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LE MANOIR DE LA MOINERIE A CESSON-SÉVIGNÉ |
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La forme française du nom de la Moinerie nous empêche de faire remonter l'histoire du lieu qu'il désigne au-delà de la formation de notre langue. Il révèle une origine monastique que confirme le plus ancien document conservé, un aveu à la seigneurie abbatiale de Saint-Melaine de Rennes. Cette pièce qui date du 8 février 1414 (1415 nouveau style) définit l'habitation comme « hébergement », ce qui équivaut à « manoir », terme qui lui sera habituellement appliqué dans la suite. La redevance annuelle était de trois sous payable par moitié à Pâques et à la Saint-Melaine.
Ce manoir est situé en la paroisse de Cesson, au terroir et bailliage de Calendrou. Cette appellation se donnait à un village situé au sud de la Moinerie, et s'étendait à une sorte de trêve englobant la portion de la paroisse située au-delà de la grande route de Rennes à Fougères et fort excentrique par rapport au chef-lieu et à son église. Elle était desservie au spirituel par un ecclésiastique célébrant les offices dans une chapelle où étaient administrés les sacrements de baptême et de mariage et où l'on inhumait les défunts dans un cimetière attenant à la chapelle. Celle-ci a laissé son nom à une ferme.
La Moinerie, selon l'aveu de 1414, était possédée par Guillote Gallais, veuve de Jean Macé dit le Duc. Ce fut le patrimoine maternel de ses héritiers. Le fait qu'elle était veuve nous invite à penser que l'état de choses révélé par cet aveu datait d'une ou de plusieurs générations antérieures.
Au XVIème siècle, nous retrouvons la Moinerie possédée par la famille Le Duc et, en dernier lieu, par un clerc d'une certaine notoriété : Michel Le Duc dont la carrière est connue depuis 1522 jusqu'en 1544. D'abord recteur de La Baussaine, il était, en 1526, grand chapelain ou semi-prébendé en la cathédrale de Rennes, official en 1536 et vicaire général de l'évêque Yves Mahyeuc. Il fut autorisé par le chapitre à mettre ses armes dans une verrière qu'il rétablit en cette église [Note : Le Duc porte : « de gueules à trois trèfles d'or, au chef d'argent ». Les archives de la Moinerie sont la source principale de cette étude]. Il était frère ou fils de Guillaume Le Duc, sieur de la Busnelaye en Betton, prévôt de Rennes, conseiller des Grands Jours de Bretagne en 1520, anobli en 1539 (2), dont la fille Renée épousa Guy Satin, sieur de la Teillaye, en la Bouëxière, et de la Saudraye, en Gosné, qui vivait en 1531 et était procureur du roi en la sénéchaussée de Rennes, en 1549. Gilles Satin, que je suppose être son fils, signa, le 26 décembre 1548, « au manoir de la Mouenerye en Cesson », une procuration afin de recevoir la résignation du prieuré augustin d'Allion.
Michel Le Duc, qui avait arrondi son domaine par l'afféagement, le 4 décembre 1547, de 85 journaux de landes dites les Mulocheries ou Prés Melesse, ne fit pas de testament. Sa succession fut l'objet d'un premier partage le 10 septembre 1556. Ses biens, répartis entre un grand nombre d'héritiers, souffrirent de longues années d'indivision et de disputes. Parmi ses héritiers, l'on rencontre : Guillaume Le Duc, sieur de Launay-Québriac, en Betton ; Anne Le Duc, dame de Landerière, en Melesse ; Julien Le Duc, sieur de la Busnelaye, conseiller au Parlement [Note : SAULNIER, n° 399], père de Jean Le Duc, sieur de la Massais, en Guichen, terre héritée de son oncle Georges Le Duc, sieur de la Massais, mort en 1570, prieur de Betton ; Françoise Le Duc, mariée à Jean Becdelièvre, conseiller au Parlement [Note : SAULNIER, n° 58], dont le fils devint seigneur de la Busnelaye ; enfin Guillemette Le Duc, mariée à noble homme Charles de Clairfontaine, sieur du Domaine.
