dupe. Le Siècle, par exemple, quoi qu'il puisse faire des miracles, ne fera point celui de tromper les gens qui ne veulent pas être trompés : on sait trop qu'il a pris depuis longtemps brevet d'invention pour les bévues historiques solidement charpentées et confectionnées selon la formule : demandez la recette à M. de la Bédollière, l'un de ses plus fort rédacteurs, dont la plume habile vient, par un effort rétrospectif, de convertir au catholicisme Sully, l'ami d'Henri IV, — ou encore instruisez-vous auprès du chroniqueur de ce journal qui aujourd'hui même, au moment où je relis la présente épître pour vous l'envoyer, annonce à la France entière la mort récente du cardinal Ximénès, le ministre d'Isabelle-la-Catholique, trépassé depuis trois cent cinquante ans — seulement ! Je crois donc pouvoir conclure que, quand on voudra connaître l'histoire ou la géographie de nos provinces, on commencera par laisser de côté tous les renseignements fournis par MM. du Siècle, de la Presse, des Débats et tutti quanti. Aussi n'aurais-je point perdu le papier de la Revue à signaler toutes ces bourdes, si l'on n'était venu nous les débiter de ce ton capable et satisfait qui distingue essentiellement les médiocrités gonflées de la presse parisienne.

Mais parmi les dires de ces Messieurs — puisque hélas ! j'ai commencé, — il en est deux ou trois, moins grotesques dans la forme quoique dans le fond aussi faux, auxquels je ferai une réponse un peu plus sérieuse.

Ainsi, par exemple, quand M. Brainne vient nous dire, en décrivant la seconde journée des fêtes de Rennes : — « Après la fête historique (le cortège de Jean V), souvenir du passé, est venu le défilé des chars allégoriques, suivis des corporations industrielles, emblème de l'avenir » — j'accepte volontiers cet augure : nous aurons donc dans l'avenir, suivant M. Brainne, des corporations industrielles ; mais les groupes qui figuraient sous ce titre, à la fête de Rennes étaient aussi un souvenir du passé, car — dût s'en étonner M. Brainne, — les corporations industrielles ou corps de métiers ont fleuri pendant très-longtemps dans l'ancienne France. Et à propos de cette partie intéressante du programme rennais, notre ami M. Thibault de la Guichardière a eu tout droit de dire : « A cette fête, qui a rétracé les démonstrations de l'amour et du respect des Bretons pour leur jeune souverain dans les temps les plus orageux, une autre tradition de notre existence provinciale a été mise fort à propos sous les yeux. On y a vu figurer les corporations ou corps de métiers, groupés autour de leurs chefs-d'œuvres : hommage rétrospectif d'une intelligente justice rendu à une vaste institution qui fut autrefois l'une des garanties les plus solides de l'ordre public, sans laquelle le travail des novateurs est demeuré impuissant à donner au corps social l'unité et la force de cohésion dont il a besoin. — Il est bon et salutaire de venger ainsi nos mœurs antiques des mépris de la Révolution » [Note : Voir la Foi Bretonne du 28 avril]. — Ce qui ne m'empêche point, je le répète, de voir aussi avec M. Brainne dans les corporations de l'autre jour un emblème de l'avenir. Horace ne l'a-t-il pas dit : Multa renascentur quœ jam cecidere.

M. Edmond Texier ne pense pas comme Horace — ceci n'étonnera personne. — Le chemin de fer est à ses yeux la ruine irrémédiable de tout ce qui constitue la Bretagne, de la langue, des traditions, des mœurs et même des costumes : « Quant aux jolies filles de Quimper et de Morlaix, nous dit-il, elles conserveront peut-être dans le grand bahut de famille ces pittoresques costumes qui font le bonheur et l'admiration des peintres et des poètes, mais elles subiront la tyrannie universelle du petit bonnet rond et de la prosaïque robe d'indienne ». — Et pourquoi donc, s'il vous plaît ? — Parce que « le chemin de fer n'est pas un artiste, mais un missionnaire de la civilisation ».

