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LES MARTYRS DE QUIBERON |
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Les martyrs de Quiberon, dont la mémoire aurait dû toujours être vénérée, ont été plusieurs fois attaqués au cours du XIXème siècle. On leur a reproché d'avoir voulu verser le sang français et de s'être mis au service de l'Angleterre pour combattre la France : allégations mensongères qu'il est facile de dissiper à la lumière de l'histoire. Les martyrs de Quiberon n'ont pas voulu verser le sang français. S'ils ont débarqué à l'ouest de la France, ce n'était pas pour allumer la guerre civile, mais libérer, au plus tôt, le pays, de la horde sanguinaire qui l'opprimait. Par leur conduite, ils ne portaient nullement une main sacrilège sur la patrie, mais se mettaient, au contraire, à son service, pour arrêter le flot de sang que les révolutionnaires avaient fait jaillir de son sein, et qui devait, semble-t-il, la conduire à la mort. En luttant contre un pouvoir usurpateur qui avait guillotiné le roi de France et répandait partout le meurtre et le pillage, ils entreprenaient une oeuvre salutaire et agissaient au nom d'un gouvernement légitime, qui désirait débarrasser le pays des assassins et des criminels. Les ennemis de la patrie et les provocateurs de luttes fratricides, ce n'étaient pas les Emigrés qui avaient la noble ambition de rétablir la Religion et la Monarchie en France, mais les énergumènes qui avaient déchaîné la Révolution et versaient sans arrêt un sang pur et innocent, qui criait vengeance vers le ciel. Les martyrs de Quiberon ne se sont pas mis davantage à la solde de l'Angleterre pour vaincre leur patrie. C'est l'Angleterre qui les a accaparés et les a empêchés de réaliser eux-mêmes leurs pieux desseins. Les Princes de sang royal et les Emigrés français, en effet, ont voulu, comme on le verra dans les pages qui vont suivre, se passer du concours de l'Angleterre, mais celle-ci s'est imposée à eux et n'a pas prétendu les libérer de son étreinte. D'ailleurs, c'est parce que l'Angleterre n'a pas laissé agir les royalistes à leur guise, que l'expédition qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, a échoué. La perfide Albion a fait tout ce qu'elle a pu pour susciter des divisions et provoquer des entraves. Maintes fois, les Emigrés se sont plaint de ses services et ont gémi sur son omnipotence, qui empêcha le succès de leur cause et provoqua leur ruine. En
conséquence, paix aux morts et respect à leurs cendres. Pour nous, après
avoir examiné les faits avec impartialité, -nous nous inclinons
respectueusement devant ces preux qui sont tombés, lâchement assassinés
par des mains criminelles armées par des généraux sans conscience et
des représentants du peuple, infidèles à la parole donnée. Au
souvenir de leur malheur et devant leur mémoire odieusement attaquée,
nous nous plaisons à dire « Chapeau bas ! Honneur à ces héros qui
ont donné leur vie pour Dieu et pour la France ! » (Elie Daniel -
1928)
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LES PREPARATIFS DE L'EXPEDITION
On était sous la
Convention. La
Révolution avait soufflé en tempête sur la terre de France.
Le peuple anglais avait accueilli avec bienveillance les
Emigrés français, et même, malgré son horreur du papisme, les prêtres catholiques ; mais son
gouvernement, tout en versant une pension aux Princes du sang et en les encourageant à organiser une expédition sur les côtes du Poitou
ou de la Bretagne, dans le but de vaincre la Révolution et de rétablir
la Monarchie en France, entendait conserver l'initiative
des opérations et même les écarter personnellement de cette
entreprise. Les Princes du sang, eu effet,
avaient reçu défense expresse, du gouvernement anglais, de mettre le
pied sur le territoire de Sa Majesté
Britannique ! Le
comte de Provence, frère de Louis XVI et futur de Louis XVIII,
vagabondait d'Allemagne en Italie, d'Italie en
Espagne, forcé de fuir les unes après les autres, les cours de ce pays
où il était regardé d'un mauvais oeil, surtout lorsque les armées républicaines
envahissaient le territoire de ces nations et étaient victorieuses. La
situation était la même pour le comte d'Artois, le futur Charles X. Un jour,
pour avoir abordé sans autorisation en Angleterre, il provoqua le mécontentement
du Chancelier de l'Echiquier, William Pitt, et
de ses collaborateurs immédiats : de Portland, ministre de l'Intérieur
; Dundas, secrétaire d'Etat ;
Windham, ministre de la Guerre ; Grenville, ministre des Affaires Etrangères ;
Spencer, ministre de la Marine. L'Angleterre, en effet, avait vu non sans une
certaine satisfaction la Révolution éclater
en France, et désirait maintenir dans l'abaissement sa voisine, qui
avait été sa rivale au cours des siècles.
Sans doute, elle voulait bien apparemment aider les Emigrés français
dans leur tentative de débarquement en leur patrie, mais elle prétendait les
garder sous sa tutelle, conduire elle-même les opérations militaires
et faire échouer toute expédition qui n'aurait pas été effectuée
sous sa haute direction. Les
Princes français, cependant, n'avaient qu'un désir : se mettre
à la tête d'une armée royaliste pour arracher la France à la tourbe révolutionnaire
qui l'opprimait. Par ailleurs, lorsque les Vendéens prirent les armes, ils
exprimèrent le souhait d'avoir pour chef un Prince du sang . Leurs
officiers firent ce qu'ils purent pour obtenir satisfaction.