Finalement, la plus grande partie des domaines de Michel Le Duc échut, moyennant onze contrats d'acquisition échelonnés de 1574 à 1600, à un nouveau possesseur. Il fallut trois actes, le 30 octobre 1578, le 13 février 1579 et le 11 avril 1581, pour l'achat en trois tiers du « grand corps de logis principal, salle », chambres haute et basse, etc... L'ensemble des acquisitions s'étendit aux métairies de la Moinerie, du Haut-Muré, des Touches (celle-là en partie), et des Mulocheries. Il relevait de neuf seigneurs différents : l'abbé de Saint-Melaine, les sires de Ville-Asselin, de la Lande (Coëtlogon), de la Gailleule, de Vaux (prieuré de Savigny), de la Busnelaye, du chapitre de Rennes (probablement le champ Saint-Pierre) et enfin du Roi, à cause de sa sénéchaussée de Saint-Aubin-du-Cormier, pour les landes sises en Littré ; les Touches étaient dans la mouvance de Tizé. On pourrait presque dire que chaque champ relevait d'un suzerain particulier : les Bigris de Saint-Melaine, l'Etanché et l'Ecaubu de Ville-Asselin, le Clos-Robin de la Lande, les Chatelliers (appelés Monplaisir au XVIIIème siècle) de la Gailleule, etc... Ces diverse terres s'étendaient, non seulement en Cesson et Liffré, mais aussi en Saint-Laurent et Betton.
Au cours de ces multiples contrats, le 3 mars 1578, Thomas de Rollée, l'acquéreur, avait obtenu au bénéfice de ses terres de Cesson l'affranchissement des fouages.
Thomas de Rollée, ce nouveau maître de la Moinerie, était, dès auparavant, sieur de Champoury, près du village du Four-Rouge, non loin de la Moinerie. Il possédait également le Bois-Louail ou Bois-Louët, en Thorigné, et l'habita car plusieurs de ses enfants furent baptisés à l'église de Thorigné. Le mauvais état des bâtiments de la Moinerie, quand il en fut acheteur, explique que Thomas de Rollée n'y ait pas dès l'abord fixé son domicile. On peut croire que c'est lui qui, les trouvant presque en ruines, les reconstruisit. Ce serait donc de cette époque que date le manoir démoli en 1853. La famille de Rollée appartenait à la bonne société rennaise. La réformation de la noblesse en 1513 cite Guillaume Rollée « monnayeur » qui avait acquis divers héritages en Saint-Hélier de Rennes, exempt de fouages en vertu des privilèges de la Monnaie [Note : Bibl. de Rennes, ms. 192, tome Ier, page 98. Jean MEYER signale la très grande activité de l'atelier monétaire de Rennes dans la seconde moitié du XVIème siècle. Histoire de la Bretagne, pages 264, 265. Le Bois-Louët en Thorigné est aussi appelé le Plessis].
Thomas de Rollée, en sa jeunesse notaire de la cour de Saint-Melaine, devint ensuite prévôt de la Monnaie de Rennes. De ses enfants, Pierre est celui qui nous intéresse le plus comme sieur de la Moinerie. Cependant, Gilles, baptisé en 1556, porta d'abord ce titre, mais mourut, semble-t-il, avant son père.
Les autres furent : Jean, sieur de Rigné, en Betton, terre qui avait précédemment appartenu, comme la Moinerie, aux Le Duc ; l’héritier de Jean de Rigné fut son frère Pierre. Nicolas de Rollée fut sieur de Champoury ; il était avocat au Parlement et référendaire en la chancellerie de Bretagne. Enfin, Alexandre de Rollée fut sieur du Bois-Louail.
Ainsi les fils de Thomas se partagèrent son empire, nous n'avons pas à poursuivre la destinée de cette postérité, en dehors de Pierre de Roulée.
Celui-ci, notaire royal à Rennes depuis 1583, exerçait à Thorigné la charge de lieutenant et juge de la juridiction du marquisat d'Espinay. Plus importante, certes, était sa fonction de maître particulier des Eaux et forêts de Rennes qu'il remplit depuis 1591 [Note : Michel DUVAL, La Cour d'eaux et forêts ... de Bretagne, 1964, pages 230, 231, 250, 257, 279], de même que son titre de référendaire en la chancellerie de Bretagne reçu en 1605. Il fut inhumé le 27 janvier 1613.
Sa femme, Perronnelle Godet, fille de noble homme Julien Godet, sieur de Villeharel, lui donna une belle progéniture dont voici les plus notables :
Jean de Rollée, seigneur du Bois-Louët, puis aussi de Bonespoir, suivit la carrière des armes. Il était gentilhomme des chevau-légers du Roi lorsque, dans des circonstances que j'ignore, le 27 mars 1619, il testa à la Moinerie. Exempt puis enseigne des gardes du corps du Roi depuis 1625, il était, depuis 1636, gouverneur de Fougères et de Saint-Brieuc, conseiller maître d'hôtel du Roi (jusqu'en 1649) et chevalier de Saint-Michel. Son épouse, Françoise Le Mintier de Carmené, lui donna deux filles qui toutes les deux moururent avant leur père, l'une en 1650, l'autre en 1655. C'est ce qui fit que l'héritage de Jean de Rollée advint à son frère Nicolas. Quant à sa veuve, elle se remaria à Jacques Le Gonidec des Aulnais, conseiller au Parlement [Note : SAULNIER, n° 576].
