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SOUVENIRS DE GUERRE D’UN ENFANT DE SAINT MICHEL
(par Yves Kerempichon - n°6)
suite
Le 18 septembre 1944, Brest, laminée par les bombardements aériens et les tirs d'artillerie, tombe aux mains des Américains.
La Lieue-de-Grève, seule voie de ravitaillement par mer pour les armées alliées assiégeant la forteresse allemande, les ports étant inutilisables, a perdu tout intérêt logistique. Les grandes péniches qui ont enchanté notre quotidien pendant plusieurs semaines, lèvent l'ancre l'une après l'autre. Je comprends que la vie va devenir ordinaire.
Le cinquième, et dernier mois de septembre de la guerre touchait à sa fin. Je ne savais pas encore que ce mois serait pendant de nombreuses années marqué par cette indéfinissable tristesse que connaissent les bords de mer quand s'achèvent les vacances. Après le départ des péniches, ce sera, chaque été, le départ des "touristes", tout aussi plein de mélancolie.
Saint Michel-en-Grève et les "touristes", une vieille histoire !
Dans les années-20, la petite station avait vu arriver sur son immense plage des estivants, huppés : raquettes de tennis et jeux de croquet ; puis en 1936, des "congés payés" : ballons et jeux de boules. Après le long intermède guerrier, elle avait, dès l'été 47, retrouvé sa vocation de station balnéaire familiale.
C'est ainsi que chaque année à la même date, le minuscule village, qui avait vécu pendant dix mois au rythme lent des activités rurales, se rappelait qu'il avait aussi une façade maritime.
Pendant les mois de juillet et août la population de la commune était multipliée par dix. Les trains spéciaux "Paris-Lannion" affichaient complet. Les départs depuis la région parisienne d'où venait la majorité des estivants, se faisaient en deux vagues. Les juilletistes, plutôt riches étaient discrets et chics. Les aoûtiens, nos préférés, embarquaient " à Montparnasse" en tenues de plage, shorts, débardeurs, casquettes de toile, avec épuisettes et cannes à pêche.
Il ne restait plus dans le bourg et ses environs la moindre place pour un panier à chat !. Toute construction porteuse d'un toit était louée. Les michelois, eux, vivaient repliés dans leurs greniers, leurs garages, voire dans leurs cabanons.
Chaque famille allait, par tradition, attendre ses "touristes" à l'arrivée du car de Lannion. Avec une brouette !. Car les malles étaient lourdes des paires de draps que les loueurs ne pouvaient fournir, les machines à laver, qui allaient bientôt libérer la femme de son plus grand esclavage domestique, la lessive, étant encore totalement inconnues.
Le jour tant attendu, les petits jeunes gens que nous étions se postaient, un peu en retrait de la colonne des brouettes, pour repérer les filles. Avec un peu de chance on en avait même une chez soi !. Ces filles de Montrouge ou de Clichy sur qui nous allions fantasmer pendant trois semaines. Certains, plus doués que les autres, parvenaient à réaliser de petits bouts de fantasmes et ils n'en étaient pas peu fiers, tant les échecs étaient nombreux. Il faut dire que les parisiennes descendant du car de Lannion avaient tendance à regarder de haut les petits provinciaux mal ficelés de Saint Michel. Quelques unes cependant finissaient par trouver du charme aux jeunes saute-ruisseaux qui savaient si bien leur enseigner l'art de la pêche à pied dans les rochers de Beg ar Forn !
Après les soldats allemands et les marins américains, nous avions droit à des naïades !. Le bonheur enfin revenu sur la belle plage de Saint Michel. Les envahisseurs Tartares qui avaient fait d'elle un désert, étaient bien loin !. Inoubliables étés des années 50 !.
La mémoire ne veut en conserver que des superlatifs : grand soleil, marées toujours hautes, eau toujours tiède, filles en maillots de bain jouant au volley-ball sur la plage envahie, foule des promeneurs d'après dîner sur la route côtière sans voitures, "zazous" tout de noir vêtus improvisant le soir des bals qui, à n'en pas douter, s'achevaient dans le stupre au petit matin.
On aurait voulu que ces fêtes, plus longues, plus folles, plus païennes que le Pardon de Saint Michel de la fin septembre, un peu trop religieux à notre goût, jamais ne s'arrêtent.