Ils envoyèrent en Angleterre, un des leurs, chargé d'informer
le gouvernement britannique de ce voeu, mais Pitt se garda
bien de transmettre la nouvelle aux intéressés ; il fit tous
ses efforts pour empêcher la liaison. Les Princes, cependant, furent
informés du fait. Ils s'employèrent aussitôt à organiser
une expédition en dehors du concours de l'Angleterre et confièrent à
un officier de la marine royale, la mission
d'acquérir à Southampton, un bâtiment dont l'équipage serait composé
en entier d'éléments nationaux. Ils désiraient
grâce à lui transporter avec leurs personnes, des officiers
français et des munitions. Puisque des troupes fidèles, disposées
à libérer le pays de la Révolution, se tenaient massées à l'ouest de la France, il n'y avait qu'à se rendre immédiatement
auprès d'elles, pour les encadrer et commencer les opérations
militaires. Arrivé à Southampton, l'officier français de la marine royale
se hâta d'acheter le bâtiment qui lui paraissait le plus apte à répondre
à l'usage auquel on le destinait ; mais à peine
eut-il fait entreprendre les premiers travaux capables de l'aménager,
que le gouvernement anglais lui donna l'ordre de
cesser toute disposition ultérieure, spécifiant qu'il ne laisserait
à personne le soin, qu'il voulait prendre lui-même, de transporter dans leur
patrie, les Princes du sang. Pour
préciser sa position, il envoya à ces derniers, une sorte
de mémoire dans lequel il posait en principe, que l'intérêt
de l'Angleterre et des Puissances coalisées ne permettrait
pas aux Princes de se placer à la tête d'un parti en leur
pays, avant qu'ils ne se fussent concertés avec les ministres
de Sa Majesté Britannique, sur trois points de très haute
importance : la forme de gouvernement à donner à la France, l'indemnité à
fournir aux Puissances coalisées pour les services rendus dans le passé,
la sécurité à assurer pour l'avenir. Le
comte de Provence répondit avec dignité que Sa Majesté Britannique, ainsi
que les autres Puissances, ayant refusé de reconnaître
le titre de Régent qu'il avait pris après la mort de son frère Louis XVI, les engagements qu'il pourrait contracter
n'auraient à leurs yeux aucune valeur. Il fit en outre remarquer que la
discussion des trois points signalés occasionnerait
une perte considérable de temps qu'il fallait éviter, et il insista
pour que le ministère anglais permit d'achever l'équipement
du vaisseau acheté à Southampton, à moins qu'il ne préférât lui-même
procurer des navires capables de transporter les troupes de l'expédition. C'est à cette solution que
se résolut Pitt. Pendant que les Emigrés
français, sans se soucier des secours que pourrait leur
octroyer l'Angleterre, prenaient les moyens susceptibles de
conduire leur entreprise à bonne fin, il se mit en relation avec les Vendéens et leur annonça la prochaine arrivée du
Comte
d'Artois, en France. En fait, il envoya celui-ci, récemment
débarqué en Angleterre, à l'armée du duc d'York,
en l'assurant qu'on allait détacher de cette armée et de
celle de Hollande, les corps d'Emigrés qui s'y trouvaient, afin
de les transporter avec lui sur les côtes de Bretagne. Mais
bientôt il ne fut plus question d'embarquement à destination de la
France. Le Comte d'Artois, au contraire, resta à l'armée du duc d'York qui
se retire des Pays-Bas en Hollande
L'OCCUPATION DE LA PRESQU'ILE DE QUIBERON
Le 16 juin 1795, le
premier convoi d'Emigrés avait quitté l'Angleterre,
pour voguer vers les côtes de Bretagne. L'intérêt de la cause royaliste demandait qu'on prît terre en Anjou,
où
les chefs Vendéens auraient pu réunir 40.000 hommes : mais
Puisaye redoutait l'influence de Charette. D'accord avec Pitt,
il avait fixé le lieu du débarquement dans la baie décrite par la
presqu'île de Quiberon. Durant
la traversée, il ouvrit le paquet cacheté qui contenait sa lettre de
service. Tout heureux de voir son titre de lieutenant-général
confirmé par le ministère anglais, il s'empressa
d'aller trouver d'Hervilly qui lui dit sèchement : « J'ai aussi mes instructions ! » Les ordres, on le sait,
étaient
contradictoires. A partir de ce jour, l'antagonisme commença à se manifester entre les deux chefs. Malgré ce dissentiment, on
continua le voyage. Deux jours avant
d'arriver en vue de la terre de Quiberon, le chevalier Tinténiac
et le comte Dubois-Berthelot, qui faisaient partie de
l'expédition, furent envoyés en avant sur la
Galathée, pour avertir le
conseil du Morbihan de l'arrivée des Emigrés et donner ordre aux
chouans d'accourir pour protéger le débarquement. Peu
de temps après, la flotte de l'amiral républicain Villaret-Joyeuse, composée de seize vaisseaux, fut en vue. On
dépêcha
immédiatement un canot à l'amiral anglais Bridport,
dont la flotte, forte de quinze vaisseaux, croisait non loin de là.
Les républicains, mauvais marins, gagnèrent le
LE DESASTRE DE SAINTE-BARBE
Le
succès ne devait pas suivre longtemps les armées royalistes.
Sans doute, Dubois-Berthelot s'était emparé d'Auray,
Vauban de Mendon, et Tinténiac de Landévant ; mais
Hoche, le 28 juin, se portait déjà avec 400 fantassins et
20 cavaliers sur Pont-Sal où il culbutait les chouans retranchés
dans le château. Le lendemain il s'avançait jusqu'à Auray dont il s'empara le
30. Landévant allait tomber de même aux mains de l'armée républicaine. Seul Vauban resta ferme dans Meudon. Il réclama
des Emigrés, des troupes de ligne et
de l'artillerie, se faisant fort de
reprendre Auray et Landévant, mais d'Hervilly ne voulut pas mêler les
troupes régulières aux chouans. L'intérêt
des royalistes, cependant, après la prise de la presqu'île
de Quiberon, était de s'avancer en masse à l'intérieur
des terres et de refouler les troupes républicaines qui
n'étaient pas encore assez fortes pour résister à l'invasion d'une armée régulière.
C'était l'idée de Puisaye, mais d'Hervilly
ne la partagea pas. Bien au contraire, le 6 juillet, il
donna l'ordre aux différents corps de l'armée royaliste, de se replier sur la presqu'île. Vauban, qui avait remporté
quelques
succès, dut donc se rapprocher du quartier général. Il
s'établit à Carnac et forma une ligne de défense, de ce point jusqu'à Sainte-Barbe où commandait Georges Cadoudal. Mais le
jour même de son recul il aperçut l'ennemi qui arrivait sur lui en trois colonnes. C'étaient les troupes des
généraux
Humbert, Dubayet et Lemoine. Pour n'être pas jeté à la mer, Vauban se
replia entièrement sur Sainte-Barbe. Les brigades républicaines commandées
par Humbert et Lemoine ne lui laissèrent
aucun répit. Force lui fut, à cause
des secours qu'il réclamait et ne recevait pas,
de reculer encore. Au lieu d'une retraite, ce fut une débandade.
Plus de 10.000 vieillards, femmes et enfants, venus chercher protection contre les cruautés des républicains
auprès des troupes royalistes, s'enfuirent vers le fort
Penthièvre dans le plus grand désordre, au milieu de leurs charrettes
et de leurs troupeaux. Lorsque de la presqu'île
on aperçut ce flot humain roulant vers la falaise, on pensa seulement à garnir le fort Penthièvre.
Son artillerie mise en action arrêta les premiers tirailleurs
ennemis. D'ailleurs, Cadoudal, Mercier, d'Allègre et
Vauban, leur opposaient une courageuse résistance. Or, pendant
ce temps, Puisaye dînait tranquillement, tandis que d'Hervilly, en
voyant les chouans, leurs familles, leurs charrettes et leurs troupeaux
encombrer le fort et ses retranchements, tempêtait
et bousculait avec colère les malheureux réfugiés. Les troupes
royalistes durent donc se cantonner dans la presqu'île.
Hoche comprit la situation. Sans perdre une minute,
il prit position à Sainte-Barbe et s'y fortifia. De ce fait,
la porte de la presqu'île était fermée. L'armée des Emigrés se
trouvait prisonnière comme dans une souricière. En
de telles conditions, les royalistes n'étaient certainement
pas en très bonne position, mais leur situation était loin d'être désespérée.
Pour essayer de se dégager, d'Hervilly, la
nuit suivante, forma trois colonnes
comprenant 4.000 hommes, moitié réguliers et moitié chouans. A deux
heures du matin, son avant-garde pénétra
dans les avant-postes républicains. La garnison dormait. Une sentinelle cria
aux armes. Le poste fit feu, mais dans
le plus grand désordre. Si les royalistes
s'étaient avancés la baïonnette au canon du fusil, il est clair que Sainte-Barbe eût été emportée, mais le comte de Contades, en allant demander
des ordres à d'Hervilly, ne reçut que des injures. Privés, de
direction, les royalistes perdirent la tête
et tirèrent au hasard. Les républicains avertis par cette
fusillade inutile coururent à leurs batteries et tirèrent dans
la direction des assiégeants, sans toutefois les atteindre, car,
en raison de l'obscurité, les boulets étaient lancés au delà des troupes. Dans ces circonstances, les royalistes
auraient
pu s'emparer des batteries à l'arme blanche, mais au
lieu d'avancer, ils se débandèrent et permirent à trois brigades
et aux réserves de l'armée républicaine de se rallier. Plusieurs
grenadiers du régiment d'Hector, composé d'anciens
soldats républicains, prirent les premiers la fuite. Puisaye
et plusieurs officiers et sous-officiers essayèrent de leur barrer
passage. Ce fut en vain. Dépourvues d'unité de commandement,
les troupes royalistes se disloquèrent. D'Hervilly aussitôt ordonna la
retraite. Le lendemain, la division
s'accentua au camp des royalistes. D'Hervilly,
qui voyait avec dépit les troupes chouannes
lui échapper, donna l'ordre de ne plus leur distribuer
qu'une demi-ration, tandis qu'on continuerait à procurer la ration entière,
aux troupes de ligne. En agissant ainsi, il avait son plan. Il voulait, en réalité,
gagner les chouans à sa cause. En effet, après les avoir réduits à la portion
congrue, il leur envoya des recruteurs pour leur proposer
la ration entière et la solde des troupes de ligne, mais à la condition
qu'ils accepteraient de s'enrôler sous ses ordres.