Thomas de Rollée, frère de Jean, fut d'Eglise, ce qui ne l'empêcha pas de se qualifier sieur de Champoury. Baptisé le 4 décembre 1577, il devint, en 1610, recteur de Betton, puis de Liffré, de 1621 à 1642. Il bâtit en cette dernière paroisse une chapelle et y fonda une confrérie du Rosaire.
Nicolas de Rollée, autre frère des précédents, fut sieur de Rigné. Baptisé en 1582, il fut maître particulier des Eaux et Forêts de Rennes en 1615, puis conseiller maître en la Chambre des comptes de Nantes de 1628 à 1650. A cette dernière date lui fut conféré l'honorariat. Il décéda en 1661. Sa femme, Isabelle Burot, lui survécut jusqu'en 1672. Elle fut mère de cinq enfants, mais quatre moururent avant leurs auteurs, notamment Marguerite qui fit, le 27 septembre 1655, en la Visitation de Rennes, une mort édifiante dont les religieuses ont laissé une relation. Isabelle, liée le 26 février 1648, fut la seule survivante. Elle épousa, en 1663, Jacques des Chastelliers, conseiller au Parlement [Note : SAULNIER, n° 275], qui la laissa veuve après trois ans de mariage. Elle fut, en secondes noces, la femme du président Le Meneust de Bréquigny, mort en 1721 [Note : SAULNIER, n° 886].
Pierre de Rollée eut aussi une fille, Suzanne, qui mourut en décembre 1638 : de son premier mari, Guy Caradeuc, sieur de la Vallée et de la Bellangerais, elle eut plusieurs enfants venus au monde de 1610 à 1618. De son second mari, Pierre Malescot, sieur de Montoustin, elle eut au moins une fille.
De tous les fils de Pierre de Rollée, ce fut Christophe qui lui succéda comme seigneur de la Moinerie, en 1613. Il avait été baptisé le 16 août 1584, fut avocat au Parlement dès 1607, puis maître particulier des Eaux et forêts de Rennes, enfin conseiller et maître des comptes à la Chambre de Nantes de 1618 à 1627, année de sa mort. Il a été inhumé aux Carmes de Rennes, le 6 décembre 1627. Son attachement à la Moinerie est prouvé par la construction qu'il y fit d'une chapelle dédiée à Notre-Dame, en juillet 1621, dans le mois qui suivit la naissance de son unique fils Thomas, venu au monde le 10 juin 1621.
Il avait épousé Jeanne Rogier, fille du seigneur du Crévy, château qui existe encore près de Ploërmel, mais moins ancien. Elle obtint l'anoblissement des terres de la Moinerie le 18 novembre 1638 et fut inhumée, comme son époux, aux Carmes de Rennes, le 25 novembre 1664.
Outre son fils Thomas, dont nous reparlerons, elle donna quatre filles à Christophe de Rollée : Marie de Roulée, baptisée le 28 mars 1620, vivante encore en 1632, dont la destinée n'est pas connue plus explicitement. Elle fut élevée chez les Visitandines de Rennes, de même que ses sœurs. — L'une d'elles, Charlotte de Roulée, baptisée en 1625, entra dans ce monastère comme postulante, le 23 mai 1641, prit l'habit le 30 novembre suivant sous le nom de sœur Charlotte de Sainte-Elisabeth, fit profession le 28 décembre 1642 et mourut le 28 mai 1686. — Jeanne de Rollée, baptisée en 1624, fut inhumée le 12 octobre 1643. Elle fut femme d'écuyer François de la Belinaye, seigneur du Plessis, en Thorigné, et de Guenoux, situé dans la même paroisse et tout proche. Elle mourut au Plessis le 23 juillet 1682. De plusieurs enfants qu'elle eut, seul survivait en 1656 son fils Charles, son aîné, baptisé en 1641. — Enfin Anne de Rollée épousa, le 26 février 1645, écuyer Roch de Bregel, seigneur de la Couasplais, en Tinténiac. Lors du partage de 1662 entre les héritiers de Christophe de Rollée, Anne de Bregel reçut pour son lot la métairie noble de la Chauvinais, que possédait Nicolas de Bregel de la Couasplais en 1696, et qui appartient toujours à sa descendance.