Les derniers jours du mois d'août, l'heure des retours vers la grande ville arrivait, programmée, inexorable. Douloureuses ruptures adolescentes aux adieux sanglotés jusque sur le marchepied de l'autocar, avec des promesses de courrier vite emportées par le vent. A l'année prochaine !. Car ils revenaient tous, à la même date, dans la même maison, et pendant des années. Mais dans le triste train noir tiré par la locomotive à vapeur, que de larmes noircies d'escarbilles dans les regards furtifs jetés aux dernières photos de plage, tout au long du grand voyage de sept heures vers la capitale !.
La grande plage n'était plus parcourue que par le vent chargé du sable sec de l'été, le ciel avait perdu son éclat, l'équinoxe approchait à grands pas et avec lui la terrible rentrée scolaire dans la pension-prison. Gorge serrée de chagrin du gamin de la côte que l'on arrache à ses amours littorales, son terrain de jeux avec l'horizon pour seules limites !. Avant de monter dans le car, il me fallait solitaire et discret, accomplir un rituel, incontournable pour conjurer l'enfermement : " dire au revoir à la mer". Je n'y manquais jamais.
A la fin de septembre 44 la Lieue de Grève avait retrouvé "le silence de la mer" mais pas encore sa beauté originelle. Du fer, du béton et des troncs épars la jonchaient, rappelant cette guerre qui n'en finissait pas.
L'Armistice fut signé le 8 mai 1945. Le grand conflit qui se décalait vers l'Est, à petits pas, allait durer encore huit mois. Les absents devraient subir un autre long hiver loin de chez eux.
Pire, ce serait un hiver sans nouvelles. La Croix Rouge qui se chargeait des lettres et des colis ne pouvait plus assurer sa mission. La France libérée était séparée de ses prisonniers par le mur infranchissable du Front de l'Ouest. Heureusement la TSF redevenue libre donnait de vraies informations. A la maison était punaisée une carte de l'Europe qu'il avait été difficile de se procurer. Notre père était prisonnier du côté du Front de l'Est, en Silésie, ancienne province du sud de la Pologne où étaient implantées des minorités allemandes. Par la radio, et par la presse elle aussi libérée, il était possible de marquer sur la carte l'avancée des troupes Russes.
J'ai toujours cette carte percée de trous minuscules, la marque des petits drapeaux que notre mère déplaçait d'est en ouest : Varsovie, Dantzig, l'Oder, puis l'Allemagne elle-même… Il y eut aussi le terrible contretemps de l'offensive allemande des Ardennes à Noël 44, avec le retour un moment triomphant des "panzer divisionen" en direction de la Belgique.
Quelques prisonniers, libérés du côté anglo-américain, avaient pu rentrer au pays avant l'Armistice. Nous étions allés à Ploumilliau rendre visite à l'un d'eux, dans le but d'avoir des nouvelles …
" Avoir des nouvelles", une des phrases les plus souvent prononcées dans cette Europe en guerre où erraient des millions d'êtres humains déracinés, dans l'impossibilité, non seulement de se déplacer, mais aussi de correspondre. "Pas de nouvelles" est bien plus destructeur que mauvaises nouvelles. Aujourd'hui encore des gens meurent sans avoir jamais pu faire le deuil d'un des leurs disparu au cours de cette maudite guerre.
Ce prisonnier recevait la visite de nombreuses femmes du pays en quête d'informations. Démarche vaine, tant étaient nombreux les Stalags et Oflags dispersés dans le Grand Reich. Faute de pouvoir donner des renseignements utiles, cet homme, tel un guerrier victorieux, nous fit un inventaire indécent du butin qu'il avait pris à l'ennemi : vaisselle, argenterie, bijoux, provenant à l'évidence du pillage de maisons allemandes abandonnées.
L'hiver 44-45 fut très froid. Les Français avaient toujours de gros problèmes avec le ravitaillement : pas de récoltes et réserves inexistantes. De plus la France était un pays sans ponts, sans trains, sans charbon et sans carburants. Pire, sans vraie reprise des activités, bien peu de gens touchaient des salaires. Le troc et le système D avaient encore de beaux jours !.
Au printemps 1945, si ma mémoire ne me trompe pas, se produisit un évènement exceptionnel, très attendu par chaque commune de France et auquel nous eûmes droit : le passage à Saint Michel en Grève de "Notre Dame de Boulogne".
