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SOUVENIR DE GUERRE |
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SOUVENIRS DE GUERRE D’UN ENFANT DE SAINT MICHEL
(par Yves Kerempichon - n°2)
suite
Le 6 juin
44, l'Histoire a retenu qu'il y eut une grande tempête en Normandie. Dans les
"Côtes du Nord" aussi, ma mère me l’a souvent rappelé par la
suite. Le Débarquement tant
attendu fut annoncé par Radio-Londres mais je n’en ai aucun souvenir précis,
car cet événement planétaire était
bien trop éloigné de mes territoires d’enfant.
Ces
combats du jour « J » furent pourtant indirectement responsables
d’un drame qui eut pour théâtre la commune de St Michel. Un chasseur Mustang
de l’US Air Force en mission de reconnaissance fut touché par la Flak. Le
pilote, le Lt. Ruder, dût se poser en catastrophe dans un champ non loin de la
chapelle Ste Geneviève. Il ne survécut pas au crash. Ces faits nous sont
connus grâce aux recherches entreprises par M. Roger Frey, historien de la
commune, qui eût des contacts directs avec la famille de ce pilote américain.
Car à St Michel on parlait - et on parle toujours
- d’un « canadien »- Dieu sait pourquoi ? Il fut
enterré- on disait : « comme un chien »- dans le cimetière
marin, exactement au pied du clocher. Des mains micheloises anonymes, vinrent régulièrement
fleurir sa sépulture provisoire. On lui devait bien cela !
Quand les
Allemands eurent cessé de garder l’épave de l’avion, il devint possible de
s’en approcher. Je me souviens avoir recueilli un fragment de métal d’une légèreté
irréelle, si léger qu’il en devint pour moi évident que tout objet fait de
ce matériau ne pouvait que
s’envoler dès qu'on le lâchait, tel un oiseau.
Au mois
d’août 1944 tout le monde était
las de cette guerre. Tout le monde, c’est-à-dire les adultes. Les enfants,
pleins d'ingéniosité, trouvaient toujours de nouveaux jeux. C’était le
temps des petits bonheurs : on fabriquait au couteau des jouets en bois;
des feuilles de châtaigniers on
faisait des chapeaux d’indiens et on tressait des ceintures avec de drôles de
rubans orange faits d’une matière inconnue. Mystérieux rubans que les avions
alliés – on l'a su plus tard -
semaient par millions pour brouiller les radars de l’ennemi, mais qui
pour nous venaient directement de la hotte du Père Noël !
Car ce
ciel était empli jour et nuit de grondements, énormes, en vagues : c’étaient
les bombardiers, par centaines, qui s’en allaient détruire le
« Walhalla germanique ».
Le plus
dur pour les enfants était qu’on ne leur offrait jamais de gâteries car de gâteries
il n’y en avait point ! C’était le temps de la disette.
Nos mères,
en cuisant leurs rutabagas, étaient hantées par le souvenir de l’opulence
d’« avant-guerre ». Hélas, pour les plus jeunes, les plaisirs
gustatifs n’avaient aucune antériorité et il n'était pas facile d'imaginer
le sucre, le chocolat, les bananes, les oranges…
Je n’ai
jamais oublié cette tartine de pain blanc beurrée mangée un jour dans une
ferme ! Ma sœur et moi
eûmes droit à cette friandise, mais pas notre mère. En bonne maman elle
refusa même d'y goûter. Chaque ferme avait son four : vraie farine pour faire
du vrai pain, introuvable dans les boulangeries. Dans ces fermes nos regards
montaient vers les grands panneaux
de lard épais frottés au sel, suspendus au plafond par des barres de bois, car
ce lard était porteur de promesses : les "patates au lard ". Nos
oreilles entendent encore le crépitement dans la noire cocotte du délicieux
corps gras sur lequel on jetait les pommes de terre, pour en faire un plat de fête,
inoubliable et rare.
Les
photos de l'été 43 prouvent qu'à cette époque l'accès à la plage était
totalement libre et qu'il n'y avait encore aucun "blockhaus"
sur le terre-plein devant la mer. Les épouses des prisonniers et leurs enfants
vivaient sans le savoir leur quatrième et dernier été d'Occupation, mais pas
leur dernier été de guerre.