Thomas de Rollée, seigneur de la Moinerie et possesseur également de Champoury, né, nous l'avons dit, en 1621, fut, comme son père et son oncle Nicolas, conseiller maître en la Chambre des comptes de Nantes à partir de 1650. Il mourut, jeune encore, et fut inhumé aux Carmes de Rennes le 28 octobre 1661.
Il avait épousé, le 18 août 1652, Suzanne Jan, dame de la Haye. Il n'en eut que trois filles. De deux d'entre elles, nous savons seulement que l'une fut baptisée en 1657, l'autre en 1658. Nous sommes plus abondamment renseignés sur Jeanne-Suzanne, baptisée le 10 mai 1654. Devenue dame de Coëtbasson, en Pluméliau [Note : Canton de Baud, arr. Pontivy, Morbihan], elle fut inhumée aux Carmes de Vannes, le 6 avril 1715. Elle avait épousé, selon contrat du 11 août 1666, Pierre de Lambilly, chevalier, seigneur de Kergrois, lieutenant des maréchaux de France, né en 1645. Son père, Guillaume de Lambilly, présida la noblesse aux états de 1687. Sa mère, Suzanne Rogier du Crévy, fille de Jeanne Descartes, sœur du philosophe, créait une parenté entre les deux époux Lambilly-Rollée. Ils eurent plusieurs enfants : l'un d'eux, Pierre-Joseph de Lambilly, né en 1679, conseiller au Parlement de Bretagne, se compromit dans l'affaire Pontcallec en 1719.
Jeanne-Suzanne de Rollée détacha son cœur de la Moinerie en faveur du pays vannetais qui était celui de sa mère et de son mari. Elle finit par céder ses terres de la Moinerie et adjacentes, le 19 mai 1677, au plus puissant propriétaire de Cesson, le marquis de Cucé, Gabriel de Boisgelin. C'était un échange : le ménage Lambilly-Rollée recevait en contre-partie la seigneurie de la Rivière-Bréhault, en Taupont [Note : Arr. et canton de Ploërmel, Morbihan. Voir Xavier DE BELLEVÜE, Une femme avocat, 1902], patrimoine ancien de la famille à laquelle appartenait Hélène Bréhault, femme de Pierre Rogier du Crévy, père et mère de Jeanne Rogier, épouse de Christophe de Rollée.
Les actes de transmission de la Moinerie permettent de donner une description du manoir tel que l'avaient construit et habité les Rollée, depuis la fin du XVIème siècle, et tel qu'il dura jusqu'au milieu du XIXème s.
Il dressait sa façade au fond d'une cour murée dans laquelle on entrait en franchissant une porte cochère ou le portillon qui la flanquait, défendu par un judas. Les bâtiments des dépendances se voyaient à l'ouest. Au milieu de la cour était un puits dont la margelle moulurée est le dernier témoin de cet ensemble de constructions.
On pénétrait dans le logis par une porte en plein cintre donnant sur une allée qui, traversant la maison de part en part, aboutissait à un escalier contenu dans une tour carrée. A droite de ce passage régnaient deux grandes salles donnant l'une et l'autre sur la façade, munies chacune d'une cheminée de pierres de taille et revêtues de boiseries de style Louis XIV. En arrière se trouvait la cuisine. L'escalier cité accédait à l'étage où se trouvaient une chambre et un grenier, ce dernier s'ouvrant au midi par une gerbière.
A gauche du couloir d'entrée, les niveaux étaient un peu plus élevés. Au-dessus d'un cellier, on montait par un second escalier à deux chambres, l'une au midi, l'autre au nord, toutes deux dotées de cheminées de pierre. La chambre du nord était complétée par une galerie.
Le marquis de Cucé qui, l'année suivant son acquisition de la Moinerie, devint conseiller au Parlement puis, en 1687, président, avait épousé, en 1672, Anne de La Bourdonnaye de Couëtion [Note : SAULNIER, n° 106]. Il ne conserva la Moinerie que cinq années, de 1677 à 1682. Cette courte durée suffit peut-être à expliquer la présence d'une pierre aux armes des Boisgelin de Cucé, encastrée maintenant dans la façade de la ferme de la Chapelle, sanctuaire, comme on l'a dit, de Calandrou.
En 1682, la Moinerie, avec le Haut-Muré et les landes des Mulocheries ou Prés Melesse, contenant cinquante-sept journaux, qui, depuis 1574, avaient appartenu successivement à Thomas, Pierre, Christophe, Thomas II et Jeanne-Suzanne de Rollée, passa aux mains d'une autre famille, notable à Rennes, celle des Duclos qui prit le nom de Duclos de la Moinnerie (avec deux n) [Note : La prononciation était, ce qu'elle est restée, Monnerie].