Selon la légende, une statue de la Vierge serait arrivée à Boulogne sur Mer, en l'an de Grâce 636, dans "une barque sans voiles ni marins". Un prodige qui ne pouvait être que d'essence divine.
Ce miracle, sans doute réactivé par le Clergé français se servant d’une manière fort opportune des malheurs de la guerre, se reproduisit à l'identique en 1943. On lui donna le nom de : "Notre Dame … du Grand Retour".
La Vierge Marie, revenue pour délivrer la France, non plus des Vikings, mais des Allemands parcourut ainsi tout le pays, avec la bénédiction des occupants, puis du Gouvernement Provisoire, en quatre convois parfaitement semblables. Une statue de la Vierge, debout dans ne barque, elle-même montée sur une sorte de char, était poussée et tirée à main d'homme de paroisse en paroisse. Chaque paroisse célébrait l'évènement comme un jour férié, avec prêtres, enfants de chœur et grandes bannières du Pardon.
La ferveur populaire était gigantesque !. Seuls ceux qui ont vécu ces années peuvent comprendre à quel point les Français pouvaient croire aux miracles. Car il s'agissait bien d'un miracle, comme à Lourdes ou Fatima, personne n'aurait osé en douter !.
Un cantique en latin était entonné tout au long de la procession " Parce, Domine, parce populo tuo, ne in aeternum irascaris nobis…" : "Seigneur, épargne ton peuple, épargne lui ta colère éternelle…".
Ainsi, les Français vaincus, occupés par une armée ennemie, humiliés, pleurant leurs morts ou leurs disparus, devaient encore s'agenouiller, bras en croix, sur les cailloux du chemin, battre leur coulpe, et implorer la pitié du Seigneur pour qu'il pardonne à leurs âmes pécheresses. Mais oui, cette guerre était une punition divine !. Il ne faut pas oublier que la France, sous l'emprise de l'Eglise Catholique omnipotente, était encore privée de toute pensée critique. Et il n'y avait pas de contre pouvoir. Mieux, chacun donnait sans hésiter son obole en vue d'obtenir des Indulgences, de préférence "plénières", qui servaient à effacer les péchés, au fur et à mesure qu'ils étaient commis.
La Vierge de Boulogne parcourut la France jusqu'en 1948, apportant, dit-on, un grand nombre de conversions, dans une piété populaire sans égale.
Grâce au Ciel, et à son insu, espérions-nous, les gamins et gamines du bourg, plus curieux que vicieux, avaient, en ce funeste printemps, entrepris de découvrir la vie, une vie autrement plus excitante que celle imposée aux enfants de la guerre. Un nouveau jeu fut introduit dans le groupe : "Jouer au Docteur". Les filles, plus inspirées que les garçons, en avaient été les instigatrices. Les "consultations" se déroulaient loin de l'église et dans le plus grand secret, à l'abri des regards, sous les baliveaux de la prairie du "bourrier", en contre bas de la route, à l'entrée du bourg. Tous y prirent un vif plaisir malgré l'omniprésent sentiment de péché. C'est ainsi que les petits garçons découvrirent "l'origine du monde" révélée par les petites filles, prenant très au sérieux leur rôle de vestales initiatrices. Ces rencontres purent se répéter en catimini, chaque jour, à heure convenue, et sans problème majeur, tant les parents avaient d'autres soucis. Souvenirs irremplaçables, conservés dans le petit jardin secret de la mémoire, ils sont les témoins de la recherche inconsciente d'une volupté que ces années de violence ne pouvaient donner aux enfants. Souvenirs délicieux, vécus dans l'univers clos des pulsions enfantines, loin des adultes, ces adultes en perdition qu'il valait mieux éviter d'imiter.