A Saint
Michel le lieu commun de toutes les rencontres orphelines ou semi orphelines c'était
le Rocher Rose, l'inoubliable Rocher Rose et son satellite, moins estimé, le
Rocher Blanc Tous deux ont disparu, victimes d'un inexorable ensablement. A
quand la création d'un Comité pour l'Exhumation du Rocher Rose ? Pour les
enfants, ce rocher qui avait comme altitude un bon mètre vingt, c'était les
Hauts Plateaux de l'Altaï avec des pics, des crevasses,
des lacs et cela devenait, à marée haute, la falaise des plongeons intrépides.
Ce bloc de quartz, présent sur toutes les photos anciennes, était une image
emblématique de la plage micheloise : gardons une pensée pour lui.
Reste le
Rocher Noir, près du cimetière, lui aussi en sursis, semble-t-il. Les enfants
le fréquentaient peu à cause de son aspect maigrichon, de sa surface
glissante, et inconsciemment sans doute, à cause de sa couleur : la vie en rose
mais surtout pas la vie en noir !
Quel crédit
accorder aux souvenirs de guerre d'un enfant ?
Difficile
sujet. On constate simplement qu'un grand nombre des témoignages actuellement
publiés, en dehors des faits de Résistance, sont basés sur des souvenirs
d'enfant, écrits souvent après un long recul. Cela voudrait-il dire que les
adultes n'avaient rien vu? Evidemment
non. En vérité, les adultes, contraints à vivre tête basse ces années de
malheur, ont tout fait pour les oublier, la paix revenue, oubli délibéré
allant jusqu'à la réticence. Les français vivaient dans la crainte, crainte
de l'avenir, crainte des autres, se méfiaient de tout et de tous. Déboussolés,
mal informés, abrutis par la "propagande" des journaux et de la T S
F, ils avaient tendance à suivre celui qui leur ferait le moins de mal.
L'Allemagne nazie avait recouvert l'Europe d'une chape de désespoir et de mort,
difficile à imaginer par ceux qui sont nés "après".
Il n'était pas facile, dans cette France asservie, de garder la tête
haute. Certains y sont parvenus.
Il ne
faut pas oublier non plus que la perception du monde par l'enfant,
essentiellement concrète, exclut
les concepts trop abstraits auxquels il ne comprend rien. Et "La
Politique", qui corrompt la pensée de l'adulte, est pour lui une
abstraction majeure dont il ignore tout. Son sens critique se limite à
l'observation de combats entre "bons et méchants", comme au cinéma,
dans les westerns. Enorme avantage enfin, il n'a à se justifier sur rien car il
est comme la caméra, capable seulement d'enregistrer des images, sans devoir
les interpréter.
La véritable
guerre nous atteignit un soir du début août de cette année 44.
Les
nouvelles du front étaient bonnes et "La Rumeur" disait les Américains
tout proches. On surveillait donc la route de Lannion, trajet obligatoire pour
des visiteurs venant de Normandie.
Soirée
d’été qui se prolonge, rue sans voitures - même pas un gazogène :
personne ne veut rentrer de peur de rater l’Histoire.
En face
de notre maison le long corps de bâtiment de la famille N. qui exploitait une
ferme en plein bourg en y hébergeant des « réfugiés » du Nord.
A cette
époque " Radio-Paris " était toujours allemande –« Radio-Paris
ment… » et Radio Londres donnait peu de nouvelles du front, elles
auraient trop intéressé les ennemis éparpillés en Bretagne. Il ne faut pas
oublier non plus que la" T.S.F " était brouillée en permanence sur
la "chaîne" anglaise par une insupportable crécelle germanique bien
peu "wagnérienne"! et que l'écoute de la B.B.C
était dans tous les cas un délit .
Les
regards qui scrutaient chaque jour les virages de la route de Lannion
cherchaient donc avant tout à identifier la couleur des convois : kaki ou
feldgrau.
Notre
maison se trouvait à gauche de la rue quand on va vers Plestin-les-Grèves. Les
groupes de femmes et d’enfants se
tenaient à droite, côté soleil, devant la maison d'en face. Soudain un cri
depuis le haut du bourg. Une colonne motorisée descendait sur Saint Michel :
- Les
Américains !
La joie
ne dura que le temps du cri : c’étaient les Allemands. Ceux-là
tentaient de rejoindre Brest, car la retraite n’était plus possible vers
l’Est. Ils emportaient un mort,
une de leurs sentinelles tuée par la Résistance sur le Pont Saint Jean à
Lannion.
Pour les
vainqueurs de 40 le vent avait tourné : ils battaient partout en retraite et
n'avaient droit à aucun répit. Ce
que certains eurent le courage de reconnaître : "Nous récoltons ce que
nous avons semé ".