Le nouvel acquéreur, René Duclos, sieur de la Hardrouyère, en Betton, terre qu'il tenait de sa mère Guyonne Fillouze, était procureur au Parlement. Il mourut en février 1707. Il avait épousé, avant 1678, Jacquemine Goubin, décédée en 1734. Elle était fille de noble homme Robinet Goubin, sieur de Couesmes, en Cesson, procureur au Présidial puis au Parlement, qui inscrivit son nom et la date de 1675 sur son logis de Couesmes. Ses cohéritiers en conflit avec lui le qualifiaient d'« opiniâtre plaideur » et le redoutaient.
René Duclos et Jacquemine Goubin eurent plusieurs enfants, parmi lesquels Pierre. Noble homme Pierre Duclos porta constamment le nom de Mr de la Moinnerie. Avocat au Parlement dès 1693, trésorier de sa paroisse de Saint-Pierre en Saint-Georges pour l'année 1708, il fut, par lettres patentes du 8 décembre 1718, pourvu de l'office de conseiller du Roi référendaire en la chancellerie du Parlement de Bretagne.
Dans le grand incendie de 1720, la maison de sa mère, rue Neuve, fut brûlée et celle qu'il possédait au Champ-Jacquet menacée. C'est là qu'il habitait, car il y payait la capitation. Il fut néanmoins adjudicataire d'un quartier de la ville incendiée, ce qui indique une solide situation financière. Il mourut en 1740.
Sa femme, Jeanne Bégueret, lui survécut jusqu'au 11 mai 1744. Elle était probablement fille de noble homme Julien Bégueret, sieur de la Rivière, procureur au Présidial, inhumé le 5 septembre 1719 en Saint-Aubin et demeurant lui aussi au Champ-Jacquet.
M. de la Moinnerie-Duclos était le conseiller juridique des ursulines de Rennes chez lesquelles ses filles furent élevées. De ses trois fils, un seul lui survécut, Pierre-René dont nous parlerons.
De ses quatre filles, deux ne se marièrent pas : Jeanne, demoiselle du Haut-Muré, née en 1708, morte en 1755, et Sainte, demoiselle de la Fleuriais, décédée le 29 janvier 1773 à soixante-trois ans.
Les deux autres se marièrent : Renée, qui paraît avoir été l'aînée puisque, décédée à cinquante-cinq ans le 27 octobre 1760, sa naissance doit se placer en 1705 ; elle épousa, le 18 avril 1724, noble homme Louis-Pierre Ballan, négociant. Ils eurent une fille, morte à la Moinerie le 20 septembre 1741, âgée de seize ans et demi. En 1760, les biens de Mme Ballan échurent aux enfants de sa sœur Thérèse-Jeanne.
Thérèse-Jeanne Duclos de la Moinnerie épousa Jean-Claude Prigent, seigneur de Querebars, au pays de Saint-Pol-de-Léon. Ils eurent une nombreuse postérité : quatre filles entre lesquelles Anne-Perrine Prigent de Querebars, épouse de Nicolas-Joseph Salaün, chevalier, seigneur de Keromnès, en Carantec, capitaine au régiment de Lusignan cavalerie ; et Thérèse-Marie-Rose Prigent de Querebars qui fut la femme de messire Jean-Louis de Kermerc'hou de Kerautem. Leurs deux fils furent Jean-René Prigent de Querebars, officier de marine, et Pierre-Augustin, officier d'infanterie, dont la fille Marie-Françoise Prigent de Querebars, mariée à François-Xavier d'Herbais, chevalier, seigneur d'Avoine, posséda l'hôtel Ballan, rue « Jean-Jacques (rue de Clisson), n°s 1 et 2 », qui fut confisqué sur elle lors de la Révolution.
Ce sont ces consorts Prigent de Querebars qui se trouveront héritiers des terres de leur oncle Pierre-René Duclos de la Moinnerie en 1766.
Noble homme Pierre-René Duclos de la Moinnerie fut avocat au Parlement. Né le 13 janvier 1712, il reçut la Moinerie à la mort de son père en 1740 et décéda en 1766. En 1745, il afféagea les landes dites des Breils Nouveaux qu'il entreprit de mettre en culture. A cet effet, il y construisit, en 1763, un pied-à-terre qu'il baptisa Beauséjour. Déjà, auparavant, sur les landes des Mulocheries acquises des Rollée, avait été créée la ferme du Sault-du-Cerf.