On avait cru jusqu'ici la vraie Civilisation inséparable de l'Art et de la Poésie ; la civilisation du Siècle, au contraire, M. Texier le proclame, leur est radicalement opposée, — je m'en doutais depuis longtemps, — et de plus elle a pour costume indispensable le petit bonnet rond et la robe d'indienne : hors de là point de civilisation. Est-ce assez ridicule ? Mais c'est ainsi qu'ils raisonnent.

M. Texier au reste ne se gêne guère pour montrer qu'il n'aime point la Bretagne, — qui de son côté n'aime point le Siècle, — et pour venir à bout de notre vieille province il compte fort sur le chemin de fer : « Bientôt, dit-il, le chemin de fer ira jusqu'à Brest, et c'est alors que l'esprit nouveau chassera les fantômes, qui peuplent depuis des milliers de siècles les forêts de la vieille Armorique ». Des milliers de siècles, c'est long ! c'est au moins deux cent mille ans ; nos forêts et nos fantômes seraient ainsi un peu plus vieux que la création du monde. Après une aussi longue possession, ils ne se laisseront peut-être point déloger sans résistance par ce que M. Texier nomme l'esprit nouveau, qui n'est rien qu'un amalgame boursico-humanitaire, mixture des idées du Siècle et des primes du Journal des Actionnaires, si cher à M. Jourdan. M. Texier eût bien dû nous expliquer de quels fantômes il veut parler. Mais il ajoute simplement : « Dans le Morbihan surtout les anciens usages ont conservé tout leur empire, et les habitants s'obstinent encore aujourd'hui à voir dans Rennes, non le chef-lieu d'un département, mais la capitale de la Bretagne. La Bretagne est toujours pour eux ce qu'elle était pour leurs pères, — un pays à part, et comme en dehors de la centralisation française ».

Tout dépend de ce qu'on entend par centralisation. La centralisation chère au Siècle, — qui prétendrait imposer à la France entière les doctrines d'impiété, d'anarchie et de corruption que prêche ce journal, — les Bretons du Morbihan, les Bretons de toute la Bretagne la repoussent. Mais s'il s'agit de l'unité politique de la France, où la Bretagne est entrée depuis trois siècles, tous les Bretons au contraire sont fiers d'y appartenir : et que de grands noms, que de flots de sang n'ont-ils pas, depuis trois siècles, donnés à la grande patrie ! A la vérité ils n'ont pas pour cela répudié la petite patrie ; leur patriotisme national se redouble et se renforce au contraire dans un patriotisme local et provincial des plus vivaces. Malgré les barrières artificielles des départements, la Bretagne vit encore dans le cœur des Bretons. Les départements ne détruisent pas l'histoire, la langue, les mœurs ; surtout ils ne peuvent détruire la tradition bretonne, chaîne indestructible qui relie depuis treize siècles, sur notre sol, la génération qui vient à celle qui s'en va : tradition saine et forte où l'honneur le plus rigide et la vieille foi catholique, soutenus par une généreuse opiniâtreté dans le bien, se réunissent pour former ce caractère breton qui a un assez bon renom par tout pays. — Tant que cette tradition ne sera pas éteinte, tant que nos fils en grandissant continueront de s'en nourrir et de la respirer comme un souffle vivifiant, la Bretagne ne mourra point. Les chemins de fer n'y pourront rien. Tout au contraire, il est bon de le remarquer, dès qu'il surgit en Bretagne dans l'ordre des améliorations matérielles, quelque question importante, — en dépit de la division départementale, tous les intérêts bretons se retrouvent solidaires. La question des chemins de fer en donne un nouvel exemple, et si vous ne m'en croyez point, je vous le ferai dire tout à l'heure par quelqu'un dont vous ne pourrez refuser le témoignage. Il faut donc que M. Texier s'y résigne, la Bretagne n'est pas encore tout à fait morte. Avec de petites cloisons on a partagé son sol en cinq compartiments, mais il est clair pour tout le monde que les cinq groupes séparés par ces cloisons ne forment en vérité qu'une seule famille. Ainsi le pense-t-on non seulement dans le Morbihan, mais à Rennes, à Nantes, à Saint-Brieuc, à Quimper, tout comme à Vannes. Et mon Dieu M. Texier, puisqu'il était aux fêtes de Rennes, n'avait qu'à prêter l'oreille et écouter tous les discours officiels, pour se convaincre que la Bretagne n'a point définitivement rendu le dernier soupir. Ministre, évêque, préfet, président de la Compagnie du chemin de fer, tous n'ont fait que chanter ses louanges. Je me permettrai de les recueillir et d'en former un bouquet pour la Revue de Bretagne et de Vendée : ce sera la fin de cette longue lettre.