Ces manoeuvres déloyales furent sans effet et ne firent qu'augmenter le
mécontentement. Georges Cadoudal, d'ailleurs, s'en indigna et prévint les enrôleurs
que les engagements arrachés à ses chouans étaient sans
valeur. Au surplus, il déclara qu'il était disposé à sortir de la
presqu'île avec ses hommes, car il ne voulait pas s'y ensevelir.
On le supplia de ne pas mettre ce projet à exécution. Alors il proposa
un plan, demandant que par embarquement, on
fasse sortir de la presqu'île, le plus grand nombre possible
de bouches inutiles et en même temps un corps choisi, de 3.500 chouans.
Ceux-ci, placés sous le commandement général de Tinténiac, iraient dans les
Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor) recueillir les restes de l'armée de
Boishardy, et fondraient ensuite, au moment
convenu, sur les derrières de Hoche, pour
l'écraser de cette manière entre deux feux, dans le camp de
Sainte-Barbe. Ce plan merveilleux fut adopté. Le
soir du 10 juillet, Tinténiac, Cadoudal, Mercier et d'Allègre
s'embarquèrent avec six à huit mille royalistes, parmi
lesquels les chouans de la section d'Auray, une division
de Vannes, et une compagnie du régiment de Loyal-Emigrant. Ces troupes débarquèrent à
Sarzeau dans le Morbihan. Après le
retour des chasse-marée qui les avaient transportés, on y embarqua Jean-Jan, général chouan, et son
lieutenant, le comte de Lantivy, ainsi qu'un grand nombre de
chouans qui furent débarqués à l'entrée de la rivière de Pont-Aven. Qu'advint-il
de Tinténiac ? Devait-il, selon le plan de Cadoudal, faire l'expédition indiquée dans les Côtes-du-Nord
(aujourd'hui Côtes-d'Armor), — ce qui demandait près d'un mois, —
pour revenir ensuite attaquer Hoche par derrière
? Ou bien lui avait-on donné mission,
comme semble l'admettre des relations d'Emigrés, d'opérer l'attaque des derrières de l'armée républicaine, dès
le
16 juillet, — date convenue, — alors que Puisaye et d'Hervilly
attaqueraient de front ? Y eut-il malentendu ? Toujours
est-il que Tinténiac se dirigea vers les Côtes-du-Nord
où, après quelques succès, il fut tué. Quant aux chouans
de Jean-Jan et de Lantivy, ils s'en retournèrent dans
leurs foyers, mécontents et découragés, se promettant bien de ne jamais plus s'enrôler dans une armée où l'on
mourait
de faim. Le lendemain du départ de Tinténiac,
les Emigrés effectuèrent une sortie.
Ils forcèrent les avant-postes républicains
à se retirer dans le camp de Sainte-Barbe, firent plusieurs
prisonniers, et s'avancèrent jusque sous les retranchements
de l'ennemi, afin de reconnaître ses positions, en vue de l'attaque fixée
au 16 juillet. Le 15, les royalistes se préparèrent
activement à l'expédition. Il avait
été décidé que Vauban et son second, le marquis de Saint-Pierre, avec
quinze cents chouans débarqueraient le
soir à Carnac et tourneraient le camp de Sainte-Barbe,
pendant que les autres troupes attaqueraient l'ennemi de front. On en était là des préparatifs
quand on signala l'arrivée du second convoi d'Emigrés, commandé par
Sombreuil. Les
vaisseaux jetèrent l'ancre, vers cinq heures de l'après-midi,
à la pointe de la presqu'île, entre Port-Haliguen et le fort
de Conguel. Le comte de Sombreuil et le comte de Bozon de Périgord débarquèrent aussitôt. Après avoir fait visite à
sir
John Warren à bord de la Pomone, ils se présentèrent à Puisaye qui fit prévenir d'Hervilly. Celui-ci arriva mécontent.
Sombreuil
proposa de joindre ses régiments aux chouans commandés par Vauban, pour
tourner avec eux le camp de Sainte-Barbe.
Cette opération eut été des plus heureuses et eut assuré le succès,
mais d'Hervilly objecta le manque des chasse-marée nécessaires à
transporter tant de troupes. Sombreuil demanda alors qu'on
retardât l'attaque de vingt-quatre heures. Puisaye et plusieurs officiers
appuyèrent sa demande. D'Hervilly refusa. Il prétexta le rendez-vous donné
pour le 16 juillet, à Tinténiac et à Jean-Jan. Alors,
le soir, comme il avait été convenu, Vauban se présenta
avec ses chouans sur la plage. Par suite d'un malentendu, les transports n'étant
pas arrivés, on ne put embarquer
vers douze heures, que huit cents hommes, au lieu de quinze cents. A
minuit, les bateaux prirent la mer et le débarquement
se fit, peu de temps après, dans l'anse de Carnac. A sa
descente, Vauban, suivant la convention, lança une fusée pour
prévenir d'Hervilly, mais à peine à terre il se trouva en
face de colonnes républicaines commandées par le chef de brigade
Roman. Les chouans prirent peur et Vauban se rembarqua,
oubliant de faire part, par une seconde fusée, de son échec. De
leur côté, les troupes royalistes destinées à attaquer de front
le camp de Sainte-Barbe, se mirent en marche vers une
heure du matin. Elles avaient à leur tête Puisaye et d'Hervilly,
et comprenaient 1.600 hommes, dont 3.000 Emigrés, sous les ordres d'Hervilly,
et 1.690 chouans, y compris
LA CAPITULATION
Le
lendemain du désastre de Sainte-Barbe, la division de Sombreuil,
dont d'Hervilly avait refusé l'aide pour l'attaque du 16 juillet, débarqua
au milieu du plus morne silence. Le découragement s'était emparé des
royalistes. Dans l'après-midi du 18 juillet,
le comte de Contades, qui pensait
trouver avantage dans une conférence avec les généraux
républicains, sortit à cheval, accompagné de quelques officiers et suivi d'un détachement. Il se dirigea
vers
les avant-postes ennemis. Le capitaine républicain
Breton, après s'être assuré qu'on venait à lui en parlementaire, s'avança
vers Contades et lui dit « —
Pourquoi venez-vous déchirer le sein de votre patrie ? — Nous
ne venons pas la déchirer, mais la guérir de ses maux, répondit Contades. —
Et que voulez-vous ? — La
Religion de nos pères et la Monarchie. Réunissez-vous à nous, continua
Contades. — Ah
! Si tout le monde pensait comme moi ! répliqua le
capitaine Breton. Nous ne sommes pas faits pour nous battre ». A
ce moment, le général républicain Humbert arriva et parla dans le même
sens. Il assura Contades, que ses troupes avaient
pris le plus grand soin du comte de Talhouët et des autres blessés, ce qui était un mensonge. La conversation
continua. Contades, avant de se retirer, proposa au capitaine Breton, son
compatriote, de lui serrer la main. « —
Pas aujourd'hui, dit Humbert ; j'espère que ce sera un autre jour ». Le
lendemain, Contades, en même temps que Sombreuil, tenta, mais en vain,
une nouvelle entrevue. Ces essais des conférences,
d'ailleurs, avaient malheureusement pour résultat de dévoiler aux
ennemis, l'extrémité où se trouvaient les Emigrés.