A quarante-deux ans, le 5 février 1754, M. de la Moinnerie se maria avec une veuve, Suzanne-Michelle Marest, née à Caen le 1er avril 1724 et qui lui survécut jusqu'au 13 janvier 1784. En premières noces, elle avait épousé Marie-Jean-Louis-Prosper Aubry de Vildé, sieur de la Villandré, d'une famille distinguée de Dinan. Ce premier mariage avait été célébré le 4 janvier 1747. Dès le 27 octobre 1748, M. de Vildé mourut, laissant deux enfants, un fils né le 12 octobre 1747, une fille, Anne-Renée-Suzanne, née posthume le 28 mars 1749.
Les travaux de M. de la Moinnerie dans les landes de Beauséjour provoquèrent un différend avec le « général » de la paroisse de Cesson, car le propriétaire prétendait se faire taxer pour la capitation et pour la corvée des grands chemins en Liffré, paroisse sur le territoire de laquelle étaient situées les landes en question et le logis de Beauséjour. Il en résulta un factum des adversaires de M. de la Moinnerie, d'où nous extrayons ces lignes :
« La maison que M. de la Moinnerie dit habiter en Champgiron (village auquel se rattachait Beauséjour), lui, sa famille et ses domestiques, ne consistant que dans un chétif embas ou petite salle [Note : Selon mes souvenirs, car j'ai vu démolir cette maison vers 1910, elle avait deux pièces au rez-de-chaussée élevé de quelques marches au-dessus du sol], comment le sieur Moinnerie, paralytique, son épouse, le sieur son fils, la demoiselle sa fille (ce sont ses beaux-enfants, les Vildé) et sa servante, en ne lui en supposant qu'une, auxquels il conviendrait cinq lits, pourraient-ils commodément et avec décence coucher dans un même et si petit appartement ?... Il occupe la place d'un bon fermier en faisant valoir par lui-même... Il ne persuadera pas que les douze bêtes de harnois tant bœufs que chevaux dont il a besoin pour le défrichement qu'il fait de 160 journaux de terre en Liffré, soient nourris du produit de ce terrain... Ces douze bêtes de harnois et vingt vaches ou environ, sans comprendre les cochons et son troupeau de moutons, sont donc nourris sur la métairie de la Moinnerie... Son incommodité est devenue si considérable qu'il ne peut plus supporter la voiture ni le cheval pour aller à l'église et se fait dire la messe à sa chapelle de la Moinnerie, fêtes et dimanches. Il ne produit qu'une ferme de 1739 qu'il dit être la dernière... Le faire-valoir de la métairie et retenue de la Moinnerie valent (sic) au moins de rente annuelle 1100 livres... Son ménage est le plus fort qu'il y ait en Cesson ». M. de la Moinnerie fut débouté par ordonnance du subdélégué général Védier, le 5 août 1763.
Les enfants Aubry de Vildé, qui avaient cinq et six ans lorsque leur mère se remaria avec M. de la Moinnerie, la suivirent dans ce manoir, résidence principale de son propriétaire. Ils s'intéressèrent aux défrichements de leur beau-père et y collaborèrent. Leur grand-mère, Mme de Vildé, née Anne Caud, vint aussi habiter la Moinerie où elle s'éteignit en 1769.
Il est naturel que les enfants de Vildé, après la mort de leur beau-père, en 1766, aient désiré acquérir la Moinerie. Devenus majeurs, ils en reçurent la promesse en 1773 et au mois de mai 1775 l'acquisition fut consommée pour le prix de 23 550 livres se répartissant ainsi : 18 550 livres pour la Moinerie, 5 000 livres pour Beauséjour et Sault-du-Cerf. Le Haut-Muré resta aux Prigent de Querebars et ne fut racheté à leurs héritiers qu'en 1896 par les propriétaires de la Moinerie.
Pour réaliser leur acquisition, les Vildé vendirent leur propriété patronymique de la Vildé-Bouëtard, en Corseul, près de Dinan.
M. de Vildé ne cessa pas de se passionner pour la mise en valeur de Beauséjour. « J'ai souvent entendu dire à ma mère, raconte son petit-fils, que son père était très fier de ses bœufs sous le joug desquels on venait planter un bouquet à la sortie des foires et que souvent il lui avait répété qu'à faire la prairie de Beauséjour il avait dépensé un boisseau de pièces de douze sous ».