M. le baron de l'Epée, président de la Compagnie, et qui parlait, si je puis dire, au nom du chemin de fer, a si peu l'idée de venir détruire la Bretagne qu'il s'est plu, tout au contraire, à en glorifier le passé, en proclamant que c'est un grand honneur pour la Compagnie de pouvoir « contribuer à la prospérité dans la paix, à la sécurité dans la guerre de la patrie de Du Guesclin, de Clisson, de Du Guay-Trouin, de Cartier, de Châteaubriand, de tant d'hommes illustres qui, sous l'étole et la toge, dans les armées, dans les lettres, les sciences et les arts, ont donné à la Bretagne cette couronne de gloire où viennent s'enchâsser, pour que rien ne manque à sa splendeur, les noms doux et aimés d'Anne de Bretagne et de Mme de Sévigné ! ».

M. le préfet d'Ille-et-Vilaine a reconnu hautement que les départements de la Basse-Bretagne, — où M. Texier ne voit que forêts, fantômes et sauvages, — doivent être rangés au nombre « des plus importants par l'énergie de la race qui les habite ». Puis, prenant noblement en main, dans la question des chemins de fer, la cause de toute la Bretagne, et jaloux de prouver son droit à se faire l'avocat de ces grands intérêts il s'est écrié : « Dans Ille-et-Vilaine, peut-être même surtout dans Ille-et-Vilaine, nous sommes Bretons aussi, et la Bretagne a toujours su rester unie. Solidaire par les souvenirs de sa vieille nationalité, par l'énergie de ses sentiments religieux, par son patriotisme éprouvé, par son esprit d'ordre, il faut aussi que la Bretagne se montre solidaire dans la défense de ses intérêts ! ».

Retenez cela, M. Texier, et écoutez encore M. le Ministre de l'Intérieur nous parler avec amour « de cette vieille et loyale Bretagne, dont les fils, présents ou éloignés, gardent toujours pour elle une si tendre affection ! ». Voyez comme il la prise haut, « la Bretagne, — cette terre classique, nous dit-il, des vertus de famille, du respect de l'autorité, de l'amour de l'ordre et des hiérarchies sociales ; — ce pays de foi et de piété — cette contrée éminemment agricole, l'une des nourrices de la France — si féconde en braves soldats et en intrépides marins — enfin, où vibre si énergiquement le sentiment de l'honneur national ! ». Et comme il sait bien encore apprécier à sa valeur « le peuple de Bretagne, ses mâles vertus, la fermeté de son caractère, la solidité de son dévouement ! ».

Voulez-vous une dernière louange qui consacre en quelque sorte toutes les autres, un dernier trait qui achève le tableau ? Nous l'avons dans le discours de l'évêque de Rennes, où ce prélat s'est complu à proclamer que la Bretagne « mérita de tout temps le, titre de terre classique de la Fidélité ».

Après de tels témoignages émanés d'aussi hautes autorités, tout ce que je pourrais ajouter serait sans valeur, et je n'ai qu'un vœu à former pour notre chère province c'est qu'elle reste — toujours — digne de tous ces éloges — toujours digne en un mot de sa vieille devise, que je ne me lasse point de citer : Potius mori quam fœdari.

(Louis de Kerjean).

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