Les républicains, au surplus, étaient déjà au courant de la
situation, car de nombreux transfuges, anciens prisonniers
enrôlés en Angleterre, étaient venus en foule rejoindre leurs anciens camarades. Deux sergents, Nicolas
Litte
et Antoine Mauvage, avaient donné l'exemple. Ils étaient
descendus à marée
basse, du fort Penthièvre, le long des
rochers de la côte ouest, et avaient proposé à Hoche, aussitôt
leur arrivée au camp de Sainte-Barbe, de guider les troupes
républicaines par la voie qu'ils avaient suivie, pour leur permettre de
s'emparer du fort par escalade. En plus, ils affirmèrent que le régiment d'Hervilly,
qui formait en grande partie la garnison du
fort, leur donnerait main forte. Tallien et Blad, qui venaient d'arriver du Comité de Salut Public
avec
pleins pouvoirs, goûtèrent ce plan qui ne déplaisait pas à Hoche. La
surprise du fort Penthièvre fut donc décidée pour la nuit
du 19 juillet. Hoche en dressa le plan d'attaque. Le général
Humbert, à la tête de 500 hommes d'élite, se porterait à onze
heures du soir, vers le village de Kerostin, en passant par
la baie, et tournerait brusquement le fort, dont il franchirait
les palissades. Le général de brigade Botta, par la même voie, s'emparerait
de Kerostin. L'adjudant Ménage attaquerait
les gardes ennemies et les refoulerait vers le fort. Les généraux Valleteau et
Lemoine soutiendraient l'attaque, tandis
que le général Drut, de la pointe de Plouharnel, tirerait
à boulets rouges sur les canonnières anglaises qui pourraient gêner la
manoeuvre. Les
royalistes, cependant, s'étaient aperçus de la désertion des
soldats du régiment d'Hervilly et se tenaient sur leurs gardes. Le 19 juillet, Tercier,
qui commandait la garde du fort, tint
la moitié de sa troupe éveillée et veilla lui-même, redoutant
une surprise ; mais la nuit fut tranquille. Le
lendemain, la garde fut confiée au capitaine Charles du Val
de Beaumetz, du régiment de Rohan. Le soir, comme un orage avait éclaté, que la pluie tombait par torrents, et que
la
mer se soulevait avec furie, il se retira avec ses officiers au
corps de garde pour y dormir, laissant le service aux sous-officiers. Seul,
Charles de Sombreuil ne partageait pas la quiétude générale. Tourmenté par de sombres pressentiments, il se
rendit
à onze heures du soir au domicile de Puisaye, qui, depuis la blessure
mortelle d'Hervilly, avait pris le commandement
général des troupes. Celui-ci était couché et manifesta
vivement son mécontentement d'être réveillé à pareille heure, affirmant que l'ennemi ne pourrait attaquer à cause
de la
tempête. Sombreuil
lui fit remarquer, au contraire, que les républicains
pourraient profiter du mauvais temps pour tenter une surprise. « — En vérité, Sombreuil,
lui dit Puisaye, si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous avez peur ».
Sombreuil
maintint son dire et demanda qu'on renforçât au
moins la garde du fort, confiée à un régiment d'insubordonnés,
dont une trentaine avait encore déserté dans la journée.
Puisaye voulut rien savoir. Sombreuil
fit encore d'autres propositions, notamment celle de faire battre la
générale afin de s'assurer de la diligence et de l'exactitude des troupes à
se porter au rendez-vous indiqué en cas d'alarme. Le lieutenant-général
s'opposa à toute manoeuvre. Irrité, Sombreuil s'éloigna : «
— Général, dit-il en quittant Puisaye, votre entêtement et votre
confiance nous perdront. Je vous devais ces observations.
Je vais retourner chez moi et attendre l'ennemi ». Sombreuil
avait vu clair. Si Puisaye avait suivi ses conseils,
surtout le dernier, celui de battre la générale, tous les corps
royalistes eussent été présents au début de
l'attaque qui
allait se produire et les républicains eussent été repoussés.
En effet, comme l'avait prévu Sombreuil, ce fut le mauvais temps qui
engagea Hoche à tenter la nuit même, l'attaque. A
dix heures, en silence, les troupes républicaines prenaient
leurs positions. A minuit, elles se mirent en marche. La
falaise se rétrécissant, elles durent bientôt avancer par sections,
puis par file. Grâce
au sifflement du vent, la marche des républicains ne fut
entendue ni des sentinelles des forts avancés, ni des matelots
des canonnières anglaises ; de plus, les ténèbres profondes
dissimulaient leurs colonnes. Le
transfuge David Gougon guidait le premier peloton de la
troupe de Ménage. Il portait son uniforme royaliste, ainsi que
les autres transfuges. Un grand nombre de républicains avaient de même revêtu les capotes et les chapeaux
des
royalistes tués le 16 juillet, à l'attaque de Sainte-Barbe. La
troupe ennemie arriva bientôt au pied du rocher escarpé que couronne
le fort Penthièvre. Elle se glissa avec précaution
par l'étroit passage laissé par la mer, déposa ses
sacs dans une profonde cavité du rocher, et donna aussitôt
le signal convenu aux conjurés de l'intérieur. Ceux-ci accoururent
pour faciliter l'escalade et aider de la main et de
la crosse de leurs fusils, les assaillants. Introduits ainsi dans la place, les républicains virent leur nombre presque
doublé
par les défections des soldats du régiment d'Hervilly. Dans
de telles conditions, ils s'élancèrent dans la batterie au cri de :
« Vive la République ! ». La
garde du fort, qui s'était abritée contre la tempête, accourut
sur le parapet, mais elle fut attaquée à revers. Un corps
de troupes, rallié par le colonel de Folmont, essaya de
défendre le poste important qu'il avait laissé prendre. Alors, au
lieu de répondre par des coups de fusils, les républicains
avancèrent à la baïonnette, mirent en fuite les royalistes
et les poursuivirent jusque dans le retranchement de la forteresse. Là,
le combat devint acharné, car la garnison
APRES LA CAPITULATION
Lorsque les royalistes du Fort-Neuf eurent mis bas les armes, on les réunit à ceux qui avaient été faits prisonniers dans les divers points de la presqu'île, puis, on en forma une colonne et on les dirigea vers le fort Penthièvre. De là ils gagnèrent le camp de Sainte-Barbe, où les femmes et les enfants furent mis en liberté. Après une heure de halte, le général Humbert annonça aux prisonniers qu'on allait les conduire à Auray. Il leur demanda de ne pas chercher à s'évader pendant le trajet, leur déclarant que des tentatives de ce genre pourraient avoir de graves conséquences. Les royalistes voyant dans cette demande une nouvelle confirmation de la capitulation, donnèrent tous leur parole d'honneur. A quatre heures du soir, la colonne formée de quatre hommes de front, Sombreuil et l'évêque de Dol en tête, s'ébranla. La pensée de fuir ne vint pas aux prisonniers, car ils croyaient à la parole donnée. Tout cependant était favorable à l'évasion. La nuit était venue, la pluie tombait à torrents, les soldats républicains exténués de fatigue se tenaient à six pas les uns des autres et n'exerçaient aucune surveillance ; on traversait des bois profonds, dans un pays où les habitants étaient tous favorables aux royalistes. Vers une heure du matin la colonne arriva à Auray. Les prisonniers furent enfermés dans l'église paroissiale Saint-Gildas et dans les chapelles de la ville, où ils restèrent jusqu'à midi, sans autres