Il est amusant d'observer que, jusqu'au seuil des années soixante, les enfants qui avaient au quotidien le sentiment d'être brimés, jouissaient en fait d'une liberté bien plus étendue que de nos jours. Simplement parce que, sauf exception, leurs parents ignoraient tout de l'Enfance et de ses problèmes, comme si cette tranche de la vie humaine ne les avait jamais concernés eux-mêmes. Quand ils faisaient référence à leurs jeunes années c'était pour dire d'une manière très laconique : " … bien pire de notre temps ". Plus grave, les fruits de leur procréation, cette procréation sous les auspices de la Morale chrétienne et non maîtrisée par la biologie, les intéressaient peu : "Ca pousse tout seul !". Pour ce qui concerne l'éducation, les règles étaient très simples : taisez-vous et obéissez, vous parlerez quand on vous donnera la parole, on n'interrompt pas un adulte… Il suffisait donc d'avoir de bons résultats scolaires, honneur familial oblige, pour faire, dans la discrétion, toutes les bêtises dont on avait envie. Le sentiment de révolte qui naît de toute forme d’oppression, et cela commence toujours par le refus de l’autorité parentale, avait en ces années, peu de raisons d'apparaître. Les choses ont bien changé !.
Ce fut enfin le retour des prisonniers.
Le sergent-chef Roger Kerempichon a noté dans son carnet de route : " 23.06.45 à 20 heures, retour à Saint Michel".
Notre mère avait acheté au marché noir quelques litres d'essence pour faire l'aller et retour, dans une vraie voiture, jusqu'à la gare de Plouaret, terminus de la Deuxième Guerre Mondiale pour le papa.
Au terme d'un long périple commencé le 24 août 1939 : mobilisation, "Drôle de guerre" en Alsace, capture le 6 juin sur la Somme, captivité dans la lointaine Silésie. Tout cela pour retrouver des enfants inconnus qui allaient eux-mêmes devoir découvrir un père.
Mes grands-parents revoyaient aussi leur fils, mais plus pour très longtemps.
François, mon grand-père, né en 1871 à Lanmeur, mourut le 6 juin 1948, d'un œdème aigu du poumon que la médecine de l'époque n'avait pas su traiter. Il avait eu un curieux destin : orphelin, professeur des écoles chrétiennes au Québec, puis comptable à La Samaritaine, le grand magasin de Paris, il avait acheté une maison à Saint Michel, pour y exercer le métier de cordonnier, dont on se demande où il avait pu l'apprendre car il l'exerçait plutôt mal.
Intellectuel catholique, pilier de l'église, il restait, Dieu sait pourquoi, totalement muet sur ses connaissances hors normes. Il parlait l'Anglais appris au Canada, ce qui lui avait valu d'être interprète auprès des soldats anglais pendant la Grande Guerre, il parlait et écrivait un vrai Breton littéraire, ce qui était rare. Il ne nous est rien resté de toute cette culture car il ne nous en a rien livré. Quel immense regret !.
Sophie, lannionnaise rencontrée à Paris où elle faisait profession de concierge, Place de la Sorbonne tout de même, mourut elle aussi un 6 juin, exactement deux ans après François, dans la maison familiale qu'elle n'avait jamais voulu quitter malgré de grosses pathologies invalidantes.
Notre grand-mère, femme de caractère, avait, à son corps défendant, assisté avant de mourir à un vrai bouleversement domestique.
Notre père qui avait eu pendant cinq ans le temps de voir vivre les Allemands, était, comme beaucoup de prisonniers, revenu plein d'admiration pour leur modernisme. C'est sous cette influence que fut décidée l'installation de vrais WC à l'intérieur de la maison.
L'horreur ! "Horresco referens" aurait dit Virgile.
On se souvient que ces édifices du style cabanon en bois, étaient installés, en raison de leurs nuisances olfactives, le plus loin possible des lieux de vie, sauf dans les meilleures maisons bourgeoises des villes. Saint Michel avait déjà l'eau courante avant la guerre, ce qui était très rare, mais pas encore le tout-à-l'égout. La solution fut l'installation d'une fosse septique. Je garde en mémoire ce haut fait de l'histoire familiale qui nous valut la visite admirative de tous les voisins. Le percement du granit breton à la barre à mine fut héroïque, suivi avec passion de jour en jour. Et il en fallut des journées de sueur pour que le trou puisse accueillir un homme debout !
Quand vint l'heure tant attendue de la première chasse d'eau, la famille allait, pour la première fois de son histoire, être confrontée au difficile problème de l'étron flottant … que seuls connaissent les pays civilisés.
Ce fut notre grand-mère qui eut le mot de la fin :
- Ainsi, vous aller tous revenir dans la maison pour faire caca ! (sic)
Une ère nouvelle venait de commencer. FIN
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