Dans la
voiture de tête, un homme, le haut du corps sorti par une vitre baissée,
criait en français:
-
Ramassez vous, ramassez vous … !
Après
quatre ans d’insécurité on réagit vite et en un instant tout le monde était
rentré. Pas un homme
pour crier : " Couchez-vous ! " : civils stupides, nous restions
debout, vaguement abrités derrière les minces portes en bois. Je revois encore
la grand’mère des réfugiés aller fermer la fenêtre d’un pas tranquille,
héroïque et inconsciente.
Les véhicules
roulaient à bonne allure, sans intervalles : voitures, ambulances,
camions, dans un vacarme de moteurs.
Quand les
bruits se furent éloignés - je n’avais pas entendu de mitraille - la maisonnée
cosmopolite ressortit avec précaution. Ce fut pour découvrir une vraie scène
de guerre. Car certains, trop confiants, étaient restés dans la rue. Plongé
avec brutalité dans un monde de cris et de hurlements je compris en un instant
que la guerre pouvait aussi avoir un visage terrifiant.
Maria, la
maman d’en face, montrait, étonnement calme, son ventre traversé par une
balle : deux orifices rouges, un orifice d’entrée et un orifice
de sortie. Cela lui valut quelques jours de clinique, le projectile ayant
seulement frôlé le péritoine.
Jeannine,
la jeune fille de la maison, exhibait en larmes une longue traînée
sanguinolente sur le haut de sa
cuisse : elle aussi avait eu beaucoup de chance.
Infiniment
plus grave : quelques maisons plus bas un homme s’était écroulé – Pierre
N., mon aîné de huit ans, m’a rappelé son nom : Eugène Le B. – une
balle dans le ventre. Blessure redoutée par tous les soldats, elle les fait,
s’ils ne sont pas secourus à temps, assister à leur propre agonie. Avec une
soif atroce car il est interdit de
leur donner à boire.
Le père,
Yves, revint peu après. Il était allé, accompagné de son « employé »
et de sa jument, scier les énormes troncs antichar barrant la rue devant l’Hôtel
du Lion d’Or. Eux n’eurent la vie sauve qu’en se réfugiant dans un tunnel
creusé par les Allemands devant la plage, tunnel qui reliait entre eux les différents
"blockhaus" et qui permettait des accès vers l'arrière.
Yves fit
mettre le blessé à l’abri chez lui. On avait posé une serviette sur l’éventration,
et on avait cette fois éloigné les enfants. Yves, qui
avait fait la guerre du Rif dans les Zouaves, évoqua
une balle « explosive ». Je ne suis pas devenu expert en
balistique mais je pense qu’il se trompait, en toute bonne foi.
Car on
sait maintenant que le projectile d’une arme à feu, lorsqu’il est tiré à
une vitesse supersonique, provoque, quand il rencontre un obstacle, une onde de
choc comparable au bang d’un
avion franchissant le mur du son. Cette onde de choc est dévastatrice. Elle a
littéralement fait exploser la paroi abdominale du malheureux
voisin.
Cette
balle a sans doute été tirée par la redoutable mitrailleuse allemande M.G.
Tir par rafales, lâchées vers l’avant, à courte distance, cent à deux
cents mètres, par un tireur qui voyait parfaitement ses cibles : rafales à
hauteur de la ceinture, rafales pour tuer. Sur des civils debout et sans armes.
Avec le
recul du temps, voici comment on pourrait maintenant écrire le scénario de ce
film.
Une
voiture de commandement allemande avec un officier à bord roule seule en
direction de Morlaix. Loin derrière elle un convoi de véhicules disparates,
dont un certain nombre de camions. L’officier met en garde en français les
badauds attardés, car l’ordre a été donné de tirer à vue.
Sur le
premier véhicule, une mitrailleuse. Posée sur un trépied et pointée vers
l’avant elle a un champ de tir bien dégagé. Lorsque ce véhicule armé sort
du virage, à l’entrée du bourg, devant l’Hôtel Saint Michel, il a toute
la rue principale en enfilade. A ce moment précis le tireur voit le groupe de
civils, sur la droite. Il ouvre immédiatement le feu car son rôle est de faire
place nette pour sécuriser le parcours du convoi. Tir direct mais bref –
quelques secondes - comme sur des quilles. A cette distance" le projectile
de 7,92 qui sort de l’arme à 755 mètres par seconde" a encore une
vitesse largement supersonique. L’index pressant la détente se relâche un
instant puis se crispe à nouveau quand,
cent mètres plus bas, apparaît Eugène Le B. qui vient de gravir le raidillon
menant à la rue derrière "le Café Certain". La balle ou peut-être
les balles, tant la cadence de tir est élevée, frappe au ventre, de face. Le
tireur a le temps de voir sa victime s’écrouler. En passant devant la maison,
la mitrailleuse qui n’a plus le bon angle, cesse de tirer. Cela explique
qu’on ne l’ait pas entendue. On retrouva le lendemain plusieurs impacts dans
les fusains de la façade.