vivres que les morceaux de pain que leur jetèrent des personnes compatissantes, à travers les fenêtres privées de leurs vitraux. A midi eut lieu le triage des officiers et des soldats. Durant l'après-midi, le général Humbert, sur la route de Vannes, procéda au recensement définitif des prisonniers. On compta : 278 officiers émigrés, 260 soldats émigrés, 492 habitants de Toulon, 1.632 prisonniers républicains enrôlés en Angleterre, et 3.600 chouans. Soit au total 6.262 hommes. Cette opération terminée, le général Humbert, avec amabilité, adressa la parole aux prisonniers. « — Messieurs, leur dit-il, je vous annonce avec plaisir que j'ai reçu l'ordre du général en chef de vous traiter avec les égards que l'on doit à un ennemi malheureux : vous recevrez les mêmes rations que nos troupes ». Puis, s'adressant à Sombreuil qui avait été incarcéré quelques heures à la « Prison des Anglais », il ajouta « — Général, dans votre prison, vous ne devez pas être-bien ; veuillez donc venir partager notre habitation. Vous n'y serez que sous la surveillance d'un officier ». Après quelque résistance, mais sur les instances de ses amis, Sombreuil accepta. Il logea désormais à l'auberge du Pavillon d'en haut, devenu le rendez-vous des officiers républicains. Ces paroles et l'affabilité du général Humbert, dont les Emigrés n'eurent jamais qu'à se louer, furent pour le coeur des prisonniers un baume réconfortant. La confiance s'accrut encore, lorsque les bruits de la ville rapportèrent que ces manifestations de bienveillance étaient la conséquence d'un conseil des généraux devant lequel Hoche avait fait valoir la capitulation. En effet, après la victoire, Hoche, accompagné des représentants Blad et Tallien, était venu à Auray. De là, après avoir donné des ordres relatifs aux prisonniers, il prit la route de Vannes. Ensuite il revint à Quiberon pour juger de l'importance du butin, et, le 24 juillet, il partit pour Landévant d'où il se dirigea sur Saint-Malo pour « protéger, disait-il, les Côtes-du-Nord et celles de la Manche ». En réalité, il s'éloignait, car il ne voulait pas être le témoin des exécutions qu'il n'avait que trop sujet de prévoir. Les marques de sympathie et d'humanité qu'il avait données aux Emigrés, en effet, l'avaient déjà fait accuser de modérantisme par les soi-disants « patriotes ». Antérieurement, il avait eu à souffrir de leurs accusations, puisque le Comité de Salut Public l'avait fait incarcérer un moment à Paris sur leurs dénonciations. De son côté, Tallien, accompagné de Rouget de Lisle, était parti de Vannes pour Paris, avec l'intention d'amener la Convention à ratifier la promesse faite à Sombreuil d'épargner la vie des Emigrés. Son plan était tracé. Il ferait « appel à la générosité nationale, au nom de l'humanité, de la victoire, du général et de son armée » ; puis, il demanderait « amnistie entière pour les insurgés et la vie sauve pour les Emigrés, sous la condition irrévocable d'un bannissement perpétuel ». Telle était son intention, mais quand il arriva à Paris, il apprit par sa femme, la célèbre Thérèse Cabarus, que ses ennemis multipliaient contre lui leurs dénonciations, l'accusant lui aussi de modérantisme. Alors, au lieu de plaider la cause des Emigrés, il inventa une odieuse calomnie pour les perdre. En pleine assemblée, après avoir raconté les événements auxquels il avait assisté, il brandit un poignard et dit avec emphase : « Je tiens à la main un des poignards dont ces chevaliers étaient armés, et dont ils désiraient se servir pour percer le sein des patriotes ; ils n'en ont pas fait usage sur eux-mêmes, parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme recelait. Il faut apprendre à toutes les nations, qu'un animal, un chien, en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure était empoisonnée ! ». Par cet infâme mensonge, Tallien était sauvé, mais les Emigrés étaient perdus. A l'audition d'un tel récit, la Convention décida leur massacre... Si les Emigrés ne devaient pas compter sur les promesses faites à Quiberon, si les généraux républicains et les représentants du peuple avaient outrepassé leurs droits en les faisant, restait à exécuter la loi du 25 brumaire an III, d'après laquelle « tous les Français émigrés, pris faisant partie des rassemblements... devaient être jugés dans les vingt-quatre heures par une commission militaire composée de cinq personnes nommées par l'état-major de la division de l'armée dans l'étendue de laquelle ils auraient été arrêtés », puis « mis à mort dans les 24 heures ». En admettant qu'il n'y eût pas de capitulation, les Emigrés pris le 21 juillet, devaient donc, au terme de la loi, être jugés le 22 et exécutés le 23. En fait, il n'en fut rien. Hoche, Tallien et Blad, qui avaient prononcé des paroles de clémence, n'était pas pressés de faire exécuter la loi, mais les soi-disant « patriotes », impatients de voir couler le sang, forcèrent les autorités à respecter les lois de la Convention. Blad, accusé comme Hoche et Tallien de modérantisme, placé entre le cri de sa conscience et le couperet de la guillotine, n'hésita plus. Sur ses ordres, le général Lemoine, qu'Hoche devait appeler plus tard le « buveur de sang de Vannes », constitua à partir du 26 juillet, des commissions militaires à Auray, Quiberon, Hennebont, Port-Louis et Vannes, où les prisonniers avaient été répartis, car Auray avait été incapable de les contenir tous. Blad, il faut le dire, rencontra quelques difficultés pour constituer ces commissions militaires, car les officiers républicains savaient qu'il y avait eu capitulation et ne voulaient pas faire verser inutilement et injustement le sang français. La première commission militaire d'Auray ne fut constituée que le 27 juillet. Elle avait à sa tête, Raymond Barbarou, qui remplit ses fonctions avec répugnance. On amena devant elle, Sombreuil, Mgr de Hercé et quinze de leurs compagnons, prêtres pour la plupart. Le général royaliste ne pensait pas personnellement échapper à la mort. Il avait offert lui-même sa vie pour ses compagnons, aussi, c'est exclusivement d'eux qu'il entretint ses juges. Il rappela les événements passés, la promesse faite à la suite de laquelle tous ses compagnons avaient mis bas les armes. Au cours de l'audience, comme il s'apercevait que la condamnation à mort allait s'ensuivre pour tous les prisonniers, il se tourna vers les soldats républicains massés dans l'auditoire. « — J'en appelle à vous, grenadiers, leur cria-t-il. Ai-je capitulé, oui ou non ? — Oui ! Oui ! vous avez capitulé ! » lui répondirent les soldats d'une voix unanime. Les membres de la commission militaire furent très impressionnés par les affirmations de Sombreuil, dont la loyauté était au-dessus de tout soupçon, et par les protestations énergiques des soldats républicains ; mais ils avaient reçu des ordres et devaient appliquer la loi ! Sombreuil et ses compagnons de combat « convaincus d'émigration et d'avoir porté les armes contre la République », Mgr de Hercé et les prêtres qui l'accompagnaient, « accusés d'être rentrés en France, en violation des décrets républicains », furent condamnés à mort, et