A la Moinerie s'effectuèrent aussi à cette époque des travaux de décoration. Lorsqu'en avril 1779 le frère et la sœur de Vildé effectuèrent le partage de leurs biens, l'acte mentionnait le vivier avec ses levées plantées de platanes, fermées de barricades et entourées de jeunes charmilles. Ces levées se prolongeaient par une autre levée encore appelée par l'ancien cadastre « levée de Villandré », en bordure du chemin conduisant à la grande route. Plus anciens certainement sont les charmilles et les grands ifs taillés qui formaient le couronnement du jardin s'étendant au nord du manoir.
La date de ce partage de 1779 semble être en corrélation avec les rêves matrimoniaux dont Anne-Renée-Suzanne de Vildé était l'objet de la part d'un personnage qui était son oncle à la mode de Bretagne et qui a sa petite place dans l'histoire littéraire, à la remorque de Lucile de Chateaubriand. Il se trouve ici en posture plus favorable que dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
La grand-mère de Mlle de Vildé, Anne Caud, était sœur du père du « chevalier de Caud » qui, né en 1727, avait vingt-deux ans de plus que sa nièce. Tous deux avaient une autre parenté flatteuse, celle des Poullain du Parc et Poullain de Sainte-Foix, d'un côté un célèbre jurisconsulte, de l'autre un homme de lettres [Note : Anne Caud, qui était sœur de Pierre-Julien Caud, père du chevalier, était cousine germaine d'Etienne-Hyacinthe Poullain de Belair, père du jurisconsulte et grand-père du littérateur]. Le chevalier de Caud devait, non à sa croix de chevalier de Saint-Louis dont il ne fut gratifié qu'en 1762, mais à une certaine gloriole son titre de chevalier et une particule destinés à faire illusion dans la société mondaine. Cependant, ses qualités sérieuses et la délicatesse de ses sentiments sont attestées par sa carrière et se reflètent dans deux lettres de lui récemment publiées.
D'abord garde du corps du Roi, il se distingua au combat de Saint-Cast en 1758 où il fut blessé. Après avoir reçu (en 1764) son congé de garde du corps, il devint, en 1766, capitaine des gardes du commandant en chef de la province à Rennes, avec rang de lieutenant-colonel. En 1779 il reçut, à la manière d'une retraite de choix, le gouvernement du château et de la ville de Fougères. Il fut mis à la retraite en 1791 avec le grade de maréchal de camp.
Son inclination pour Mlle de Vildé s'exprime dans une poésie non signée, mais transparente, datée du 10 septembre 1776. Une lettre du 7 mai de la même année était adressée par M. de Querebars à Mlle de Vildé « chez M. le chevalier de Caud, capitaine de cavalerie, à Rennes ». Plus explicites sont deux lettres écrites par le chevalier, l'une de Brest où il accompagnait le maréchal d'Aubeterre, commandant en chef, le 3 septembre 1779, l'autre de Fougères, le 24 décembre de la même année.
Dans la première on lit : « Je désire être marié parce qu'il me semble que ce doit être la fin d'un honnête homme. La demoiselle dont vous me parlez, écrit-il à une amie marieuse, serait sans doute par tous les rapports dont vous avez connaissance bien propre à faire le bonheur de ma vie. Depuis trois mois, j'ai pu épouser une demoiselle de 6 000 livres de rentes, fille unique d'un ancien maréchal de camp dont les amis et les, services pouvaient m'être infiniment utiles, et j'ai pu épouser une fille superbe ayant de l'honneur et 100 000 écus, mais, Madame, admirez ma destinée ! La fortune ne m'a jamais fait une faveur sans mettre le correctif auprès. J'ai renoncé à ces riches mariages pour épouser vraisemblablement une de mes parentes qui n'a pas cent pistoles de rentes, pour laquelle je n'ai que de l'amitié, qui est petite et qui n'est pas jolie, mais qui m'aime à la folie, qui a de la douceur, de la gaieté, de l'esprit, une petite campagne assez agréable que nous habiterons [Note : Il s'agit de la Moinerie dont le récent partage attribuait la retenu à Mlle de Vildé], et qui veut absolument que je l'épouse. Ce sera probablement la fin de mon roman. Vous savez, Madame, qu'on en lit de moins singuliers que l'histoire de ma vie ».
Et dans la seconde : « Un particulier de cette ville qui m'est presque inconnu m'a promis de me rendre ce service (un prêt) dans les premiers jours du mois prochain et, s'il me tient parole. j'épouserai ma cousine lorsque notre petite habitation sera prête.