Pourquoi
l’officier allemand a-t-il signalé le danger ? On ne le saura sans doute
jamais, mais sans lui beaucoup
d'autres innocents, seraient tombés ce soir là.
Les
soldats en déroute firent un peu plus loin une autre victime, au bord de cette
Lieue de Grève qui en avait vu d’autres. Un marin qui rentrait de Brest fut
tué à Saint Efflam d’une balle en plein coeur. Il s'était abrité dans un
garage en construction, juste après le Grand Rocher, en direction de
Plestin-les-Grèves. Ce garage existe toujours avec ses murs en granit, sans
toiture, inachevé comme la vie qui s’est arrêtée là ce soir de l’été
44. Près de cet endroit mythique que les anciens appelaient en Breton « Roch’
ar’ Laz » : la Roche qui Tue.
Eugène
Le B. est mort le lendemain matin, à Saint Jean, sur la route de Lannion, dans
une charrette. Transporté trop tard vers la Clinique, il avait agonisé
jusqu’au lever du jour. Car à cette époque, si l’on n’était pas
clairement identifié, on était aussitôt mitraillé par les chasseurs -
bombardiers alliés toujours présents dans le ciel. Il avait donc fallu
attendre toute la nuit sans que le médecin de Saint Michel, venu à son chevet,
ait pu donner des soins efficaces au blessé.
Ultime
victime de ce soir tragique, ma sœur, atteinte par une épouvantable diarrhée
de stress : elle avait passé la nuit sur le seau, dans la chambre, notre mère
n'ayant pas eu la cruauté de lui imposer "la cabane au fond du
jardin", seul lieu d'aisances en usage à l'époque !
Cet épisode
sanglant ne marque pourtant pas la libération de Saint Michel qui va connaître,
comme toutes les régions en fin de guerre,
des jours incertains, très difficiles à vivre.
Avec sans
cesse des informations contradictoires. Ainsi :
- Les
Allemands sont partis…
Ainsi :
on se précipite en masse dans leur QG, l'Hôtel de la Plage. Erreur ! Ils ne
sont point tous partis ! Ainsi : les curieux s'enfuient comme une volée de
moineaux Ainsi… ainsi…
Pour ceux
qui sont entrés dans des locaux habités par une troupe allemande la première
perception était olfactive : odeur indéfinissable, ne ressemblant à aucune
autre odeur connue, c'était sans doute celle d'un antiseptique-antiparasite réglementaire,
pur produit de la chimie d'Outre-Rhin. Les français simplifiaient en disant :
"ça sent le Boche ". A l'Hôtel de la Plage cette odeur était
omniprésente.
Les
Allemands qui étaient restés n'étaient pas des "vrais", c'étaient
des Russes "blancs", arrière-garde de piètre valeur que la Wehrmacht
avait laissée pour boucher les trous du Mur de l'Atlantique. Originaires des
pays Caucasiens, ils montaient de tout petits chevaux, mais ne savaient pas
"aller à vélo", ce qui, ajouté à leur faciès de type mongol, les
faisait considérer par la population, pourtant chaussée de sabots de bois,
comme des êtres totalement primitifs ! Ils faisaient peur, aussi peur que les
hordes de « Gengis Khan », ils faisaient même peur à leurs chefs :
un officier allemand aurait dit:
- Surtout
ne leur donnez pas d'alcool, ils deviennent fous !
Le bruit
courait qu'ils buvaient de l'eau de Cologne, et même de l'essence : plusieurs
personnes juraient qu'elles les avaient vus !
Si la Résistance
avait pris possession du haut du bourg, les occupants continuaient à en occuper
le bas, dans les hôtels " vue mer". La ligne de front se situait à
peu près à mi distance, à hauteur de "l'Economique". On voyait des
hommes courageux s'en approcher, portant le casque français 1939, en rasant les
murs, mais je ne crois pas qu'il y eut de vrais combats.
Les habitants des steppes disparurent rapidement du paysage. Le plus souvent ils se rendaient sans combattre aux Américains qui, pour s'en débarrasser, s'empressèrent, dès la paix revenue de les renvoyer à … Staline !
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