leurs biens acquis et confisqués au profit de l'Etat. Le jugement ordonnait en outre que tous les condamnés fussent conduits le même jour à Vannes, chef-lieu du département, pour y subir leur peine dans les vingt-quatre heures, afin d'impressionner les populations et de leur donner un exemple. Le lendemain, la même commission se réunit ; mais, émue par les mêmes affirmations d'une capitulation, elle refusa de porter un jugement. Blad la cassa et la fit remplacer par une autre qui siégea le 28 juillet et prononça quatorze condamnations à mort. Une troisième commission, nommée le 29 juillet et présidée par Lalène de Laprade, qui, dans plus d'une circonstance, prouva par sa conduite qu'il s'était résolu à accepter cette répugnante besogne, afin de sauver le plus possible de prisonniers, fit élargir beaucoup d'habitants de la presqu'île, de domestiques d'Emigrés et de jeunes Emigrés. En effet, Blad, ému de pitié, avait permis de surseoir à l'exécution des jeunes gens, qui avaient quitté la France avant l'âge de 15 ans, jusqu'à ce qu'il eût reçu réponse du Comité de Salut Public interrogé sur ce point. A Auray, en même temps que Lalène de Laprade, Druilhe présidait une autre commission, mais l'un et l'autre, malgré leur bonne volonté, furent obligés, après avoir siégé respectivement du 29 juillet au 6 août et du 1er au 9 de ce mois de porter 169 condamnations à mort ! A Quiberon, deux commissions militaires furent également constituées. Elles livrèrent de leur côté environ 160 prisonniers aux bourreaux. A Hennebont, il y eut quatre commissions destinées à juger spécialement les marins et les soldats républicains enrôlés dans l'armée des Emigrés. Ceux-ci, pour la plupart, furent acquittés et ensuite incorporés dans l'armée et la marine républicaines. A Port-Louis, la commission chargée de juger les habitants du pays, ne porta qu'une seule condamnation à mort. A Vannes, deux commissions furent d'abord établies. La première, présidée par le chef de bataillon Bedos, siégea le 31 juillet, les 1er et 2 août, et prononça 127 condamnations à mort ; la seconde, qui jugea du 31 juillet au 24 août : 61 condamnations. Une troisième commission établie le 11 août, siégea trois jours et fut chargée de juger les soldats du 41ème régiment. Elle ne porta que 4 condamnations. Une quatrième, destinée à décider du sort des marins et militaires faits prisonniers à Quiberon, les acquitta tous. Une cinquième, présidée par Striffer, ne porta qu'une condamnation. Ainsi, à Vannes, si on excepte la commission présidée par Bedos, les tribunaux militaires se montrèrent relativement humains. Ils, ajournèrent le plus possible de jeunes gens, qui prétendaient, — et ils étaient nombreux, — n'avoir pas seize ans au moment de l'émigration ; ils acquittèrent avec non moins de libéralité, les Emigrés qui se donnèrent, pour chevaliers de Malte, car une loi de 1790 les considérait comme étrangers. Après les Emigrés, vint le tour des chouans et autres insurgés, pris à Quiberon. Les commissions, au lieu de les juger d'après la loi du 25 brumaire an II, qui prononçait la peine de mort contre les Emigrés et leurs complices, s'en tinrent à la loi du 30 prairial an III, qui édictait une peine de deux, trois ou quatre mois de détention contre les habitants du pays, saisis dans des rassemblements armés, mais non convaincus d'assassinat. Par la large interprétation de cette dernière loi, les juges arrivèrent à éviter une trop grande effusion de sang. Mais ce modérantisme ne fut pas du goût des soi-disant « patriotes ». Sur de nombreuses réclamations de leur part, le général Lemoine cassa toutes les commissions de la ville de Vannes et en nomma de nouvelles. La tâche, cependant, devenait difficile. En effet, l'écoeurement était général dans l'armée républicaine. Lemoine avait beau menacer, il ne pouvait se faire obéir. Enfin, le 25 août, il parvint à créer trois nouvelles commissions, destinées à remplacer les cinq précédentes. La première, présidée par le chef de bataillon Legrand, siégea jusqu'au 8 novembre et porta 60 condamnations à mort ; la seconde en prononça 27 ; la troisième, 19. Une autre commission établie à Auray s'efforça, malgré les menaces et les remontrances, de sauver le plus possible de royalistes. D'ailleurs, à partir du 8 novembre jusqu'au 12 janvier, il semble y avoir eu relâche ; mais à cette date, une nouvelle commission, présidée par Emmanuel Guidal, porta encore 62 condamnations à mort. Cette dernière cessa ses opérations le 27 février 1796. Ainsi, le nombre des victimes ne fut pas aussi considérable que l'auraient désiré Lemoine et les prétendus « patriotes », assoiffés de sang. Quoi qu'il en soit, le bilan des jugements était déjà assez élevé. D'après l'Etat nominatif publié par le général Lemoine, les résultats des opérations effectuées par les commissions se répartissent de cette manière : - Condamnés à mort (713). - Chouans condamnés à une détention de quelques mois (184). - Acquittés et incorporés dans divers bataillons de l'armée républicaine et de la marine (2.848). - Mis en liberté par arrêté des représentants du peuple, ayant payé une contribution en grains (2.000). - Morts dans les prisons et hôpitaux (400). - Vieillards, femmes et enfants mis en liberté, lors de l'entrée de l'armée dans la presqu'île (3.000). Soit, au total : 9.145 ; mais il faut faire remarquer que sur les 713 condamnés à mort, selon l'Etat de Lemoine, deux avaient été portés deux fois ; que cet Etat est daté du 16 janvier 1796, et que, par conséquent, les 62 condamnés de la commission Guidal qui commença à fonctionner le 18 janvier n'y sont pas compris ; ce qui porterait le nombre des fusillés à 773. Mais d'après certaines vérifications, il semble qu'il faille l'élever à environ 790. Quant aux royalistes morts dans les hôpitaux et dans les prisons, dont Lemoine fixe le nombre à 400, ils étaient en réalité plus nombreux. On en compta 347 à Vannes et 600 à Auray, ce qui fait un total de 947. Dès lors, il faut dire qu'environ 1.700 royalistes perdirent injustement la vie, après la prise de Quiberon. Telle est l'oeuvre des représentants du peuple, Tallien et Blad, et du général Hoche, qui n'eurent pas assez de caractère pour s'opposer aux récriminations des prétendus « patriotes » et rester fidèles à la parole donnée. S'ils avaient agi avec conscience, ils auraient épargné à l'histoire, la triste nomenclature du long martyrologe que nous venons d'énumérer, hécatombe inutile qui se dresse implacable devant l'humanité pour flétrir la mémoire de ceux qui en ont été les exécuteurs ou les tacites approbateurs.
LE MASSACRE
Lorsque
Sombreuil, Mgr de Hercé et leurs compagnons eurent été jugés à
Auray le 27 juillet 1795, ils furent aussitôt dirigés sur Vannes, dont la
municipalité avait sollicité du représentant Blad, l'envoi de quelques-uns des prisonniers
les
plus marquants, afin d'impressionner la population par une exécution
capitale aux abords de la ville. Ces
premiers condamnés furent transportés en charrette au chef-lieu du département
du Morbihan, sans connaître la décision
du tribunal, mais sans se faire d'illusion sur leur sort.