Au reste, Madame, cette parente n'a pas l'honneur d'être connue de vous et n'a jamais habité les villes de cette province que vous connaissez. Elle a presque toujours demeuré à la campagne et n'est pas même connue dans ce pays-ci. Depuis que j'y jouis d'un état considéré, on m'a proposé tous les partis considérables. Mais sans fortune et sans beauté, ma parente sera préférée parce que je crois que le bonheur d'un mari est d'avoir une femme honnête et d'en être aimé » [Note : Lettres publiées par Pierre RIBERETTE dans le Bulletin de la Société Chateaubriand, n° 6, 1964. Voir aussi Etienne AUBRÉE, Le Chevalier de Caud, époux de Lucile de Chateaubriand, Paris, 1937].
Cette touchante idylle s'interrompit sans qu'on sache pourquoi. Longtemps après ces lettres, le chevalier demanda et obtint du ministre de la guerre l'autorisation de se marier, mais sans qu'on nous dise avec qui (28 décembre 1791). Le 6 juin suivant, Anne-Renée-Suzanne décédait subitement à la Moinerie, âgée de quarante-trois ans.
Son frère se retira à Rennes. Il avait un fils et une fille. La première moitié du XIXème siècle fut une sombre époque pour la Moinerie [Note : Selon Gilbert AUGUSTIN-THIERRY, Conspirateurs et gens de police, le complot des Libelles, 1802, Paris, 1903, ce complot, ourdi à Rennes par le général Simon, fut perpétré à la Moinerie, louée par le général et où lui fut adressée une lettre « à La Moinerie, Thorigné-lès-Rennes », ce qui convient bien à notre Moinerie. Mais comme il existe dans la banlieue sud de Rennes, sur la route reliant celle de Vern à celle de Nantes, un lieudit La Moinerie voisin du village de Torigné, je n'ose me prononcer, d'autant plus qu'une location de la Moinerie peu avant qu'y mourût Mme de Vildé n'est pas vraisemblable]. Mme de Vildé y mourut en 1802. Son fils, officier d'infanterie, disparut au cours de la campagne de Russie en 1812 [Note : J'ai publié de lui Lettres d'un officier pendant la campagne de Russie, dans la Revue des études historiques, octobre 1922]. M. de Vildé mourut à son tour le 30 septembre de la même année. Sa fille Anne-Marie-Suzanne, née le 13 septembre 1796, demeura seule, sans relations, sans appui. Elle fut recueillie par M. Turquety, notaire à Rennes, et Mme Turquety, père et mère du poète Edouard Turquety.
Dès l'année suivante, 1813, Mlle de Vildé se maria avec M. Barthélemy Pocquet, notaire à Rennes. Celui-ci, après avoir cédé son étude, entra dans la magistrature. Il était juge d’instruction au tribunal civil de Rennes lorsqu'une mort prématuée l'enleva en septembre 1825.
Quand ses deux fils furent devenus majeurs et après le décès de leur mère en 1850, ils partagèrent la succession de leurs parents. L'aîné, Victor, eut le patrimoine paternel, c'est-à-dire trois fermes en Saint-Etienne de Rennes et l'appartement qu'ils habitaient, rue des Francs-Bourgeois. Au second, nommé comme son père Barthélemy, revint l'héritage maternel, la Moinerie avec Beauséjour et Sault-du-Cerf.
Barthélemy Pocquet, marié le 11 février 1852 à une Malouine, Virginie Villalard, entreprit aussitôt une transformation profonde de la Moinerie. Malgré son désir de conserver une maison très aimée, il dut se résoudre à la démolir complètement, car elle tombait en ruines. Il confia la nouvelle construction à l'un de ses parents, Aristide Tourneux, de Châteaugiron, prix de Rome, architecte, par ailleurs, du château de la Vallée, en Betton, de l'église de Châteaugiron, de l'Hôtel-Dieu de Rennes, etc.
Le paysagiste manceau Poilpré rajeunit le parc et le mit à la mode en l'agrandissant aux dépens des champs voisins. Une prairie de onze hectares fut dégagée devant le nouveau parc en rasant une futaie. Une avenue rectiligne plantée de quatre rangées de chênes fut tracée en direction du chemin vicinal qui s'ouvrait alors. Une nouvelle ferme, les Maffrais, fut constituée sur le terrain trop étendu de Beauséjour. L'ancien plan cadastral de Cesson reste le témoin sûr de la distribution des diverses parcelles avant ces remaniements.
Dans cette demeure à laquelle tant de souvenirs m'attachent, où mon père a coulé de laborieuses soirées, où il a écrit des chapitres de l'Histoire de Bretagne, où il est décédé brusquement le 23 octobre 1923, rien de fondamental n'a dès lors changé, si ce n'est que l'élimination de corbeilles de fleurs qui en égayaient l'aspect avant 1914, confère maintenant à ce paysage une certaine austérité.
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