Vers minuit ils arrivèrent à Vannes et furent internés dans les tours de la
Porte-Prison. Avant
de mourir, ils voulurent laisser un
témoignage de leur fidélité inébranlable aux deux
grandes causes pour lesquelles ils allaient donner leur vie. Sur l'un des murs de la prison, le général royaliste traça
ces
mots : « Charles de Sombreuil, toujours fidèle à Dieu et au roi, a
couché dans ce cachot, d'où il ne va sortir que pour marcher
à la mort ». Mgr de Hercé exprima au dessous sa
résignation et son espérance en Dieu. Puis il prépara ses compagnons
à paraître devant le Juge Suprême. Dès
l'aurore du 28 juillet, qui devait être le dernier jour des
condamnés, le bruit s'était répandu dans Vannes, de l'arrivée
des prisonniers. Quelques habitants obtinrent la permission de les
visiter et de leur procurer des vivres. Toutefois,
sans perdre de temps, les autorités préparèrent les
détails de l'exécution. Le Directoire du Morbihan prévint le chef d'état-major de la 9ème division, que les condamnés
seraient
fusillés et non guillotinés et, en conséquence, qu'il était de sa
fonction de leur donner Lecture du jugement
sur le
LES RESTES DES MARTYRS
C'est sur les plaines arides du village de Kergrois, avons-nous dit, que furent fusillés les Emigrés condamnés à Saint-Pierre-Quiberon. Un monticule portant depuis, le nom de Fosse des Martyrs, indique le lieu de leur inhumation, où ils dorment toujours leur dernier sommeil. A Quiberon, les royalistes qui furent exécutés dans la plaine appelée Le Zal, furent enterrés dans le cimetière tout proche qui entourait la vieille église, et ceux qui subirent la mort à Port-Maria, furent inhumés sur la pente du monticule, témoin de leur supplice. Après la Révolution, les ossements de ces derniers furent réunis à ceux des Emigrés, qui avaient été enterrés dans le vieux cimetière. A l'heure actuelle, on ne trouve plus aucune trace de la fosse commune qui les renferme. Elle se trouve, cependant, au milieu de la place publique, foulée au pied par les descendants des habitants de Quiberon, qui firent preuve de tant de dévouement et de commisération pour les malheureux Emigrés, et par les héritiers du nom et des sentiments des fusillés, attirés en ces lieux par le souvenir de leurs parents tombés sous le coup des balles républicaines. A Vannes, dès 1814, on s'empressa de recueillir les restes des victimes de la Pointe des Emigrés, de l'Armor, du Bondon, et du Grasdor, mais on ne put retrouver les ossements de Sombreuil, de Mgr de Hercé et de leurs compagnons, fusillés à la Garenne et inhumés au nouveau cimetière dans une fosse commune qu'il a été impossible de découvrir. Les restes des victimes retrouvées ont été enfermés, dans neuf cercueils qui, furent d'abord déposés dans la chapelle du Grand Séminaire et ensuite transportés à la cathédrale, où un service funèbre fut célébré en mémoire de fusillés, le 7 novembre 1814. Après là cérémonie, les neuf cercueils furent descendus dans un caveau de la chapelle Saint-Bonaventure, appelée depuis chapelle Saint-Louis. Les vitraux de cette chapelle racontent la vie du pieux roi de France. Au bas de ces vitraux se trouve une sorte de petit enfeu avec le buste de Mgr Latieule, évêque de Vannes, décédé en 1905, et une inscription en son honneur. A terre, au milieu de la chapelle, on peut voir une grande dalle grise qui rappelle le souvenir des victimes des balles républicaines. En haut de, cette dalle on aperçoit le monogramme constantinien du Christ, puis en dessous ces mots : « Ici ont été déposés — le 6 novembre 1814 — les ossements des prisonniers fusillés à Vannes en 1795 ». Sous l'inscription est représentée une hermine. A Auray, les restes des Emigrés ont reçu plus d'honneur. C'est à la Chartreuse (nota : "La Chartreuse d'Auray n'a pas toujours été comme elle se présente, aujourd'hui. Elle remonte à la fin du XVème siècle et a remplacé à l'origine, un édifice élevé en l'honneur de saint Michel, par Jean IV de Montfort, au lieu même où il remporta en 1364 la bataille dite d'Auray, sur son adversaire Charles de Blois. Au XVème siècle, sur l'initiative du duc François II ; le Pape Sixte IV supprima la collégiale de Saint-Michel du Champ desservie par un doyen et des chanoines, au profit, de cinq pères chartreux Pierre et Jean Liénier, Jean Picard, François de Goulaine et Guillaume Touzel, venus de Nantes pour y établir un monastère de leur ordre. C'est de cet événement que date la Chartreuse. Les nouveaux venus agrandirent tout d'abord les anciennes constructions composées seulement, d'une chapelle et de quelques maisons destinées aux chapelains. Puis, vers le milieu du XVIème siècle, leurs successeurs élevèrent de nouveaux bâtiments qui ne furent achevés qu'en 1620. Ils agrandirent l'église, l'ornèrent, de vitraux, la dotèrent d'un retable et d'un beau tabernacle. En 1630, ils firent sortir de terre une salle capitulaire et construisirent un second cloître qui prit le nom de petit cloître. En raison des dégradations occasionnées, par le temps, les chartreux furent encore obligés, au XVIIIème siècle, de restaurer une partie des bâtiments et en particulier l'église. On lui donna la forme définitive qu'elle possède aujourd'hui. Sa façade, très imposante, est décorée de piliers. Sa nef rectangulaire est partagée en deux parties égales : la première était réservée aux frères ; la seconde, avec ses 58 stalles, aux religieux-prêtres, Le sanctuaire-terminé en hémicycle était et reste encore occupé par un autel en marbre surmonté d'un magnifique baldaquin. Quant au petit cloître, réparé après la restauration da l'église, il fut décoré, en 1724, de peintures reproduisant avec assez d'exactitude, la galerie de tableaux, aujourd'hui au Louvre, du célèbre peintre Eustache Le Sueur, représentant les principaux faits de la vie de saint Bruno, fondateur de l'ordre des chartreux. Ces copies, au nombre de 17, sur 22 que comporte l'oeuvre de Le Sueur, ont été attribuées parfois aux religieux, mais on pense qu'elles sont plutôt l'oeuvre du peintre breton Lhermitais, dont le nom, suivi d'une date en, partie effacée, figure au bas de l'une des toiles. Chaque peinture est accompagnée d'une légende explicative. C'est sans doute pour protéger ces toiles que les arcades du cloître ont été vitrées. La vie religieuse se poursuivit sans heurt, dans le monastère, jusqu'en 1790, date à laquelle la Chartreuse comptait encore 4 prêtres et 2 frères convers, chiffre suffisamment élevé, puisque la bulle de Sixte IV, du 21 octobre 1480, avait fixé le nombre des religieux aux environs d'une dizaine. A cette époque, venait d'éclater la Révolution qui confisqua les biens de l'Eglise de France. Les chartreux durent partir. A. peine étaient-ils sortis de leur monastère, que celui-ci, mis aux enchères, fut vendu à un certain Le Comte, qui n'eut rien de plus pressé que de démolir la plupart des bâtiments inutiles à son usage. Il conserva cependant l'église et les édifices que l'on peut voir encore aujourd'hui. Puis, à la Révolution succéda l'Empire. La Chartreuse fut rachetée, en 1808, par le curé d'Auray, l'abbé Gabriel Deshayes, grâce aux libéralités d'un révolutionnaire converti, M. Barré, et cédée, en 1812, aux Filles de la Sagesse, qui y ont établi une institution de sourdes-muettes et qui s'y trouvent encore installées au début du XXème siècle"), située à cinq cents mètres de la gare, sur la route de Pontivy, qu'ils ont été rassemblés et enfermés dans un magnifique mausolée, placé à l'intérieur d'une chapelle sépulcrale, accolée à l'église du vieux monastère. Son érection est due à la demande du duc d'Angoulême qui, visitant la Bretagne, vint prier le 1er juillet 1814 sur la tombe des victimes de Quiberon. Une souscription nationale, lancée par le maréchal de Soult, duc de Dalmatie, permit de recueillir les fonds nécessaires à l'exécution du souhait du Prince. Pour bâtir la chapelle qui renferme le mausolée, on rasa en 1823, quelques constructions rangées autour des sept petites cours situées au nord de l'église de la Chartreuse, et le 20 septembre de la même année, la duchesse d'Angoulême, l'infortunée soeur de Louis XVII, posa elle-même la première pierre du monument. Puis, après une visite an Champ des Martyrs, elle exprima à son tour le désir d'y voir bâtir une chapelle qui rappellerait le lieu de l'exécution. Six ans plus tard, les deux édifices étaient élevés. La chapelle du Champ des Martyrs fut édifiée à l'extrémité d'une pelouse entourée d'une haie et bordée de chaque côté d'une rangée d'arbres. Elle est rectangulaire, de style dorique, et précédée d'un portique sur lequel on trouve cette courte, mais significative inscription HIC CECIDERUNT (C'est ici qu'ils tombèrent !). Sur le fronton supporté par quatre colonnes monolithes, on peut lire cette phrase : IN MEMORIA AETERNA ERUNT JUSTI (La mémoire des Justes sera éternelle !). Les murs de la chapelle devaient recevoir dés fresques, et l'autel des ornementations, mais la Révolution de 1830 fit arrêter les travaux entrepris. La seconde chapelle, dite chapelle sépulcrale, accolée à l'église de la Chartreuse, est longue de 13 mètres, large de 9 mètres ; elle présente à l'extérieur un petit portique de style grec portant sur son fronton, cette inscription en lettres d'or : GALLIA MOERENS POSUIT (La France en pleurs l'a élevée !). A l'intérieur, le sol et les murs sont recouverts de marbres noirs et blancs. La voûte, semée d'étoiles et de fleurs dédis, présente en son milieu un grand écusson de France. Au centre, s'élève le magnifique mausolée dont le caveau renferme les ossements des fusillés du Champ des Martyrs. Ce mausolée est en marbre blanc. Son soubassement, orné aux quatre angles de Génies en bas-relief tenant d'une main la palme du martyre et de l'autre un flambeau renversé, présente sur trois côtés les noms de toutes les victimes immolées à Auray, à Vannes et à Quiberon. Au-dessus de la porte de cuivre on peut lire PRO DEO, PRO REGE, NEFARIE TRUCIDATI (Pour Dieu, pour le Roi, ils furent indignement immolés). Sur le côté droit : PRETIOSA IN CONSPECTU DEI MORS SANCTORUM EJUS (Précieuse est devant Dieu, la mort de ses saints). Sur le côté opposé à la porte : PRO ANIMABUS ET LEGIBUS NOSTRIS (Pour nos vies et nos lois). Sur le côté gauche : ACCIPIETIS GLORIAM MAGNAM ET NOMEN AETERNUM (Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel). Au-dessus, le sarcophage exhaussé par un triple gradin, est couvert de fines sculptures exécutées par David d'Angers. Sur la face antérieure, apparaissent les bustes de Sombreuil et de Soulanges, surmontés de la Religion, qui dépose une couronne sur un tombeau. Entre ces deux sculptures, on peut lire cette inscription : QUIBERON XXI JULII MDCCXCV. A l'extrémité opposée se trouvent les bustes de Talhouët, d'Hervilly, surmontés par celui de Mgr de Hercé. Sur le côté droit apparaît la scène du débarquement avec ces mots : PERIERUNT FRATRES MEI OMNES PROPTER ISRAEL (Tous mes frères sont morts pour Israël). Sur le côté gauche est représenté l'acte sublime du jeune Gesril de Papeu, qui, après avoir été à la nage et au péril de sa vie faire cesser le feu des Anglais, revint se constituer prisonnier entre les mains des républicains. On lit au-dessus cette inscription : IN DEO SPERAVI, NON TIMEBO (J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas). En outre, sur les murs de la chapelle, de chaque côté de l'arcade qui donnait autrefois accès dans l'église de la Chartreuse, se trouvent deux magnifiques bas-reliefs représentant, l'un : S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême priant sur les ossements des victimes le 1er juillet 1814, et l'autre : S. A. R. Mme la duchesse d'Angoulême posant la première pierre du monument le 20 septembre 1823. L'inauguration solennelle de la Chapelle expiatoire du Champ des Martyrs et de la Chapelle sépulcrale eut lieu le 15 octobre 1829. Avant la cérémonie, racontent les chroniques du temps, 40.000 Bretons s'étaient réunis aux abords du Champ des Martyrs, entourant les évêques de Vannes, de Saint-Brieuc et surtout le plus ému de tous, Mgr Jean-Marie-Dominique de Poulpiquet, évêque de Quimper, qui, ancien aumônier du régiment d'Hector, avait pu échapper au massacre du 21 juillet 1795, en gagnant à la nage, la chaloupe de braves paysans bretons qui s'ingénièrent à le sauver. Les ossements des fusillés d'Auray avaient été placés sur trois immenses civières drapées de velours rouge à broderie d'argent. Lorsque le cortège se mit en marche, les civières, portées sur les épaules de paysans bretons, quittèrent le Champ des Martyrs et gravirent lentement le flanc de la colline, pour venir s'arrêter devant la Chapelle sépulcrale adossée à l'église de la Chartreuse. C'est à ce moment qu'on déposa dans le caveau que surplombe le mausolée de marbre blanc, les ossements des victimes. Ce mausolée mérite une visite. Il a été aménagé de manière à ce qu'on puisse encore apercevoir les restes funèbres des Emigrés. Aussi, ce n'est pas sans horreur, que les visiteurs, lorsqu'ils penchent la tête au-dessus du caveau, découvrent à l'aide d'une lanterne allumée à cet usage, le tumulus de tibias, de fémurs, de radius, d'humérus et de crânes des fusillés, dont les proportions, pour la plupart herculéennes, disent la vigueur de cette race chevaleresque, tristement immolée sur les ordres de la Convention...
CONCLUSION
Au
terme de ce bref aperçu, une conclusion s'impose et une
question se pose : la responsabilité de la sanglante hécatombe
des martyrs de Quiberon. Sans
parti-pris, il est permis de dire que cette responsabilité
retombe à la fois sur l'Angleterre, les chefs royalistes et les républicains.
Les
Anglais, tout d'abord, sont indirectement responsables du désastre,
car c'est sous leur direction que fut organisée l'expédition,
et celle-ci aurait pu réussir, si elle avait été conduite avec méthode. Sans
doute, l'Angleterre s'est montrée généreuse en accueillant les Emigrés français et en secondant leur effort
de
rentrer dans leur patrie, pour mettre fin au régime de sang
qui y régnait et essayer d'y rétablir l'ordre et la paix ; mais sous cette offre, en apparence amicale, se glissait une
pensée
perfide, naturelle aux fils d'Albion : « ne rien faire sans profit ».
«
Au moment de l'expédition de Quiberon, dit en effet M.
de la Borderie dans la préface de l'ouvrage de Charles Robert,
l'Angleterre aurait pu armer et transporter en France pour
cet objet, au moins douze à quinze mille Français. Si cette
armée avait été d'un coup portée sur le continent, si elle
avait eu un chef inspirant la confiance par son autorité et
sa naissance, c'est-à-dire un prince du sang royal de France,
capable de faire taire toutes les rivalités, d'imprimer une direction
unique, de rallier autour de lui toutes les